jeudi 22 février 2007

L’argument administratif


1- Introduction
3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique
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L’argument administratif

Si le problème ne peut être envisagé d’un point de vue scientifique, il pourrait l’être alors d’un point de vue administratif.
Pour les titulaires du Doctorat français, cette question est fondamentalement, si non exclusivement, administrative. Un problème lié à la reconnaissance d’un diplôme. Sur ce point très peu de personnes peuvent sérieusement avancer des arguments sans risquer de se discréditer ou de paraître trop partial. Mais « très peu », encore une fois, signifie que quelques uns osent quand même le faire. Voyons d’abord ce que disent les titulaires du Doctorat français.
En 1984 la France a harmonisé ses diplômes avec le reste de l’Europe. Elle a remplacé le système de deux doctorats (Doctorat du 3e cycle puis Doctorat d’Etat) par un seul est unique Doctorat : le Doctorat Unique ou Doctorat d’Université. La France était un cas à part dans l’Europe et le Monde. Malgré cette marginalité, c’est bien ce système que le Maroc «a choisi » pour son système éducatif supérieur (les deux Doctorats) démontrant ainsi que le suivisme culturel et scientifique vis-à-vis de la France est total. Cependant, quand la France a changé son système, le Maroc a mis 11 ans à le copier (ou recopier). Depuis 1984, le Doctorat d’Université est le plus haut diplôme que délivrent les universités françaises. Tous les pays du monde reconnaissent ce diplôme comme équivalent à leur « plus haut » diplôme. Tous, sauf le Maroc. Plus grave encore, non seulement le Maroc établi de facto une hiérarchisation qui fait de son Doctorat d’Etat (son plus haut diplôme) un diplôme supérieur au plus haut diplôme de la France, mais il installe, par un jeu de transitivité une hiérarchie entre les diplômes européens faisant de celui de la France le dernier de l’Europe. Ainsi reconnaître que le Doctorat Belge, Roumain, Bulgare, Espagnol, Allemand etc. sont équivalents au Doctorat Marocain mais pas le Doctorat Français c’est dire que tous ces Doctorat sont supérieurs au Doctorat Français. Et dire que la réforme en France avait pour objectif de faciliter la reconnaissance mutuelle des Diplômes entre européens !
Le Maroc semble d’une arrogance sélective qui fait que (on ne sait sur quelle base ?) certains pays européens (en fait tous plus certains pays arabes et américains) sont jugés « meilleurs » en formation mais pas la France. Qui connaît ces deux pays, la France et le Maroc, peut s’étonner d’une telle attitude. Non seulement parce qu’on ne peut sérieusement les comparer sur tous les plans étant donné l’écart abyssale qui les sépare, mais surtout quand on connaît la relation dite « privilégiée » entre les deux pays et qui fait du Maroc un éternel dépendant vis-à-vis de la France sur tous les plans. A moins que la non reconnaissance du Doctorat Français ne soit une sorte de vengeance ou d’affirmation d’une indépendance perdue. En réalité, le Maroc n’a jamais prétendu que le Doctorat français est moins « important » que le Doctorat marocain. Il en a seulement fait une réalité non officielle en mettant les titulaires de ce diplôme au même grade que ceux qui n’ont pas de Doctorat marocain. Provisoirement, précise la lettre d’engagement de ces personnes. Depuis 22 ans provisoirement !
La question maintenant est de savoir pourquoi cette équivalence n’a pas était faite depuis tout ce temps ? D’autant plus qu’il s’agit là d’une faute administrative grave en contradiction avec les textes de la loi qui stipulent qu’aucun engagement dans la fonction publique ne peut avoir lieu tant que l’administration n’a pas statué sur l’équivalence des diplômes. Difficile de répondre à cette question. Tout n’est que conjecture et pas toujours au bénéfice de l’Etat. Si personne ne peut de manière raisonnable et prouvée expliquer cette défaillance, beaucoup de contradicteurs des titulaires du Doctorat français lui ont trouvé une explication toute faite. Une explication que l’Etat lui-même n’ose prendre à son compte.
Selon ces contradicteurs le Doctorat d’Université serait non l’équivalent du Doctorat d’Etat mais du Doctorat du 3e cycle. Cet argument résonne plus comme l’espoir d’une explication qu’une explication réelle. Aucun argument sérieux ne peut être avancé pour dire que la France a décidé pour harmoniser ses diplômes avec l’Europe de se classer volontairement en bas du tableau. C’est comme si, ayant deux diplômes supérieurs, elle décida de garder le moins important. Difficile de concevoir autant de « modestie » (ou de stupidité) de la part d’un Etat. Plus rationnel d’apparence est l’argument qui dit que ce Doctorat ne donne pas « automatiquement » droit au statut de professeur … en France. Il faudrait passait une sorte d’habilitation. Et en Belgique ? en Amérique ou au Canada ? Déploie-t-on le tapis rouge à tout détenteur de leur diplôme ? On confond le diplôme et les procédures de recrutement. Au Maroc, aujourd’hui même un titulaire d’un Phd, reconnu aujourd’hui équivalent au Doctorat français puisque traité sur le même pied d’égalité, doit passer devant une commission ou jury. Ce n’était pas le cas avant. Et c’est bien au Maroc que les titulaires du Doctorat français ont été recrutés pas en France. Or jusqu’au 1997 le recrutement au Maroc se faisait sur la base du diplôme présenté et uniquement sur cette base.
Soit le Doctorat Français est reconnu équivalent au Doctorat marocain soit il ne l’est pas. Jusqu’à aujourd’hui le gouvernement n’a pas encore répondu à cette question. Mais de facto il y répond par la négative. Pourquoi n’ose-t-il pas tout simplement confirmer ce point de vue officiellement ? Parce qu’il faudrait à notre commission d’équivalence beaucoup de courage ou d’audace pour se permettre un tel jugement en contradiction avec le reste du monde. Puis cela serait cocasse de continuer à demander l’aide scientifique et financière de la France (la dernière date du mois de décembre 2006) déguisée pour aménager les susceptibilités en collaboration, tout en affirmant que ce pays n’a pas les compétences nécessaires pour délivrer un haut diplôme universitaire équivalent au Doctorat Marocain.
Administrativement parlant le problème est une erreur que le gouvernement reconnaît mais qu’il ne veut pas réparer totalement. Les autres interprétations sur ce point ne sont que des pseudos arguments.

