samedi 18 novembre 2006

Doit-on mourir pour un diplôme?

Résumé pour ceux qui ne connaissent pas le problème :


Les professeurs titulaires du Doctorat Français (DF) recrutés avant 1997 ont été engagés «provisoirement» dans le cadre de « maître assistant ». Vingt deux ans plus tard le ministère n’a toujours pas statué sur l’équivalence de leur diplôme. Pour le ministère marocain de l’enseignement supérieur, TOUS les Doctorats du monde ont l’équivalence du Doctorats d’Etat marocain SAUF LE DOCTORAT FRANCAIS (toute l’Europe, toute l’Amérique, les pays arabes etc.) Le diplôme français est considéré comme moins important que le diplôme marocain et que tous les autres diplômes du monde. Le ministère a fini par reconnaître qu’il a commis une erreur et propose de la corriger partiellement. Les DF veulent avoir tous leurs droits rien que leurs droits. Vingt deux ans plus tard, quelques professeurs entament une grève illimitée de la faim. Certains de leurs collègues ne comprennent pas le sens de leur geste. C’est la question que pose cet article.

Doit-on mourir pour un diplôme ?

Le devoir de « non agression »

Cette question, qui a une résonance rhétorique, conforte tous ceux qui pensent qu’il ne peut y avoir de réponse que négative. Non ! Pardi Non ! On ne doit absolument pas mourir pour un diplôme. C’est absurde ! C’est d’autant plus absurde que ça émane de gens d’un certain niveau : la crème intellectuelle d’une nation, les universitaires, la conscience du pays. Mille fois non ! Il est absurde de mettre sa vie en péril pour une question qui ne concerne pas LA VIE. Oui, ils ont tous les droits de revendiquer ce qu’ils veulent, ces professeurs, mais ils n’ont pas le droit d’utiliser pour cela n’importe quel moyen

Voilà le décor planté pour justifier les quolibets de certains et les railleries des autres.

C’est que dès le départ la question est mal posée. Je la reformule : Doit-on accepter une injustice ? Doit-on tolérer une erreur administrative sous prétexte qu’elle est énorme, qu’elle a trop duré, qu’elle nécessite de la part du fautif trop de « sacrifices » ? Qui oserait répondre par OUI ? Tout au plus peut-on discuter le mot « injustice ». Mais dès qu’on sait que le ministère de l’enseignement a reconnu qu’il y avait bien une erreur et que le débat ne porte plus sur la réalité du préjudice mais sur la manière de le réparer, oublions les railleries et discutons le fond, c’est-à-dire le moyen de lutte.

Réalisme ou justice

J’ai remarqué qu’on parle toujours dans les communiqués du ministère d’une « solution pratique, réaliste ». Pragmatisme oblige ! Les communiqués des professeurs parlent eux de « solution juste, légale ». Voila le fond du problème être ou ne pas être « réaliste » ; être ou ne pas être « juste ».

S’il fallait être réalistes devant les injustices, le Maroc ne serait pas indépendant. Serions-nous plus malheureux pour autant ? Il n’y aurait plus de guerres sur terre car il suffirait que la force s’installe, qu’elle assure une sécurité, un minimum de bien être pour que tout autre revendication devienne irréaliste.

Je vais oser et j’irai un peu plus loin. Cela permettra peut-être à ceux qui n’aiment pas ce texte de le taxer « d’irréaliste ». Tant pis j’y vais quand même. Pourquoi tant de morts et de souffrance en Palestine ? C’est qu’ils n’ont pas voulu être réalistes. On leur a offert 80% des territoires qu’ils revendiquent et ils ont refusé. Arafat, qui a endossé cette responsabilité, a eu cette réponse formidable à quelqu’un qui ne comprenait pas comment les palestiniens refusent 80% des territoires : « je ne comprends pas pourquoi, répond Arafat, les israéliens veulent 100% et 20% en plus ».

C’est qu’ils sont en position de force, les israéliens. Qui donnerait tort aux palestiniens de ne pas acheter 80% de leur terre avec les 20% qui restent ?

Nous sommes dans le même cas de figure. Je pourrais me montrer réaliste et accepter un dédommagement partiel. Cela n’engage que moi. Je serais un opportuniste qui accepte une injustice moins grave que celle qui prévalait avant. Je n’ai pas résolu le problème, je me suis accommodé des arrangements qui me permettent d’acheter la paix et de mieux rembourser mes dettes. Mais si j’ai le droit d’être cet être là, je n’ai absolument aucun droit de juger ceux qui ne s’accommodent pas des demis mesures. Je peux ne pas partager leur courage et cacher cela derrière un désaccord sur la méthode, mais je n’ai aucun droit de les railler. J’ai pour eux beaucoup de respect et d’admiration.

