mercredi 7 septembre 2011
L'élève comme modèle.
J'ai longtemps cherché une place en retrait sur la terrasse du café avant de m'asseoir. Trouver une place adéquate dans un café relève pour moi d'une mission presque scientifique. Je commence toujours par étudier le lieu pour trouver la place la moins intéressante. C'est souvent une table dans un espace étriqué qui n'offre aucun intérêt du point de vue du champ visuel. Là, je serais tranquille. Mais il faut encore que je fasse attention à l'orientation du vent, car tout ce manège s'explique par l'horreur que me procure la fumée de la cigarette. J'ai parfois l'impression d'être le dernier non fumeur de Casablanca.
J'ai donc sacrifié encore une fois mon confort pour dénicher ce lieu précieux où ni les fumeurs ni la fumée de leurs cigarettes ne viendront troubler ma paisible lecture. Mon bonheur n'a duré que quelques minutes, le temps qu'un jeune homme mal réveillé vienne se jeter littéralement dans une chaise à ma droite manquant de peu de renverser la table. C'était probablement son état de semi sommeil qui expliquait le peu d'intérêt qu'il accordait au choix de sa place. J'ai bien entendu abandonner ma lecture pour chercher à quelques indices s'il s'agissait d'un fumeur ou pas. Pas de paquet de cigarettes en vue. Bon signe. J'ai replongé dans ma lecture sans le quitter réellement des yeux. Le voilà en train de tâter ses poches. J'ai suspendu ma lecture et ma respiration le temps qu'il sorte de sa poche son portable. Il le posa sur la table et je revins rasséréné à ma lecture. Le garçon est venu prendre la commande. Le jeune homme demanda un café noir "très serré". Très mauvaise nouvelle. Mes craintes furent tout de suite confirmées. Au garçon qui s'en allait, le jeune lança « ramène deux cigarettes avec toi». Maudite soit la vente au détail des cigarettes. Peu importe, je ne pouvais plus changer de place. Tout à l'heure il prendra son café accompagné de bouffées de cigarette pour extirper son esprit de l'apathie où l'avait plongé une trop longue nuit de sommeil. Il me faudra alors respirer au rythme de ses expirations. Quand il inspira profondément pour attirer la fumée dans ses poumons, les miens en profiteront pour faire le plein d'air frais. Dès qu'il expirera et que le vent entraînera infailliblement sa fumée de mon côté, je cesserai de respirer. Ma fortune ne durera que le temps que peut durer mon apnée. Pas très longtemps en réalité ou pas assez pour ne pas inhaler quand même une bonne bouffée de cette satanée fumée déjà consommée par mon voisin. J'étais dans cette souffrance lorsqu'un monsieur d'un âge respectable vint s'attabler à ma gauche. Me voilà cerné. Le monsieur avait l'air bien plus réveillé que le jeune. J'étais étonné de voir le garçon de café passer à côte de ce nouveau client sans s'enquérir de ce qu'il voulait consommer. C'était certainement un habitué du café et le garçon savait ce qu'il prenait. Plusieurs minutes passèrent. Notre jeune finit sa première cigarette et prit le temps de respirer un peu d'air propre avant d'en allumer une autre. Mon voisin de gauche n'avait toujours ni café, ni cigarette ni même une lecture quelconque. On dirait qu'il attendait quelqu'un. Quelques minutes après justement un monsieur de la même génération portant un costume usé le rejoignit. J'étais étonné par leur discussion laconique. A peine échangeaient-ils quelques phrases. Celles qui réussirent à parvenir à mes oreilles me firent comprendre qu'il s'agissait de deux professeurs. Ils déploraient la dégradation du niveau des études comme le font tous les professeurs nostalgiques. Les élèves n'avaient plus rien à voir avec ceux qu'ils avaient connus dans leur jeunesse. Leur discours me fit sourire, car j'avais un professeur qui déjà à notre époque trouvait que les études d'avant étaient meilleures. J'allais leur faire part de mon point de vue lorsqu'un jeune s'approcha d'eux en les saluant avec beaucoup de déférence. L'un des deux professeurs l'invita à s'asseoir, ce qu'il fit en gardant une distance respectable. Le professeur lui demanda de s'approcher plus. Ce qu'il fit un peu gêné. "Vous me connaissez?" demanda alors le professeur à son "invité". J'étais étonné par cette question. Le jeune s'empressa de répondre avec une petite voix, "Oui, Monsieur, vous étiez mon prof au collège" avant d'ajouter "J'en garde un bon souvenir". Visiblement ravi par cette réponse, le professeur commença un long discours où j'ai cru déceler beaucoup de reproches. Le jeune garçon, semble-t-il, s'était bagarré le matin même avec le gardien du collège. Ce dernier refusait de le laisser entrer dans l'établissement. Très vite la dispute se transforma en empoignade accompagnée de l'habituelle flopée d'injures. Le discours du professeur était sentencieux. Il reprochait au jeune son emportement et ses propos peu courtois vis-à-vis d'un adulte. Ce discours avait le charme des leçons de morale d'antan. Celles qui vous rappellent que quelque que soit votre bonne volonté, votre comportement pourrait toujours être meilleur. Il faut être tolérant, respectueux, généreux. disait le prof comme s'il brossait le portrait d'un saint homme. Ces comportements représentaient le modèle auquel on doit tous aspirer sans jamais espérer l'atteindre. Je me suis rappelé les discours de mes professeurs quand j'étais au collège. Nous les idéalisions parce que nous pensions que leurs comportements se conformaient nécessairement à leur discours. Ils étaient des dieux de vertus, l'incarnation des modèles qu'on devait essayer de réaliser tout au long de notre vie. Je me suis dit que nos jeunes aujourd'hui doivent manquer affreusement de ces discours sentencieux, absolus et peut-être même irréels. Ils n'ont plus que de vieux professeurs qui parlent comme eux, qui ont peur de ne pas ressembler à leurs élèves, qui reproduisent ridiculement les discours jeunes parce qu'ils ont peur qu'on les prennent pour ce qu'ils sont réellement : des vieux qui singent des jeunes. Ils ont sacrifié la profondeur et la richesse à une réalité qui n'est plus la leur. C'est le professeur qui s'inspire aujourd'hui de l'élève et non l'inverse. J'avais presque oublié notre fumeur de droite. Je me suis dirigé vers le professeur et je l'ai salué chaleureusement comme si son discours m'était adressé. « Merci Oustade ». Avant qu'il ne puisse transformer son étonnement en question j'étais déjà loin.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

1 commentaire:
Bonsoir,
"L'élève comme modèle" est en quelque sorte la monnaie courante de plusieurs générations. Chaque génération est le modèle de celle qui la précède. Chaque génération possède plus de moyens que la génération qui précède au détriment de valeurs morales de plus en plus menacées.
Enregistrer un commentaire