mercredi 19 septembre 2012

Osons la Darija !



On se plait parfois à évoquer le temps où notre école était « meilleure ». En réalité, notre système éducatif a toujours été inefficace. Fortement sélective, l’école d’après l’indépendance transmettait des connaissances figées mais elle répondait néanmoins aux besoins d’une économie balbutiante et d’une administration peu regardante sur la qualité de ses agents.
Les choses ont depuis changé. Ni les besoins d’une économie compétitive, ni les ambitions légitimes des jeunes à accéder à de meilleures formations ne peuvent être satisfaites par notre système éducatif actuel. C’est que l’école a longtemps servi d’arène pour les luttes politiques et idéologiques. Elle s’est empêtrée dans des considérations qui n’ont que peu de choses à voir avec sa mission pédagogique. C’est ainsi qu’on l’a forcée à prendre l’étendard de la réhabilitation d’une souveraineté symbolique inachevée. Elle devait notamment assurer son arabisation plus pour des raisons politiques et culturelles que pédagogiques.

La question linguistique a toujours été au centre du débat sur l’école. Entre les tenants d’une arabisation qui recouvrirait une « identité spoliée » et les partisans du maintien d’une langue étrangère pour des raisons pragmatiques ou idéologiques, l’échange est toujours enflammé. Les premiers ne peuvent que constater l’inanité de leurs efforts. Non seulement la langue française est toujours enseignée au Maroc, mais son rôle dans la réussite professionnelle et sociale ne cesse de s’affirmer. Pourtant, l’arabe est la langue officielle utilisée par la majorité des marocains. C’est en fait là où réside le problème. Une fâcheuse confusion fait croire que la langue arabe marocaine est la même que celles parlées par tous les locuteurs « arabes ». Plus grave encore, on continu de l’assimiler à l’arabe parlé dans la péninsule arabique au septième siècle. Personne ne peut nier la proximité de ces différents parlers, ni leur filiation à l’arabe classique, mais il serait abusif de croire qu’il s’agit de la même langue. Les lois de l’évolution historique l’interdisent.

L’école marocaine moderne s’est embourbée, dès le début, en limitant son choix linguistique à deux langues, dont aucune n’est la langue maternelle des marocains. Si l’on peut encore comprendre les motivations d’un tel choix au lendemain de l’indépendance, on ne peut accepter qu’une telle réalité perdure aujourd’hui où les études ont montré l’importance de l’enseignement des langues maternelles.
La relation entre la Darija et l’arabe classique est une évidence que personne ne peut nier. Mais la filiation historique et la proximité affective ne peuvent cacher une autre réalité: aucune mère marocaine (puisqu’on parle de la langue maternelle) ne s’adresse à son enfant dans l’arabe enseigné à l’école. Les marocains ne parlent pas comme ils écrivent et ne lisent pas comme ils parlent. C’est probablement là une des raisons qui expliquent la ténacité de la langue française, pourtant décriée. Ceux qui l’apprennent à l’école peuvent effectivement continuer à l’utiliser dans leur vie quotidienne. Ce n’est malheureusement pas le cas pour l’arabe classique.

Pour rester vivante, une langue est condamnée à évoluer. En cherchant à figer une langue, sous prétexte que toute évolution est synonyme d’une dégradation ou une atteinte au patrimoine, on finit par brider la créativité et rendre l’apprentissage plus laborieux qu’il n’est nécessaire. Qui parle encore en France comme Rabelais? Personne. Mais bien que la langue ait évolué et donné d’autres chefs-d’œuvre, les français considèrent les écrits de Rabelais comme un patrimoine qu’il faut admirer sans tomber dans le ridicule de vouloir l’imiter. On peut ainsi, enseigner et écrire la Darija tout en se prévalant des grands poètes anté-islamiques, abbassides et omeyyades ou même modernes. On peut même enseigner les deux langues, la Darija et l’arabe classique. Mais il faut absolument ramener dans nos écoles, surtout maternelles et primaires, un peu de notre authenticité linguistique.

Le refus d’enseigner la Darija est une décision politique basée sur des aprioris idéologiques. Les linguistes considèrent qu’une langue n’est en réalité qu’un dialecte valorisé politiquement et socialement. Aujourd’hui, l’image qu’on a de notre langue maternelle est très dégradée. On prétend que la Darija n’est prête ni linguistiquement ni esthétiquement pour être enseignée. On dit ainsi beaucoup de sornettes qui font sourire les linguistes. Toute langue utilisée par une communauté a nécessairement des règles et elle est théoriquement capable de transmettre des contenus. Mais il est vrai qu’elle ne produira pas forcément des chefs d’œuvres. La créativité est le propre de l’homme. Elle n’émane pas de l’outil linguistique lui-même, qui peut être utilisé avec ou sans art. Aujourd’hui, on voit fleurir des écrits en Darija. Mis à part le courage d’oser braver un « interdit », la valeur littéraire de ces écrits n’est pas donnée d’emblée. Il ne suffit pas d’écrire dans une langue pour être écrivain. Il faut d’ailleurs veiller à ce que ces plumes audacieuses ne rendent pas un mauvais service à la Darija en associant la médiocrité de leur production à la valeur réelle de cette langue. Des expériences journalistiques peuvent être aussi appréhendées de ce point de vue.

On associe souvent La Darija à un parler « vulgaire » comme si tous les marocains pataugeaient dans l’avilissement extrême. Ce parler est celui des parents transmettant à leurs enfants les valeurs les plus nobles, celui des professeurs bataillant pour communiquer de la manière la plus simple et la plus claire avec leurs étudiants. C’est la langue qu’utilise la femme ou l’homme politique pour mobiliser les citoyens autour d’un projet social ou politique. C’est la langue qui véhicule nos émotions et nous permet de partager nos croyances. Quelle tristesse de constater, quand on veut inscrire dans l’histoire nos idées, que nous sommes obligés de nous défaire de nos habits linguistiques comme on se défait de haillons, pour revêtir des habits parfois trop étriqués ou trop larges, mais qui n’ont jamais l’authenticité de notre Darija.

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