Il faudrait une fois pour toute arrêter les positions : que ceux qui ne sont pas d’accord avec la méthode aient au moins l’honnêteté de reconnaître que ces collègues ont leurs raisons. Et que pour cette raison, on ne peut que les soutenir, combien même ne partageons-nous pas leur méthode. Il faudrait à un moment ou un autre arrêter de taper toujours sur les mêmes et reconnaître que le problème ne réside pas dans l’attitude de ces collègues mais aussi (et à mon avis surtout) dans les agissements du ministre. Nous avons, par notre appartenance à ce corps de métier, un devoir de solidarité, sinon de « non agression ». Comme l’a dit un responsable politique libanais lors de la dernière agression israélienne contre le Liban : « nous ne vous demandons pas d’être à notre côté. Nous vous demandons de ne pas être contre nous ».

Une histoire de qualité et non de quantité

J’ai été une fois sollicité pour me solidariser avec un collègue victime d’une agression. Cela n’avait rien de professionnel mais c’était parfaitement humain. C’est pourquoi je n’ai pas hésité à répondre à l’appel.

Un autre jour, un collègue m’a avoué qu’il avait parfois honte de compter certains professeurs parmi ses collègues. J’ai trouvé cela un peu excessif. Je pensais que chacun était libre d’être ce qu’il voulait. En quoi ça me dérange qu’un collègue soit mesquin ? Puis, je me suis dit que l’image du métier que je fais, de mon identité donc, est liée aussi aux personnes qui partagent ce métier avec moi. Si les professeurs sont estimés, je suis estimé ; si les professeurs sont considérés, je suis considéré ; si les professeurs sont privilégiés, je suis fier d’être professeur.

Or, j’ai vu des collègues à Rabat dans une situation qui ne m’honore pas. Une dizaine de professeurs universitaires, allongés sur des matelas de fortune, le visage blême et les yeux asséchés par plusieurs jours de grève de la faim. La voix de ceux qui trouvaient encore en eux la force de crier quelques slogans était cassée. Je me suis senti si petit devant l’immensité de leur sacrifice. Non, je n’étais pas fier d’être professeur.

Il y a parfois des degrés dans la force de la solidarité. Cela dépend … suis-je concerné par cette histoire ? Totalement, un peu, pas du tout… ? Mon engagement, malheureusement, ne peut plus être mesuré à ce degré d’implication, car des collègues, qu’ils soient considérés comme courageux ou comme fous, peu importe, mais des collègues universitaires comme moi, des pères (ou mères) de famille comme moi, sont entrain de mettre leur vie en danger un peu pour moi. La valeur des choses n’émane pas toujours de leur quantité ; Ici c’est une question de qualité. Il ne faut pas qu’ils soient des centaines ou des dizaines à observer cette grève de la faim pour que la situation soit considérée comme dramatique. Il suffit qu’il y ait un, un seul professeur, pour que tous les autres, quelque soit leur statut, soient touchés, interpellés. Il ne faut pas que je sois titulaire d’un Doctorat français n’ayant pas « encore » soutenu pour que je sois concerné. Il suffit que je porte ce titre de « professeur universitaire ». Il ne faut pas que je sois de gauche ou de droite, croyant ou athée. Il suffit que je sois un être humain pour que je sois sensibilisé. Que Dieu vienne en aide à ceux qui trouvent au fond d’eux une raison quelconque de réjouissance parce que des collègues à eux souffrent ou, pire, parce qu’ils risquent leur santé et leur vie.

La question à poser à mon avis n’est pas pourquoi ces professeurs vont si loin dans leurs revendications, mais pourquoi le ministre les y pousse? Pourquoi, lui qui détient la clé de la solution, ne prend pas la décision « juste » et non « réaliste » ?

Insouciance ? Carriérisme ? Incapacité ?


J’imagine le ministre dans ses réceptions mondaines entre deux canapés au saumon, clamer fièrement devant ses invités, tel un général d’armée, qu’il ne cédera pas quelque soit les coûts « collatéraux ». Quelle force ! Quelle réussite !

Mais comme l’a dit si bien l’actuel premier ministre espagnol, que des adversaires ont traité de « trouillard » et de traître pour avoir retiré ses troupes de l’Irak : « C’est en écoutant son peuple qu’on se rend grand !»

Vous pouvez vous targuer, monsieur le ministre, d’être le premier au monde à avoir poussé les universitaires à une grève de la faim.

Je vous souhaite quand même un bon appétit!

Khalil Mgharfaoui

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Bien dit. Malheureusement beaucoup de collègues s'en foutent. Ils sont tout simplement jaloux. Si les autres sont dans la m... ils sont heureux.