dimanche 3 décembre 2006

Question de logique


En discutant avec mes collègues, qu’ils soient grévistes de la faim, grévistes tout court, ou non grévistes, j’ai remarqué qu’il y a de part et d’autre une incompréhension totale : « comment peuvent-ils mener une grève de la faim ? » disent certains. Ce à quoi d’autres répliquent : « Comment osent-ils travailler alors que des collègues risquent leur vie ?

Question de logique

J’ai longtemps cru que la Vérité est Une, limpide et claire et que ceux qui ne la voient pas ne veulent tout simplement pas la voir. J’ai appris avec ce problème des DF qu’il ne s’agit pas en fait de Vérité mais de Logique et que cette logique est forcément plurielle.

Je pense que dans cette histoire il y a plusieurs logiques (pas toutes logiques) qui se confrontent, se côtoient, se croisent et s’ignorent. Chacun dans son monde, chacun sa langue. Un dialogue de sourds comme on dit. Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, dit le proverbe

Quelles sont donc ces logiques ?

Je n’en connais bien qu’une, la mienne, mais je peux comprendre que l’autre logique soit différente de la mienne.

Des femmes et des hommes ont fait leurs études en France. Ça marque croyez-moi ! Ça forme, certains diront ça « déforme », ce qui revient au même. Ça change la personne. J’ai des amis français qui ont vécu quelques mois parmi nous et qui ont changé leur perception des choses. Je m’empresse de le préciser au cas où certains voudraient rectifier mes propos en des termes plus marqués du genre « acculturation » « aliénation » etc. Quoi qu’il en soit, il y a de ces acculturations qu’on peut porter fièrement.

Pour qu’un dialogue ne tourne pas en « dialogue de sourds » il faudrait que certains préalables et postulats soient établis. Sinon on les précise d’emblée. Dans toute négociation la logique de l’interlocuteur est un paramètre déterminant. Tout le monde sait qu’une logique déphasée, toute logique qu’elle est, est illogique. C’est l’erreur fondamentale. Dans notre cas, les questions préalables à poser sont celles-là : avec qui discutons nous ? Qu’elle est sa logique ? Peut-il comprendre la nôtre ?

Nous avons appris en France que la politique est une responsabilité. En cas de problème ou d’erreur, l’homme politique le paie cher. Les journaux français font état quotidiennement de ce qu’ils appellent « les affaires ». Il ne passe pas un jour où des élus ou ministres sont appelés à témoigner devant un juge, à s’expliquer devant une commission parlementaire. Vous sentez peut-être dans mes propos une admiration et un enthousiasme débordant. C’est que j’ai l’impression d’avoir le droit d’être fier de ce pays qui n’est pas le mien. Peut-être est-ce juste parce que c’est le pays qui m’a donné mon diplôme.

Quel homme politique en France peut se permettre une manifestation ? Qui peut résister à une longue pétition ? Qui peut tenir devant quelques jours de grève ? Même quand les grévistes sont des immigrés illégaux qui squattent des églises, les responsables politiques se justifient, hésitent et toute la société civile en discute. Le premier ministre français a retiré une réforme fondamentale sur l’enseignement parce que les jeunes lycéens (rien que des lycéens !) ont manifestés. Un ancien premier ministre a immigré au Canada parce qu’il n’a pas était très transparent dans sa gestion.

Pourquoi les hommes politiques français sont-ils si « fragiles » ?

Parce qu’il y a en France une forte opinion publique mais aussi parce que les hommes politiques français ont une certaine culture démocratique.

Quel ministre français du travail peut résister à une escroquerie au travail qui a touché 30000 de ses citoyens? Aucun. Quel ministre d’intérieur français peut supporter un scandale portant sur un abus de pouvoir d’un commissaire condamné à mort ? Aucun ! Quel ministre de finance français peut supporter tant de scandales touchant tant d’organismes bancaires et financiers? Aucun. C’est que nous sommes dans une autre culture.

C’est là où réside le problème. Nous avons oublié cette vérité première. Nous ne sommes pas en France, pays de la raison et du droit. Nous sommes au pays des merveilles.

Nous sommes en « Orient ». Et en Orient la vie et légère, vaporeuse, autant dire invisible.

Si vous voulez avoir une idée de la considération qu’on a pour la vie il faut se rappeler ce qu’à dit ce modèle de l’homme politique oriental qu’était Saddam Hussein. Il avait défié les américains ont leur disant fièrement « moi je peux supporter 100 mille morts, pas vous ». Il avait raison. A 100 mille morts américains les Etats-Unis changeraient de régime. D’ailleurs, les milliers de morts irakiens d’aujourd’hui gênent beaucoup plus les américains que tous les pays arabes réunis. Pour nous c’est juste une information. Pour les occidentaux c’est un débat. C’est que nous n’avons aucun respect pour la vie.

Comment discuter avec quelqu’un qui n’a aucune considération pour la vie ?

Une grève de la faim est un message où quelqu’un vous dit : je suis prêt à sacrifier ma vie si une injustice n’est pas levée. C’est du chantage ? Oui si vous voulez l’appeler ainsi je n’y vois aucun inconvénient. Tous les moyens de lutte sont des chantages. Sinon on se suicide. Le suicide est un acte radical sans concession. Il ne laisse pas de temps à la réaction. Il envoie un message définitif, jette un poids sur la conscience quand il y en a une. La grève de la faim est le cheminement vers cette fin radicale. C’est un suicide au ralenti qui laisse au responsable de l’injustice le temps de constater les conséquences de ses actes (ou absence d’actes). C’est l’ultime moyen car la vie est ce qu’il y a de plus sacré…sauf pour ceux qui peuvent se permettre 100 000 morts. Peut-être sommes nous dans ce cas de figure.

Je pense que le malentendu est là. Nos dirigeants ont si peu de considération pour la vie et peu de conscience politique, qu’une personne, deux, dix,…mille… 1769 même peuvent mourir sans qu’ils soient ébranlés. C’est qu’ils ne nous doivent rien. Ils n’ont aucun mandat de nous, ils ne sont redevables de leur poste à personne (je veux dire aux électeurs) Soit « C’est mon argent qui a fait de moi ce que je suis… » soit « Ce n’est pas toi qui m’a nommé…)

Et vous voulez convaincre ces personnes ?

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