On
se plait parfois à évoquer le temps où notre école était
« meilleure ». En réalité, notre système éducatif a
toujours été inefficace. Fortement sélective, l’école d’après
l’indépendance transmettait des connaissances figées mais elle
répondait néanmoins aux besoins d’une économie balbutiante et
d’une administration peu regardante sur la qualité de ses agents.
Les
choses ont depuis changé. Ni les besoins d’une économie
compétitive, ni les ambitions légitimes des jeunes à accéder à
de meilleures formations ne peuvent être satisfaites par notre système éducatif actuel. C’est que l’école a longtemps servi d’arène
pour les luttes politiques et idéologiques. Elle s’est empêtrée
dans des considérations qui n’ont que peu de choses à voir avec
sa mission pédagogique. C’est ainsi qu’on l’a forcée à
prendre l’étendard de la réhabilitation d’une souveraineté
symbolique inachevée. Elle devait notamment assurer son arabisation
plus pour des raisons politiques et culturelles que pédagogiques.
La
question linguistique a toujours été au centre du débat sur
l’école. Entre les tenants d’une arabisation qui recouvrirait
une « identité spoliée » et les partisans du maintien
d’une langue étrangère pour des raisons pragmatiques ou
idéologiques, l’échange est toujours enflammé. Les premiers ne
peuvent que constater l’inanité de leurs efforts. Non seulement la
langue française est toujours enseignée au Maroc, mais son rôle
dans la réussite professionnelle et sociale ne cesse de s’affirmer.
Pourtant, l’arabe est la langue officielle utilisée par la
majorité des marocains. C’est en fait là où réside le problème.
Une fâcheuse confusion fait croire que la langue arabe marocaine est
la même que celles parlées par tous les locuteurs « arabes ».
Plus grave encore, on continu de l’assimiler à l’arabe parlé
dans la péninsule arabique au septième siècle. Personne ne peut
nier la proximité de ces différents parlers, ni leur filiation à
l’arabe classique, mais il serait abusif de croire qu’il s’agit
de la même langue. Les lois de l’évolution historique
l’interdisent.
L’école
marocaine moderne s’est embourbée, dès le début, en limitant son
choix linguistique à deux langues, dont aucune n’est la langue
maternelle des marocains. Si l’on peut encore comprendre les
motivations d’un tel choix au lendemain de l’indépendance, on ne
peut accepter qu’une telle réalité perdure aujourd’hui où les
études ont montré l’importance de l’enseignement des langues
maternelles.
La
relation entre la Darija et l’arabe classique est une évidence que
personne ne peut nier. Mais la filiation historique et la proximité
affective ne peuvent cacher une autre réalité: aucune mère
marocaine (puisqu’on parle de la langue maternelle) ne s’adresse
à son enfant dans l’arabe enseigné à l’école. Les marocains
ne parlent pas comme ils écrivent et ne lisent pas comme ils
parlent. C’est probablement là une des raisons qui expliquent la
ténacité de la langue française, pourtant décriée. Ceux qui
l’apprennent à l’école peuvent effectivement continuer à
l’utiliser dans leur vie quotidienne. Ce n’est malheureusement
pas le cas pour l’arabe classique.
Pour
rester vivante, une langue est condamnée à évoluer. En cherchant à
figer une langue, sous prétexte que toute évolution est synonyme
d’une dégradation ou une atteinte au patrimoine, on finit par
brider la créativité et rendre l’apprentissage plus laborieux
qu’il n’est nécessaire. Qui parle encore en France comme
Rabelais? Personne. Mais bien que la langue ait évolué et donné
d’autres chefs-d’œuvre, les français considèrent les écrits
de Rabelais comme un patrimoine qu’il faut admirer sans tomber dans
le ridicule de vouloir l’imiter. On peut ainsi, enseigner et écrire
la Darija tout en se prévalant des grands poètes anté-islamiques,
abbassides et omeyyades ou même modernes. On peut même enseigner
les deux langues, la Darija et l’arabe classique. Mais il faut
absolument ramener dans nos écoles, surtout maternelles et
primaires, un peu de notre authenticité linguistique.
Le
refus d’enseigner la Darija est une décision politique basée sur
des aprioris idéologiques. Les linguistes considèrent qu’une
langue n’est en réalité qu’un dialecte valorisé politiquement
et socialement. Aujourd’hui, l’image qu’on a de notre langue
maternelle est très dégradée. On prétend que la Darija n’est
prête ni linguistiquement ni esthétiquement pour être enseignée.
On dit ainsi beaucoup de sornettes qui font sourire les linguistes.
Toute langue utilisée par une communauté a nécessairement des
règles et elle est théoriquement capable de transmettre des
contenus. Mais il est vrai qu’elle ne produira pas forcément des
chefs d’œuvres. La créativité est le propre de l’homme. Elle
n’émane pas de l’outil linguistique lui-même, qui peut être
utilisé avec ou sans art. Aujourd’hui, on voit fleurir des écrits
en Darija. Mis à part le courage d’oser braver un « interdit »,
la valeur littéraire de ces écrits n’est pas donnée d’emblée.
Il ne suffit pas d’écrire dans une langue pour être écrivain. Il
faut d’ailleurs veiller à ce que ces plumes audacieuses ne rendent
pas un mauvais service à la Darija en associant la médiocrité de
leur production à la valeur réelle de cette langue. Des expériences
journalistiques peuvent être aussi appréhendées de ce point de
vue.
On
associe souvent La Darija à un parler « vulgaire »
comme si tous les marocains pataugeaient dans l’avilissement
extrême. Ce parler est celui des parents transmettant à leurs
enfants les valeurs les plus nobles, celui des professeurs bataillant
pour communiquer de la manière la plus simple et la plus claire avec
leurs étudiants. C’est la langue qu’utilise la femme ou l’homme
politique pour mobiliser les citoyens autour d’un projet social ou
politique. C’est la langue qui véhicule nos émotions et nous
permet de partager nos croyances. Quelle tristesse de constater,
quand on veut inscrire dans l’histoire nos idées, que nous sommes
obligés de nous défaire de nos habits linguistiques comme on se
défait de haillons, pour revêtir des habits parfois trop étriqués
ou trop larges, mais qui n’ont jamais l’authenticité de notre
Darija.

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