Suite l’argument politique…




lundi 19 février 2007

L'argument scientifique

3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique

L'argument scientifique

Le premier argument qui vient à l’esprit quand on évoque le problème des doctorats français, étant donné la particularité des personnes concernées, est de nature scientifique. On devrait dire en réalité « pseudo scientifique » car que veut dire « la valeur scientifique d’un diplôme » ? Rien de précis quand on sait à quel point les cas sont pluriels et divers. Les situations et les conditions de travail de chacun, jamais identiques, ne permettent de donner à ce mot « valeur » qu’un sens imprécis.
D’un point de vue purement légal selon la loi de 1975, pour devenir PES (professeur de l’Enseignement Supérieur) il faudrait soutenir devant un jury une thèse de Doctorat d’Etat ou être titulaire d’un Doctorat reconnu équivalent. Ceci permet au candidat d’intégrer l’enseignement à la faculté avec le titre de maître de conférences puis accéder automatiquement après quatre ans d’ancienneté au grade de PES.
Depuis 1997 la loi exige, pour être professeur, en plus du Doctorat (cette fois-ci les Doctorats reconnus équivalents et celui sur lequel on n’a pas encore statué c’est-à-dire le Doctorat Français sont mis sur le même pied d’égalité) il faut réussir un concours soit une sorte de soutenance devant une commission. Le professeur doit passer au bout de quelques années l’habilitation pour être déclaré « professeur habilité » et attendre qu’un concours soit proposé (selon la disponibilité des postes) pour postuler et prétendre au grade de PES.

