Le courage de Sisyphe
Par Khalil Mgharfaoui
Leur apparence tranche avec l’archétype du gréviste. Chemise propre, bien repas
sée avec un pantalon assorti élégant et chaussures bien cirées. C’est plutôt un sit-in de cadres, bon chic bon genre, auquel il m’a été donné d’assister et de participer. La quarantaine bien entamée pour la plupart. Cette manifestation avait, pour tout cela, quelque chose de pathétique. De quoi s’agit-il ?
Ce sont des professeurs universitaires. Tiens donc ! Une population plutôt réputée privilégiée : bonne situation, bon salaire, bonne image… Pourtant. Eh oui, les connaisseurs vous diront : « non, ce ne sont pas des professeurs, ce sont des enseignants, ou si l’on veut utiliser un euphémisme, disons qu’il s’agit d’enseignant-chercheur ». Quelle différence ? C’est simple, c’est une différence de titre. Le titre est une décoration que l’on porte fièrement en supposant toujours (et en prétendant parfois) qu’elle est acquise après d’âpres combats et faits militaires.
Mais en fait, comment devient-on Docteur ? Il faut simplement soutenir une thèse de Doctorat. Certains lecteurs, que j’identifie sans grande difficulté, sont choqués par ce « simplement ». Qu’ils trouvent ici l’expression de mes excuses les plus sincères. Ce que je voulais dire c’était que le principe était simple et non l’acquisition du titre. Loin s’en faut.
Nos professeurs du sit-in sont tous des docteurs. En tout cas c’est ce qui est marqué sur leur diplôme. Oui, mais la réalité peut s’évaporer devant les « convictions ». Un peu comme en diplomatie, les diplômes ont besoin de « reconnaissance ». Un pays comme le Taiwan peut inonder le monde de ces produits Hi tec, il n’en demeure pas moins vrai que plusieurs pays ne lui reconnaissent aucune existence ; un autre pourrait occuper de vastes territoires de plusieurs pays arabes, rien à faire, il n’existe pas. C’est un peu ce qui arrive à nos malheureux docteurs. Il leur manque un sésame que devrait leur donner leur employeur : l’Etat marocain. N’y voyez aucune intention malveillante de la part de ce dernier, c’est seulement une bêtise, qui à force que le temps passe devient de plus en plus difficile à corriger.
Le Maroc qui, par manque d’imagination ou au contraire par une sorte d’ingéniosité unique en son genre, suit au pas la France dans tout ce qu’elle entreprend (souvent avec quelques années de décalage) le Maroc, disais-je, avait un système universitaire, tout comme la France, avec deux diplômes supérieurs : le DES (diplôme des études supérieures) appelé aussi Doctorat du troisième cycle, et le Doctorat, appelé pompeusement Doctorat d’Etat. La différence entre les deux est en théorie académique, mais en théorie seulement car tout le monde sait que le titre n’est pas une garantie de la qualité. Sur ce point l’accord, me semble-t-il, est total. D’ailleurs, c’est sur cette question de « valeur » que certains voudraient appuyer leur explication a posteriori d’une décision qui n’était au départ qu’un manque de responsabilité. Nous y reviendrons.
Toujours est-il que le Maroc était plus ou moins tranquille avec cette configuration d’un système qui paraissait immuable. Le reste de l’Europe et l’Amérique vivaient sous un autre régime : le régime du doctorat unique. La logique était donc la suivante : le PhD étant le plus haut diplôme délivré par les pays anglo-saxons, son équivalent en France (et donc par ricochet au Maroc) était le plus haut diplôme que délivraient les universités de ce pays.
Mais voilà qu’un jour, cette chère France décide d’harmoniser ses diplômes avec ceux du reste du monde. Fini le système binaire, les universités françaises ne délivrent plus qu’un seul « haut » diplôme qu’elle appellera Doctorat (logique, il n’y a plus de risque de confusion). C’est vrai qu’au début, lorsqu’il y avait encore des étudiants inscrits sous l’ancien régime, on a appelé ce Doctorat, Doctorat d’Université (comme s’il existait d’autres instances délivrant ce diplôme).
