lundi 20 novembre 2006

« Papa on est fière de toi… »





« Papa on est fière de toi… »
J’ai embrassé ma fille pour lui souhaiter bonne nuit. C’est un petit rituel qui a pris place dans notre vie et qui nous rassure tous les deux. Puis, je suis retourné à mon ordinateur pour lire mon courrier « DF » (Doctorat Français) et aller sur le site (http://doctorat-francais.ifrance.com/ ). Un collègue de la faculté des sciences (Faouzi : afaouzi63@yahoo.fr) nous fait chaque soir la synthèse des nouvelles concernant cet imbroglio qu’est devenu le dossiers des professeurs DF. Il n’envoie jamais ses commentaires avant 22h00. Il a sûrement, lui aussi, son propre rituel : faire dormir les enfants, ramener le calme et le silence à la maison pour se concentrer et faire le point : Quatrième semaine de grève de la faim ; 20 jours de jeûne ; presque un autre Ramadan. Y aura-t-il un Aïd au bout ? Ces Docteurs grévistes de la faim ont eux aussi des enfants qui attendent leur papa ou maman venir les embrasser et les rassurer la nuit. Mais chez eux, contrairement à ailleurs, les enfants ont appris à être moins turbulents car un enfant solitaire est toujours silencieux. Je me suis rappelé quand j’étais enfant et que mon père tardait à rentrer. Non seulement je n’avais pas sommeil mais ma petite tête bourdonnait de cauchemars. Mon père serait mort. C’est pire qu’une mort, la mort d’un père pour un enfant, fut-elle hypothétique. Dans ces familles de Docteurs grévistes je suppose que le calme règne en surface. Les bruits sont à l’intérieur des âmes agitées, torturées. « Je sais que mon papa est vivant, mais … ! ».
J’ai lu avec beaucoup de tendresse ces quelques mots griffonnés d’une main d’enfant avec ces fautes mignonnes qui vous disent que mes sentiments dépassent de loin les possibilités de mon expression.
« Papa on est fière de toi !»
Un soir, où Papa n’est toujours pas rentré, une maman dans l’angoisse ramène ses enfants autour d’elle. A leurs questions incessantes et persistantes, elle répond par un projet, comme un jeu pour faire oublier un moment la peur, pour faire cesser ces questions qui dépendent d’un homme politique (un seul ?) dont les enfants sont au chaud avec leur gouvernante.
« Et si on écrivait à votre Papa ?
Chouette ! on va jouer ?
En réalité nous allons aussi rentrer en communication avec lui. Vous savez, il est au bout de votre trait de craie. Dès qu’il le lira, le lien s’établira. »
Tout un projet d’écriture. J’ai appris que notre tendance, nous universitaires, à donner de la valeur à un texte en fonction de sa longueur est une aberration. Un mot suffit pour ébranler un monde. « Papa on est fière de toi ».
N’est-ce pas tout un texte, cette phrase ? Ne dit-elle pas tout ? Ne peut-on pas écrire à partir de là toute une thèse (marocaine bien sûr car il faut qu’elle soit la meilleure) ?
Prenez un petit moment. Allez dans la chambre de votre enfant et regardez-le. Vous ne pouvez le regarder qu’avec tendresse. Il dort ? C’est beau un enfant qui dort. Il donne toujours l’impression d’être dans un rêve paradisiaque. Couvrez-le s’il s’est découvert. A-t-il oublié la lumière allumée ? Eteignez-la pour que son sommeil soit paisible, ou laissez une veilleuse pour chasser ses angoisses la nuit. Maintenant que vous êtes rassasié de cette image apaisante, retournez dans votre chambre sur les pointes des pieds. Fermez la porte doucement.
« Je suis heureux ! mes enfants dorment en paix ».
Et les autres ? Les enfants de nos collègues dormant dans une salle mal chauffée à Rabat loin de leur famille ? Font-ils de beaux rêves ? Dorment-ils au moins ? Ils jouent à écrirent à leur papa : « Papa on est fière de toi ».
Si en lisant cette phrase vous n’avez pas lutté pour que les larmes ne vous trahissent pas, si vous n’avez pas senti en vous une rage remonter des fonds de vos tripes, si le monde ne s’est pas écroulé autour de vous, c’est que probablement vous avez la force de ce « ministre-général » qui fait marcher au pas son département en bon gestionnaire responsable. Qu’a-t-il à faire des sentiments de pseudo humanistes, pleurnichards. La politique n’est pas un jeu d’enfant, fut-il un projet d’écriture. D’une main vigoureuse, notre ministre froisse le papier et le jette à la poubelle. Balivernes, sornettes, paroles d’enfants. Il se lève avec au bout des lèvres un sourire narquois. Il se fait tard et la journée était dure. Il faut dormir, mais il va quand même jeter un coup d’œil à ses enfants, histoire de s’assurer qu’ils sont bien couverts.
Pensez-vous réellement, Monsieur, recevoir un jour de vos enfants un texte comme celui-la : « Papa on est fière de toi » ?
Certainement, car vos enfants vous aiment plus que tout au monde. Mais les enfants des Docteurs grévistes de la faim n’ont pas terminé leur texte. C’est un projet d’écriture. Vous avez le pouvoir de modeler ce projet. Vous leur dictez le texte.
Imaginez un peu ce qu’ils diraient, en enfants innocents, s’ils savent que vous les privez de leur papa. Je prie Dieu pour que ce présent (privez) ne deviennent jamais un passé composé. Car si c’est le cas vous risquez de recevoir le même texte de tous les enfants (peut-être mêmes des vôtres) … à la forme négative.
Que Dieu nous préserve !

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