On voit bien l’intérêt des revendications des titulaires du Doctorat français. Là où l’ancien système offrait une sorte de « voie royale » vers le grade PES, la même carrière nécessite avec la nouvelle loi un véritable « parcours du combattant ». Ceux qui y sont déjà pourraient avoir toutes les raisons de vouloir préserver un privilège d’autant plus important qu’il est moins partagé.
Certains donc affirment, devant l’insistance des titulaires du Doctorat français à vouloir intégrer ce statut, que ce dernier se mérite. Ce qui, rappelons le avait un autre sens avant 1997. Mais que veut dire au juste un statut qui se mérite ? Selon la loi de 1975 il suffisait d’être titulaire d’un Doctorat reconnu équivalent et exercer (on serait tenté de dire résister, tenir ou tout simplement vivre) pendant quatre ans pour qu’on puisse affirmer, sans l’ombre d’un doute, que le titre est « mérité ». Beaucoup de personnes, qui évoquent l’argument du mérite l’entendent d’un point de vue « scientifique ». Ceci suppose deux choses :
1- les titulaires de ce statut actuellement ont TOUS une valeur scientifique reconnue.
2- être titulaire d’un Doctorat Français n’est pas une garantie de valeur scientifique.

Voyons d’abord le premier point. Il est indéniable, et c’est facile pour un témoin interne qui a passé une quinzaine d’année dans ce milieu de l’affirmer, qu’une bonne majorité des PES marocains ont cette valeur. Si l’expression « une bonne majorité » se veut généreuse sans cesser d’être objective, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle est imprécise et qu’elle contient en elle la minorité exclue du « compliment ». Nous ne pouvons nous arrêter ici sur la valeur de la thèse elle-même ou du travail accompli pour l’avoir. Nous savons que dans la majorité citée plus haut il y a beaucoup d’ « anciens » professeurs. C’est-à-dire ceux qui ont présenté un travail parfois au bout d’une dizaine d’années, parce que la recherche a abouti. Nous pensons (les témoignages oraux dont nous disposons ne pourraient être « scientifiquement » avancés même si tout le monde universitaire le sait) que les conditions de travail et soutenance des thèses d’Etat sont beaucoup plus « relâchées » depuis que l’acquisition de ce diplôme est devenue un impératif administratif inscrit dans l’urgence sous la menace d’une porte (vers le paradis) qui va se fermer définitivement. Une date fatidique est avancée si bien qu’on ne peut que comprendre que la rigueur scientifique se relâche et s’évanouisse devant l’argument « humain ». C’est une dernière chance qu’il ne faut pas rater. Même quand on est capable de produire un travail de qualité, on ne peut que faire preuve de réalisme et avancer que la fin justifie les moyens. Quand quelqu’un court pour rattraper un train qui part, il est peu élégant de lui demander s’il a bien le bon ticket.
Ceci dit, le problème n’est pas dans la valeur du travail présenté, car il n’y a pas toujours une relation incontestable avec la valeur réelle du professeur. Le travail de thèse peut n’être qu’une formalité administrative. Le plus important est ce qui se passe après. Il est regrettable que le statut PES soit un sanctuaire où la question de l’évaluation n’est plus de mise. Le PES contrôle, décide sans qu’il soit questionné. Pourtant cela devrait être le cas avec beaucoup de sévérité car le titre est beaucoup plus une responsabilité et une obligation qu’un privilège. On pourrait penser par exemple qu’un PES perde son titre s’il ne satisfait pas à un certain nombre d’obligations scientifiques. Même si cette proposition pourrait paraître à certains collègues comme une « atteinte inacceptable à la souveraineté du professeur », phraséologie typique des personnes qui ne voudraient pas être dérangés dans leur tour d’ivoire, elle n’est en réalité qu’une illustration basique du principe du rendement et des objectifs à atteindre. Un PES devrait au bout d’une année présenter un rapport d’activité sur ce qu’il a réalisé. Dirige-t-il un laboratoire ? A-t-il mené une étude ? A-t-il participé à un colloque ? A-t-il publié un article ? Etc. Bien entendu ce rapport d’activité devrait être publié pour que la valeur du travail puisse être jugée par tous.
Nous sommes loin de ce schéma. Et si honnêtement beaucoup de PES s’investissent (bien souvent dans des tâches administratives que scientifiques) il existe malheureusement des PES qui se pavanent avec arrogance fort d’un titre qui les mets à l’abri de tout compte à rendre. Ce sont souvent les plus bruyants, les plus critiques et les plus jaloux de leurs prérogatives. Ce sont souvent ceux là qui sont les plus promptes à sortir l’argument de « valeur ».
La valeur scientifique tient donc plus à ce que le PES fait qu’ à ce qu’il a fait dans une thèse que probablement personne ne consulte plus.
En résumé, ce n’est pas parce qu’on est titulaire d’une thèse d’Etat qu’on a forcément une valeur « scientifique ».