Comme chaque fois que le système change, les suiveurs sont ébranlés, déstabilisés, embarrassés. En effet, un suiveur est par définition quelqu’un qui ne crée rien, il ne conçoit rien, il s’aligne. A la bonne heure ! Nos suiveurs vont suivre. Pensez-vous ! Ils hésitent car ils sont lestés de lourdeur administrative et de méfiance maladive. Que faire ? C’est alors qu’une « lumière » administrative jaillit d’un sombre bureau à Rabat. Quand on ne peut pas faire autrement en sort la sacro sainte question de souveraineté. Nous sommes tellement complexés par notre manque d’imagination et par notre suivisme aveugle qu’il suffise qu’on soit ainsi mis à découvert pour sortir les grands slogans. Et la question devient « nationale », « fierté », « honneur », etc. Et puis, parlons de ce Nouveau Doctorat : c’est forcément quelque chose d’intermédiaire entre le Doctorat D’Etat et le Doctorat de 3e cycle. Pourquoi ? Mais parce que ça ne peut pas être le Doctorat d’Etat, auquel cas la France n’aurait pas changé de nom. Oui, ce n’est donc pas non plus un doctorat de 3e cycle pour la même raison ? Bof ! Peut-être !
Dans des cas pareils, notre système à développer des anticorps qui ont démontré depuis longtemps leur efficacité : « wait and see ». Attendons. Politique du pourrissement. Gardons donc notre système binaire et traitons au cas par cas.
Les titulaires de cette nouvelle thèse commencent à débarquer au Maroc et le ministère semble découvrir la réalité de ces étudiants dont il a portant financé les études pour la majorité d’entre eux. C’est ce qu’on pourrait appeler : un manque de vision. Ça donne aussi la mesure de l’efficacité de l’administration. Peut-être qu’on s’attendait à ce qu’ils ne reviennent pas, ou peut-être qu’on espérait que la France revienne sur sa décision du Doctorat unique. Comment savoir ce qui se passait alors dans l’esprit des administrateurs de l’enseignement supérieur ?
Logiquement trois options se présentaient :
Reconnaître que ce nouveau Doctorat Français, étant le plus haut diplôme que délivrent les universités françaises, est l’équivalent du plus haut diplôme des universités marocaines. C’est en tout cas comme cela que les français et le reste du monde le conçoivent. C’est généreux de notre part de reconnaître aux universités de l’hexagone une certaine légitimité à former leurs étudiants aussi bien que nous. Quand même ! la France a une place scientifique et économique mondialement reconnue et honorable. Elle mérite cette équivalence. Par modestie, nous n’avons même pas à nous poser cette question. Nous, dont l’enseignement supérieur patauge dans les problèmes, nous, dont la recherche vivote sous perfusion des aides venues pour l’essentiel de la France, et bien nous, fiers de décider par nous même, pouvons nous décréter que le Doctorat français est scientifiquement, académiquement et administrativement moins prestigieux que notre Doctorat d’Etat, qu’il n’en a pas la valeur ? Nous en sommes capables, car dans ces cas là, des décisions de « souveraineté » ne souffrent aucune logique et ne craignent surtout pas le ridicule.
La deuxième solution consisterait à faire quelques concessions. Ni l’un, ni l’autre mais quelque chose d’hybride, d’intermédiaire. Solution conciliante. Ça ne vaut pas notre Doctorat d’Etat, mais allez soyons généreux ça pourrait être plus que notre 3e cycle.
Enfin, la troisième solution, celle à laquelle on n’ose même pas penser quand on a un peu de bon sens. Quoi ? la quatrième puissance mondiale, pays dont nous dépendons de tout point de vue, ne serait capable de délivrer à ses étudiants que l’équivalent de notre diplôme de 3e cycle ? C’est comme si la France, avec une stupidité déconcertante, avait décidé un jour d’éliminer le Doctorat d’Etat et de garder, peut-être par modestie ou par peur du mauvais œil, le doctorat du 3e cycle. On pourrait en rire, mais croyez-moi, il y a des personnes ici qui en sont convaincues. C’est à se demander comment nous n’avons pas encore eu de prix noble. En tout cas, s’il y en avait un pour récompenser la bêtise, je pense que nous l’aurions gagné.
Imaginez donc que c’est bien cette dernière décision qui a été prise. Mais sans courage, sans jamais être assumée, cachée sous le provisoire qui dure. En attendant qu’un ministre ait le courage d’assumer. Oubliant peut-être qu’un ministre qui n’assume pas ses responsabilités, n’en assume pas moins la responsabilité d’une telle forfaiture.
