Je
suis Casablancais.
J’ai toujours vécu dans cette ville. En fait, j’ai l’impression
de ne l’avoir jamais quitté. Même quand je poursuivais mes études
en France, j’ai passé sept ans à attendre d’y retourner. J’ai
aussi passé sept ans à enseigner à la faculté de Marrakech, sans
quitter ma ville natale. Pour me rendre à mon travail, je faisais un
long périple de trois heures et quelques minutes. Les quelques
minutes représentent cet espace élastique où la compagnie
nationale du chemin de fer inscrit les retards qui peuvent durer de
quelques minutes à quelques heures.
J’avais
toujours l’impression d’être heureux de retrouver
Casablanca.
Mais je ne saurais dire si c’était le retour à ma ville qui me
mettait dans cet état euphorique ou est-ce le fait de quitter cette
ville mythique, millénaire et mystérieuse qu’est Marrakech ? Et
pourquoi aurais-je été heureux de quitter Marrakech ? Plusieurs
collègues Marrakechis me disaient que j’avais beaucoup de chance
d’habiter Casablanca. D'autres n’hésitaient pas à m’affirmer
que ma chance était de pouvoir quitter leur ville. Je mettais cela
sur le compte du ressentiment naturel qu’on peut ressentir pour la
ville où l’on réside. C’est là que sont vécus tous les
problèmes à tel point qu’on peut facilement les imputés au lieu
de la résidence.
Un
jour, un collègue m’a fait une confidence qui m’a laissé
perplexe. Lui qui a passé à Marrakech la majeure partie de ses
cinquante ans, voulait maintenant aller s’installer à Casablanca
toute la semaine et revenir un ou deux jours à Marrakech pour son
travail. J’ai toujours considéré mes déplacements en dehors de
Casablanca comme une corvée et je ne comprenais pas qu'on puisse
m'envier mon infortune. Le collègue m’expliqua qu’il s’ennuyait
toute la semaine à Marrakech. Contrairement donc à ce qu’on peut
croire, Marrakech connaît
aussi l’ennui. Et pourtant, il n’y a pas un week-end où une
horde déchaînée
de jeunes fantasques et fortunés ne déferle sur la ville ocre à la
recherche du
plaisir.
C’est
d’ailleurs l’image qu’avait de Marrakech cet expatrié français
que j’ai rencontré dans le train à destination de Casablanca. Il
m’a raconté comment il s’empressait, une fois sa semaine
terminée, d’aller rejoindre ses copains à Marrakech. Le dimanche
d’après, il avait toujours l’impression de redescendre sur
terre. Il a donc tout fait pour rester dans le monde céleste toute
la semaine et il y est arrivé après d’énormes efforts. C’est
le bonheur perpétuel alors, lui dis-je. « Mais non ! vous voyez
bien que nous sommes vendredi et je rentre sur Casa ». Il parait que
quand il a habité Marrakech, il a trouvé que les gens avaient ce
qu’il a appelé « un esprit de province ».
De
l’autre côté, des Casablancais m’enviaient mes escapades
hebdomadaires à Marrakech. Ils ne pouvaient concevoir mes voyages
que teintés de la couleur du plaisir toujours associé à la ville
ocre. Un ami
de
Casablanca m’a posé un jour cette question lourde de sens :
«chaque semaine tu passes une nuit à Marrakech ?» Il avait appuyé
sur le mot «chaque» en détachant ses deux syllabes. L’itération
du voyage était pour lui synonyme du plaisir renouvelé.
J’avais
choisi de concentrer mes cours en fin de semaine. Ce qui confortait
certains dans l’idée que Marrakech devait être pour moi synonyme
de plaisir. Souvent je ne faisais que croiser le plaisir. Le vendredi
soir, en allant prendre le train pour rentrer à Casablanca, des
hordes de Casablancais
et Rbatis descendaient vers la ville rouge, bandes de tartares
envahissant, l’espace d’un week-end, la ville paisible. Ils
étaient souvent jeunes, filles et garçons friqués, oisifs ou
s’arrangeant pour le paraître.
Moi, je quittais Marrakech à ce moment-là
Je livrais la ville à ces hordes pour le plaisir et la débauche.
Non seulement nos chemins s’opposaient, ils rentraient et je
sortais, mais contrairement à eux, Marrakech était pour moi
synonyme de travail.
Un
collègue de Casablanca, travaillant lui aussi à Marrakech,
m’accompagnait chaque semaine
dans
mes voyages. Il arrivait souvent à destination malade. Je me
demandais pourquoi cette ville avait sur lui cet effet néfaste. Moi
non
plus
je
n'arrivais pas toujours en bonne forme à la faculté. Je prenais le
train à 9H30. Après 3 heures et demie
de route, mon petit déjeuner avait le temps de céder la place dans
mon estomac à un vide que l'angoisse a vite fait d'amplifier.
C’est
peut-être pour cela que j’étais heureux de rentrer chez moi à
Casablanca. En réalité nous aimons nos villes natales pour ce
qu’elles incarnent pour nous. Leurs ruelles portent toujours nos
secrets d’enfants, leurs murs les empreintes de nos ballons salis
parfois du
sang
de nos mains écorchées. Nos amours y ont fleuri et se sont parfois
fanés en laissant une trace indélébile dans nos cœurs.
J’avais
un autre collègue Casablancais
qui vivait très mal le voyage dans l’autre sens. A force que notre
train s’approchait
de Casablanca et que ma joie de retrouver ma ville prenait le dessus
sur la fatigue d’un long et inconfortable voyage, mon collègue
devenait de plus en plus triste. Il perdait de sa faconde et devenait
taciturne. Je lui ai fait part un jour de mon soulagement d’être
presque arrivé à destination. Il me répondit que pour lui c’était
vers l’enfer qu’il s’acheminait.
Intrigué je lui ai demandé des explications. Pour seule réponse,
il me présenta le programme de ce qu’il restait de la soirée.
Jusqu’à 23 heures trente ou même minuit, et malgré sa fatigue,
il projetait de traîner
dans des cafés ou des bars. Il rentrerait chez lui sur les pointes
des pieds pour ne pas réveiller sa femme et ses enfants. Il
s'empressa de m'expliquer, quand il a vu dans mes yeux une sorte de
reconnaissance pour cette délicatesse de sa part, "Non, ce
n'est pas que j'ai peur de les déranger dans leur sommeil, mais j'ai
peur qu'ils dérangent le mien s'ils
se réveillent". Sa famille réveillée était pour lui une
source certaine de problème. Je n’ai pas demandé plus
d’explication, mais j’avais compris qu’on aimait aussi ou on
n’aimait pas une ville pour les gens qui y habitent.
Je
pense qu'en réalité, je n’aime pas Casablanca. En tout cas je ne
l’aime pas comme je devrais l’aimer. Je l’aime presque par
habitude, ou pour ce qu’elle représente pour moi. La ville de ma
naissance, de mon enfance, de ma jeunesse, de mon amour. Il m’est
même arrivé de la trahir en allant étudier ailleurs et en
travaillant ailleurs. Je l’ai aussi trahi parfois par la pensée.
Combien de fois j'avais conçu mon départ de Casablanca
comme
une délivrance quand j'étais étudiant et que, tel Okba Bnou Nafie,
je considérais que l'océan se dressait contre mes espérances.
Devenant
adulte, il m'arrivait aussi d'aspirer au calme des villes paisibles.
Pourtant je n’ai jamais quitté cette ville qui a mal grandi. En
définitif, je pense que Casablanca m'aime plus que je ne l'aime.

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