Le deuxième point concerne les DF et leur valeur.
Comme le titre PES n’est pas une garantie de la valeur scientifique, le fait d’être titulaire d’un doctorat français ne signifie rien en soit dans l’absolu.
Tout au plus peut-on évoquer les conditions de travail et celles-ci ont plus ou moins d’importance en fonction de la discipline. Il est certain que les laboratoires, les centres de recherches, les bibliothèques en France ont beaucoup plus de moyens qu’au Maroc. Un étudiant ayant travaillé dans un labo français a indéniable bénéficier de meilleures conditions matérielles pour réaliser son travail.
Maintenant, il pourrait aussi ne pas tirer profit de cet avantage et faire un travail médiocre. C’est une probabilité réelle, mais il serait excessif de considérer tous les DF dans ce cas de figure. Un collègue, qui a fait ses études au Maroc m’a dit un jour, une fois qu’il a reconnu le bien fondé des bonnes conditions de travail en France, qu’au Maroc au moins les étudiants sont plus « serrés ». Le sens donné ici à « serrés » se veut, dans l’esprit du collègue, synonyme d’exigence et de rigueur. Bien entendu, ce collègue n’a jamais mis les pieds en France. Il se permet néanmoins de sous entendre qu’en France les études sont plus relâchées (à se demander d’ailleurs pourquoi avec tant de serrage l’enseignement marocain n’arrive pas à décoller). L’argument semble sans aucun fondement d’autant plus que « serrer » ne peut produire quoi que ce soit tant que l’outil est défaillant. C’est vrai que le collègue en question, étudiant à la faculté des lettres, peut encore se passer de tous ce dont ont besoins les différents laboratoires scientifiques.
Deuxième élément de taille dans le cas des DF réside dans la valeur des encadrants. Sans dénigrer nos professeurs marocains, on ne peut nier que numériquement et pourquoi pas qualitativement, ils n’égalent pas les professeurs d’un grand pays comme la France. Nous sommes bien entendu dans le cas d’une généralisation « abusive » qui, si elle n’exclut pas des exceptions, ne demeure pas moins vraie.
La recherche n’est pas tributaire de la bonne volonté ou d’une intelligence à l’état pure. Elle a aussi besoin de moyens. Si non les Etats-Unis, le Japon et l’Europe ne dépenseraient pas autant pour maintenir leur place dans le monde. La majorité des encadrants français (pour ne pas dire TOUS et risquer d’être taxé encore de généralisation abusive) ont une valeur scientifique reconnue. Ils ont souvent un « Nom », ont publié des recherches ou des livres et plusieurs sont des spécialistes internationalement reconnus. C’est qu’en France, les enseignants n’ont pas un problème de date limite pour déposer leur thèse ou terminer leur recherche.
Les conditions de travail et de contrôle de ce travail sont donc favorables pour la réussite de la recherche en France. Une fois encore nous ne parlons que des conditions de travail et de la production d’un travail scientifique et non de la valeur réelle des professeurs qui ne peut être jugée qu’une fois le professeur devient productif. Justement, d’un point de vue statistique, le nombre d’enseignants titulaires du Doctorat Français ayant soutenu le Doctorat Marocain (900 sur 1700) est beaucoup plus élevé que les titulaires du DES (8000). Sans que ces statistiques soient réellement significatives, elles reflètent une certaine réalité. Les DF ont bien une bonne formation. Il est évident, mais cela mérite d’être précisé quand même, que lorsqu’on dit que dit que les DF ont une bonne formation ceci ne signifie nullement que les autres formations et notamment les titulaire du DES soient moins bons.
En résumé, la valeur scientifique ne peut être attachée à un diplôme. Elle devrait être liée au rendement réel et au travail fourni. Ni les DF, ni leurs contradicteurs ne peuvent évoquer cet argument.