Situation cocasse en réalité, car ceux qui ont eu le Doctorat Français se trouvaient assimilés à ceux qui n’en avaient pas. Là bas, dans ce fameux bureau à Rabat, une instance administrative (peut-être académique mais ce n’est pas sûr) décida que ce fameux Doctorat ne vaut que des cacahuètes. Heureusement que le ridicule ne tue pas. Venons en maintenant à une autre aberration : par sa décision, non assumée, cette instance du provisoire, a décidé que la France était le dernier des derniers en terme de diplômes universitaires dans le monde. Car, faut-il le rappeler, la valeur de notre Doctorat d’Etat national n’est « supérieur » à aucun autre Doctorat dans le monde à part le doctorat français. Non, quand même, on n’allait pas se ridiculiser « totalement ». Notre diplôme national a la même valeur que celui de la Belgique, de l’Allemagne de l’Italie, ou de l’Espagne, peut-être même de l’Albanie et demain du Cap vert si ça se trouve. Mais la France, la France… NON. Nous ne dénigrons pas les diplômes de ces pays, nous disons seulement qu’il y a de fortes chances pour que la France puisse être aussi bien qu’eux. Ce n’est pas le point de vue de Rabat. Notre prestigieux Doctorat est l’équivalent de tous les Doctorat du monde SAUF celui de la France. Allez savoir pourquoi ?
Un étudiant qui a fait ses études en France et qui a eu l’intelligence de présenter sa thèse devant une université Belge à quelques kilomètres de l’université française où il a étudié, a l’équivalence du Doctorat d’Etat, contrairement à son camarade resté en France. Vous parlez d’une déveine ! Ils ont pourtant travaillé tous les deux avec les mêmes professeurs français, consulter les mêmes documents, fréquenter les mêmes bibliothèques… mais la France ce n’est pas la Belgique.
C’est tellement gros que nos administrateurs laissent les choses dans le flou, en attendant. En attendant quoi ? Que les titulaires de ce fameux Doctorat meurent de leur belle mort ? Qu’ils se résignent ? Après 20 ans d’attente ? Ils ne sont pas loin d’avoir vu juste, s’il n’y avait encore ces quelques « gaulois » qui résistent toujours et encore et qui ont réussit à entretenir la flamme d’un combat inégal avec la stupidité et la rigidité administrative. Après 20 ans d’attente le provisoire devient problème. Et nos docteurs sans « reconnaissance » entament un sit-in devant le ministère.
Entre temps, et dix ans après la France, le Maroc qui avait pourtant le meilleur diplôme au monde, se résigne à se contenter d’un Doctorat appelé National. Tiens donc ! Pourquoi passons-nous de « Etat » à « National ». Fierté nationale ? Pensez-vous. C’est plus une opposition à méditer entre deux dénominations : le Doctorat d’Etat rehaussé dans son prestige car désormais inaccessible (toutes les générations à venir ne pourrait plus égaler nos Docteurs d’Etat d’aujourd’hui car personne n’aura plus ce titre) et le Doctorat National moins prestigieux car seulement national. Prétendre le contraire pourrait être assimilé à un acte subversif contre l’autorité de l’Etat.
Voilà donc le problème de nos Docteurs professeurs. Ce matin là, ils étaient plusieurs centaines à scander des slogans et à taper dans leurs mains. Quelques banderoles rappelaient leurs revendications : être reconnus dans leur titre comme leurs collègues titulaires des PhD. Peut-être est-ce dû à la nature des grévistes, mais quelque chose d’atypique était encore perceptible dans cette manifestation pas comme les autres. Pas de policiers visibles, aucun responsable administratif n’est sorti du bâtiment du ministère ne serait-ce que par curiosité, par tactique, pour communiquer, vociférer,… non rien. Un silence étrange répondait aux slogans. Peut-être qu’on leur faisait confiance. Ils ne casseront rien. Ils ne dépasseront pas les limites. Peut-être que les responsables étaient tourmentés par leur conscience. Je me surprends à rêver. Est-ce un vocable politiquement correcte, la conscience, quand on a passé des années dans l’opposition à vendre des paroles traduites avec beaucoup d’éloquence et qui avaient la musicalité des revendications justes : justice contre injustice ; égalité, démocratie… Et puis le Pouvoir. Si dur de ne pas être réaliste : la conjoncture, les équilibres macro, micro mini micro économiques.