Mais il me semble que les DF n’ont jamais évoqué ce point sauf quand il s’agissait de répliquer à l’argument des détracteurs.




à suivre... "l'argument administratif"

samedi 17 février 2007

L'autre regard sur l'Evènement


3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique


Quatre-vingt-quatre jours de grève…


Il y a une publicité admirable d’une grande marque de montres où on voit des personnes en train d’attendre. L’aiguille des secondes, élégante et fine, parcourt le cadran avec une régularité mécanique et une voix « off » pose à la fin du spot cette question bénigne: quelle est la valeur d’une minute? On devine aisément le sens de cette publicité : une minute est bien plus que 60 secondes. Son véritable sens dépend des personnes qui la vivent et du moment où ils la vivent. Une minute est un court moment lorsqu’on est heureux. La même minute devient longue, infinie lorsqu’on souffre…


Que signifient quatre-vingt-quatre jours de grève de la faim ? Cela dépend.


Pour les grévistes c’est certainement des jours de bonheur d’abord, d’angoisse ensuite, d’espérance, de questionnement, de doute, puis d’espoir de nouveau, et d’incertitude, de panique, puis encore d’espoir, puis de déception, de désolation, et de soulagement enfin.


Pour les sitinois c’est presque le même parcours avec cette différence près : plus le temps passe plus ils se remettent en cause. Ont-ils raison d’attendre alors que leurs collègues et amis se tuent ? Leur demander d’arrêter est une trahison ou un devoir ?


Pour le gouvernement et plus particulièrement le ministère de l’enseignement supérieur, c’est presque un non événement. Avec beaucoup de mépris et de condescendance, avec beaucoup d’arrogance et de dédain pour les personnes et pour les profs, le ministre vaque à ses affaires qui sont certainement loin d’être petites. Et même si certains voudraient voir dans cette indifférence la préoccupation du ministre pour des affaires « plus sérieuses », il faudrait y voir la dimension réelle de l’estime dont le gouvernement d’un pays de presque 70% d’analphabètes tient ses élites agissantes et indisciplinées. Aucun professeur ne peut prétendre être sortie indemne de cette confrontation. Aucun professeur ne peut prétendre que notre gouvernement a une quelconque considération pour les personnes qui exercent ce métier.


Puis il y a les autres, ceux qui se sont mis à l’antipode des grévistes, sur l’autre bras de la balance; peut être pas tout à fait au milieu pour constituer un contre poids direct, mais du même côté que le gouvernement. Ils l’aidaient ainsi à faire pencher le poids de son côté sans être assis confortablement sur la même « assiette ». Leur humeur s’est trouvée conditionnée par celle des titulaires du Doctorat français. Plus les titulaires du Doctorat français sont malheureux, plus ils sont eux heureux. 


Cette épopée, ou aventure selon les points de vue a bouleversé la donne dans le microcosme des universitaires marocaines. Rien qu’en tant qu’événement social, ce mouvement mérite d’être étudié.


C’est ce que je souhaiterais faire ici. Je ne suis pas un observateur impartial. Je suis moi-même titulaire d’un doctorat français et j’estime que l’Etat marocain m’a lésé et m’a injustement traité. J’ai exprimé ailleurs mes sentiments sans trop me soucier de leur « valeur scientifique » car je pense que mon vécu est une vérité. Un vécu discutable certainement quant à sa justesse mais nullement quant à sa véracité et sa sincérité. Je prétends quand même aborder le sujet ici d’un autre point de vue. Le plus objectivement possible. D’abord parce que les esprits se sont apaisés et que l’urgence où nous étions il y a encore quelques semaines n’est plus. Il y a quelques semaines nous avions en effet devant nous des collègues qui risquaient leur vie. Puis parce que la valeur des arguments pourrait être jugée sans grande difficulté si les bonnes intentions voulaient bien écouter et discuter.


J’ai beaucoup écouté et discuté. J’ai compris certains partis pris qui ne m’étaient pas favorables et j’ai accepté les idées qui se sont exprimées librement et honnêtement parfois avec justesse. J’ai donc essayé tout simplement d’analyser chaque argument avancé par les contradicteurs des titulaires du Doctorat français. Mon souci premier est de jeter une lumière de l’intérieur sur cet événement.



Premier point: l'argument scientifique.


vendredi 9 février 2007

La rencontre

La rencontre


C'était l'un de ces moments où l’on a l’impression d'avoir trompé la nature. Moi, l'enfant de sept ans, je m'étais transposé dans le futur en endossant les attributs des grands. Je portais en ce jour mémorable, un costume, une chemise blanche et un nœud papillon. Mes chaussures étaient neuves. Jamais un jeu d'enfant ne prend autant de vraisemblance que le jour de l’Aïd. Je ne me rêvais pas grand, je l’étais déjà. Comme toujours, les adultes s’émissent dans cette mise en scène avec la délectation qu’offre l'autorisation momentanée de réaliser un interdit. Ils jouent avec les petits, mais jouent tout court. Et comme pour remercier les enfants de leur offrir ces moments de bonheur, les adultes se montrent généreux. Ce qui fait que ce jour là, je n'étais pas seulement habillé comme un grand, j'avais aussi les poches pleines de sous. En fait elles étaient pleines pour mes petits yeux d'enfant. Je me rends compte aujourd'hui à quel point les adultes se payent du plaisir « bon marché ». Et quand je donne, du haut de mes 1m78, quelques pièces à ma nièce de sept ans, la joie qui pétille dans ses yeux fait fondre l'espace qui nous sépare et je me sens devenir petit, petit, petit,... jusqu'à arriver au niveau de sa tête où elle colle sur ma joue avec ravissement un baiser sonore.
J'étais donc habillé comme un grand et j’avais des sous comme un grand. Il me fallait jouer le jeu jusqu'au bout. Ma démarche s'était conformée à mon nouveau statut. Nous étions alors, mes parents et moi, chez mon grand père.

Au bout de quelques minutes de courtoisie imposée, je m'étais risqué dehors. À l'intérieur il n’y avait décidément que de vrais adultes. Il fallait que je rejoigne les autres faux adultes qui pullulent dans les rues en ce jour de fête. Il y avait souvent les petits papis en djellaba, les filles en danseuse de flamenco, les faux cadres comme moi et très peu de simples enfants. Vraiment les adultes avaient envie de jouer à nous déguiser.