Le plus étrange est peut-être dans les réponses que le ministère de tutelle à apporter depuis 20 ans aux revendications de ces Docteurs ou assimilés. Il y en a eu plusieurs en fait. La première réponse était l’ignorance : ils finiraient bien par se résigner et accepter le titre et le cadre dans lequel on les a versés « provisoirement ». Puis vint le temps de la bonification. Voilà un terme barbare qui mériterait d’être médité et analysé. Que veut dire bonification ? C’est un peu une récompense pour « bonne conduite ». En soi une aberration symptomatique de la mentalité administrative. Je vous récompense pour que vous acceptiez mon erreur ; voilà la logique. L’administration reconnaît implicitement que le titre accordé à ces professeurs ne correspond pas à leur « valeur » (ou pour être juste : à la valeur de leur diplôme. Nuance !). Mais dans son arrogance d’Administration infaillible, elle demandait à ce que ces personnes acceptent l’erreur et reçoivent en conséquence quelques menus avantages. Pourquoi pas TOUS les avantages ? Parce que l’Administration ne se trompe JAMAIS complètement. Ou du moins ne devrait jamais le reconnaître. Cela risquerait d’entamer sa crédibilité. Ne vous en fait pas messieurs votre crédibilité est de notoriété publique. Alors en quoi consiste cette « bonification » ? Ces professeurs gagneraient six ans d’ancienneté. La question qui me taraude est de comprendre le sens de ce chiffre ? Pourquoi Six ans et pas dix ans ? Pourquoi pas moins ? Il y a certainement une logique ésotérique derrière ce chiffre. Mais la proposition à quelque chose d’indécent. D’ailleurs on n’a pas demandé l’avis des concernés. L’Etat faisait déjà trop de concessions pour croire que ces professeurs aient quoi que ce soit à dire ou qu’ils puissent refuser son offre généreuse. Un cadeau ne se refuse pas. Ils ont même été jalousés par les autres collègues qui n’ont rien à revendiquer. En 1997, le Maroc ayant changé de système, et la tension n’ayant que partiellement baissée (ces satanés professeurs, jamais satisfaits des demi-mesures !), le gouvernement fait la promesse de revoir sa copie, de constituer une commission qui se réunira, discutera, négociera, etc. une solution « acceptable » pour toutes les parties. Entendez par la, l’Etat fautif et les professeurs victimes. David contre Goliath en quelque sorte. En fait « acceptable » pour l’Etat signifie qu’il est hors de question qu’il reconnaisse à ces enseignants leur plein droit. Pourquoi ? Parce que c’est trop demandé. Ok, il y a eu erreur, mais il ne faut pas exagérer.
Jouons alors la division. Une stratégie ancienne et efficace. Efficace car elle se base sur ce que l’être humain a de plus vil, de plus bas. Jugez par vous-même : vous demander à un professeur, non concerné par cette histoire, peu importe qu’il ait un grade supérieur ou inférieur, que pensez-vous des revendications des professeurs titulaires du Doctorat français ? Que va-t-il répondre ? Je n’ai pas fait de sondage, mais comme être titulaire d’un doctorat français ne s’accompagne d’aucun signe extérieur visible, il m’a été donné d’assister, en spectateur passif, à quelques discussions de collègues. L’air grave, parfois indignés comme si on avait touché à quelques principes sacrés, ils répétaient plusieurs fois « mais ...c’est du n’importe quoi ? » « Ça va pas ? ». Et les arguments suivent, boiteux, piteux, mesquins, … mais qui s’en souci ? Dans l’euphorie de l’indignation collective on se resserre les uns contre les autres et on essaye de se convaincre que « c’est du n’importe quoi! ». Comment pouvez-vous juger ? Et là les gestes deviennent larges, assurés, d’une amplitude qui remplirait toute la salle : mais on les connaît. « Sincèrement X mérite un Doctorat ? Il n’a jamais …. » suit une liste de noms qu’on présentent sous des qualificatifs tellement peu élogieux qu’on se demandent comment ils sont encore acceptés dans nos universités en tant que professeurs. Voilà donc le premier argument. Ce n’est pas la valeur du diplôme mais des personnes qui l’ont qui serait donc en question. A la bonheur ! Définissons des critères précis, mesurables et voyons si c’est vrai ou pas. Un nombre important de ces personnes a réussi à soutenir un autre Doctorat. Bien entendu on pourrait là aussi sortir d’autres arguments : complaisance, complicité, copinage… etc. On ne s’en sortira jamais. D’ailleurs, pour être tout à fait juste, il faudrait aussi dire qu’il m’a été donné d’assister à des discussions aussi « infâmes » sur la valeur des doctorats d’Etat. C’est la politique de la division. Il est temps de comprendre que mes revendications, mon bonheur, ma vie ne se mesure pas à l’aune des malheurs des autres.