Sur le pas de la porte, je lançai un regard scrutateur à droite puis un autre gauche. Personne ! Ils ne sont pas encore là. La rue était déserte. J’inspectai d'un air sévère mon pantalon, ma veste, mes chaussures à la recherche d'une éventuelle tache impromptue. Non, tout va bien. Rassuré, je collai mon épaule au mur, mes mains dans mes poches et les pieds croisés dans une posture nonchalante (à la James Bond) qui ne laissait point de doute sur mon statut d'adulte. De mes doigts je caressais avec la volupté d’harpagon les quelques pièces sonnantes et trébuchantes qui sommeillaient au fond de mes poches. C'est alors que surgît au bout de la rue, un vieil homme habillé comme devrait l'être un être étrange dans une rue déserte et dans une histoire qui veut sentir le suspens. J'ai compris à ses habits qu'il était mendiant à la recherche d'une âme charitable en ce jour béni de l’aïd. Il chantait sa litanie mélodieuse comme une berceuse intimement collée au décor des rues serpentines de la nouvelle médina. Il s'avançait vers moi sans se presser laissant à son chant plaintif le temps de pénétrer profondément les murs lézardés et faire vibrer les âmes qui les habitent. Mais peut-être aussi parce qu'il savait la confrontation inéluctable avec ce petit garçon qui joue à être grand à l’autre bout de la rue. Je sais aujourd'hui que l'espace qui nous séparait, et que je meublais de mes angoisses enfantines, lui permettait, tel un pêcheur, de jauger la prise au bout de l’hameçon. Il ne fallait rien précipiter. La patience et l’art des grands chasseurs.
Il était vieux et j'étais jeune. Il était pauvre et je me croyais riche. Il était habillé de haillons et j'avais des habits neufs. J'étais forcément le plus fort et la confrontation ne m'effrayait pas vraiment. Elle m'angoissait seulement. N’étais-je pas un homme... ?
Quand il arriva devant moi, j'ai trouvé un fondement à mes angoisses.
L’homme avait un visage caverneux. Sa tête penchait vers le bas comme si elle était alourdie par le poids de l'âge. Ses paupières avaient du mal à se relever. Était-ce par paresse ou par pudeur ? Il regardait mes chaussures tout en tendant son index vers moi intimidant presque l’ordre de bien l’écouter. Il allait me faire une révélation qui allait me remplir de joie mais qui m’angoissait en attendant. Il cligna des yeux deux fois avant de lâcher son premier mot.
- Je vois…, lança-t-il, puis il s’interrompit un bon moment. Réfléchissait-il à ce qu’il voyait ? Essayait-il de s’assurer d’une vision brumeuse ? Ou n’osait-il pas lâcher une vérité grave ? Dans ma petite tête se bousculaient les conjectures les plus pessimistes. A peine avais-je commencé à grandir que les appréhensions des adultes m’habitaient déjà.
- Je vois… un homme vertueux, continua le vieil homme,
- … un homme charitable, bon, riche …
Et une série d’adjectifs, aussi élogieux les uns que les autres, fusa de sa bouche et m’entraîna encore loin dans ce monde des grands, des bons, des forts et loyaux adultes. Ainsi donc je ne suis pas entrain de rêver à être grand, je le serais bientôt et de manière magistrale. Que peut refuser un futur « adulte riche » à un pauvre mendiant ? Dis, parle, que puis-je pour toi misérable ?
- Tu seras riche, continua mon prophète, m’augurant un avenir lumineux.
Mon statut était défini, presque adulte mais adulte sûrement dans un futur que je voulais proche ; riche certainement d’une fortune élastique qui comblait l’ampleur de mes envies enfantines. Vas-y mon brave ! Que puis-je faire pour toi ?
Sa requête me parut presque insignifiante compte tenu de l’immensité de ma future fortune. Quelques sous. Voilà ce qu’il me demanda en contre partie de toutes ces bonnes nouvelles. Je plongeai ma main dans ma poche et raclai le fond pour en sortir jusqu’au dernier centime. Cela ne représentait pas grand-chose, quelques dirhams tout au plus, mais c’était tout de même toute ma fortune présente, le prix de tant de sourires et de baisés offerts aux grands. C’était surtout un des attributs de mon statut de faux adulte dont je me dépouillais. Mais c’était avec plaisir que je me suis défait de ma fortune ridicule pour récompenser quelqu’un qui m’en offrait une plus grande dans le futur.
Le vieil homme sourit quand je lui tendis une petite main peinant à contenir toutes ces pièces de monnaie. Il me remercia en me rappelant une dernière fois que je serais riche et bon. Bon je l’étais déjà par mon geste, quant à la richesse j’avais certainement fait un pas en arrière mais sûrement pour mieux me projeter dans un avenir de l’opulence.
Il me quitta d’un pas rapide que je ne lui soupçonnais pas. Bizarrement sa démarche s’était revigorée. Etait-ce l’effet de mes pièces ou était-ce… J’avais l’impression, quand il quitta la rue, que cette scène sentait quelque chose de faux.