Mais revenons à nos administrateurs de Rabat qui sont entrain de jubiler à l’idée d’une zizanie généralisée qui les laisserait s’occuper de leurs petites affaires. Tiens ! L’autre jour sur le journal Le Matin, j’ai eu le plaisir de lire la plus stupide réflexion qui soit donné à un « haut » responsable de formuler. En parlant au journaliste du Sit-in des enseignants titulaire du Doctorat français ce Monsieur pensait les ridiculiser en avançant en substance que ces professeurs sont là pour des considérations pécuniaires. Quelle trouvaille géniale! Car ce Monsieur, quand il perçoit son salaire à la fin du mois il rend la monnaie à l’Etat : « non merci je n’ai pas besoin de tout cela. Moi je travaille pour des considérations « non pécuniaires » ». Sincèrement, je pensais qu’on oubliait ce genre d’idée quand on quitte le collège et ses dissertations se terminant par une belle phrase du genre « Qu’il est beau le printemps ! ». Monsieur, je porte à votre connaissance que partout dans le monde, les revendications syndicales portent à 90% des cas sur ces questions « bassement » matérialistes. C’est la vie. Je n’ai donc aucune honte à affirmer haut et fort que ma revendication est aussi pécuniaire. Elle le serait même exclusivement que je n’en aurais pas honte. Mais si vous le voulez, on ira ensemble après construire des châteaux de sables sur la plage. L’autre sornette à consister à dire qu’un tribunal à juger que le Doctorat français est l’équivalent du DES. Là je suis tombé à la renverse. Non pas parce que l’information est fausse (elle l’est bien sûr) mais parce que je n’arrive pas à imaginer notre administration dans l’habit du bon samaritain. Voilà une administration forte d’une décision de justice mais qui, dans son incommensurable bienveillance, la délaisse et prend partie de ceux qui ont perdu le procès contre elle. Non, je suis désolé, il faut faire un effort pour comprendre cela. Le ministère a, selon ce monsieur, gagner son procès mais il discute encore, fait des concessions, fait des promesses, reconnaît même son erreur contre la décision de justice. Nous sommes au paradis et encore ! Désolé Monsieur, mais j’ai comme l’impression que vous ne mesurez pas le sens des mots que vous proférez. Je pourrais comprendre qu’être devant un journaliste est parfois une situation délicate. Il faut répondre n’importe quoi pour ne pas être taxé d’ignorant. Je ne sais pas ce que pense de vous le journaliste, mais je peux vous assurer que ce que pensent de vous certains enseignants ne vous flatterait nullement.
Enfin, je conviens que cette histoire est tristement banale dans un pays où d'autres injustices graves ont été commises. J’espère que celle là sera réglée de mon vivant. Je crains que les administrateurs de l’enseignement supérieur ne conçoivent ce dossier que d’un point de vue « administratif ». Je pense que c’est une erreur monumentale quand on prétend s’occuper des ressources humaines. Cette gestion administrative « fonctionnarise » nos facultés. Vous prenez un jeune diplômé. Il est enthousiaste, fier de travailler il voudrait changer le monde, créer, innover. Au lieu de le valoriser et l’encourager on lui demande de passer la première année de son travail à « régler » sa situation administrative. Il n’est pas payé (et comme il ne partage pas les mêmes convictions que notre fameux fonctionnaire de Rabat) cela lui pose problème. Il doit probablement travailler ailleurs le temps de « régulariser » sa situation. Il en bave tellement qu’il finit par croire que sa mission se termine quand il est intégré dans la fonction publique. Au suivant. Voilà pourquoi je pense que la même logique amènera les mêmes conséquences. Vouloir construire quoi que ce soit sur des solutions bricolées s’est faire preuve de courte de vue. Personne ne se satisfait de demi mesures s’il a la conviction d’avoir subit une injustice. Comment voulez-vous que des enseignants portent avec enthousiasme l’étendard de la réforme quand ils gardent au fond d’eux le sentiment d’une injustice ?
L’histoire est pourtant simple : ces professeurs demandent à ce que leur situation soit régularisée dans le cadre de la loi sous laquelle ils ont été recrutés (1975). Ils devraient donc être considérés comme Professeur d’Enseignement Supérieur après quatre ans d’ancienneté à partir de leur date de recrutement. Et que ceux qui pensent que la loi de 1997 est meilleure parce que plus récente, sachent que les lois à venir seraient certainement plus « récentes », pourquoi ne pas attendre celles-là ? Il ne s’agit pas d’un caprice de personnes gâtées. Il s’agit d’une injustice que tout le monde reconnaît comme tel. Même l’Etat le reconnaît. Y a-t-il prescription aussi dans des cas pareils ? Faudrait-il partager avec l’Etat son erreur ? Faire d’autres sacrifices par réalisme ? Ce n’étaient que des questions rhétoriques.
Je ris intérieurement aux propos de certains de mes collègues quand ils auront lu ce texte. Sachez que je n’aurais jamais osé l’écrire s’il n’y avait ce sit-in à Rabat des docteurs grévistes, si dignes et fiers. Meurtris par l’injustice, mais convaincus de la justesse de leur cause, ils ont le courage de Sisyphe. Bravo!