Vingt trois ans plus tard, je n’étais toujours pas riche et pour tout dire j’étais vraiment fauché. Il me restait toujours la prédiction de la bonté qui ne tenait qu’à moi de réaliser et que je me convainquais de toujours posséder. Si bien que le bonhomme de mes sept ans ne m’avait menti qu’à moitié ou avait réussi la moitié de ses prédictions.

Je venais de quitter la France où j’avais terminé mes études et je faisais la connaissance de notre administration. Pour compléter mon dossier, il fallait que je coure entre Rabat et Marrakech mon nouveau lieu de travail. Je revenais ce jour là d’une administration récalcitrante me refusant toute reconnaissance tant qu’un stupide document ne consacre officiellement une réalité de fait. Je me sentais infantilisé, moi l’adulte de trente ans. J’aspirais à sortir de ce monde fou où la responsabilité est tellement lourde qu’on se surprend entrain de rêver à l’insouciance des enfants. J’avais envie de tout laisser tomber. Une décision grave que je cogitais en traversant des rues désertes d’un quartier huppé où le calme des belles villas invitait à la méditation. Je trainais les pieds pour rentrer chez moi, la tête baissée et l’esprit ailleurs.
- « Vos problèmes vont être bientôt résolus ».
Une voix sortie de nulle part, me ramena à la réalité. Je me retournai et découvris un vieil homme en haillons. Il me pointait de son index quand il avait lâché sa phrase. Je ne l’avais pas remarqué quand il m’avait croisé. Sa phrase prophétique m’avait sorti de mes pensées macabres. Je lui étais pour cela reconnaissant. Je plongeai précipitamment ma main dans la poche de mon pantalon pour en extraire l’unique pièce d’argent qui me restait. Maigre récompense pour une parole apaisante, mais c’étais sacrifier toute ma fortune, encore une fois, pour acheter à si bon prix un moment de paix : « mes problèmes allaient prendre fin ». Ce geste me rappela ma généreuse contribution d’il y a vingt trois ans. Je ne sais pour quelle raison j’ai eu l’impression de revivre ce jour de l’Aïd. Je me suis même remémoré la prophétie de mon mendiant d’alors. Je pensais avoir perdu l’ingénuité des enfants mais j’étais près à m’agripper au fil ténu d’une promesse de délivrance sans autre fondement que de combler mes angoisses. Je tendis à l’homme une forte main tenant ridiculement une petite pièce. J’ai voulu, comme pour donner plus d’ampleur à mon geste, l’accompagner d’un large sourire reconnaissant. Je tressaillis quand je croisai le regard de l’homme. Il avait un sourire mystérieux qui semblait dire : « Comme on se retrouve !». Je n’ai pas pu résister à poser cette question idiote :
- C’est vous?
- Bien sûr dit-il.
C’était évident que c’était lui. Ma question n’avait pas de sens. Elle est toujours vraie. Pourtant dans mon esprit elle n’avait qu’un sens. Etait-ce possible que mon vieux mendiant soit revenu vingt trois ans après ? Il devrait être mort, ou alors il serait trop vieux. Plus vieux que l’homme qui me regardait toujours en souriant.
- Vous vous rappelez de moi ?
Il hésita un moment puis se reprit et répondit avec assurance :
- Bien sûr…
- C’était où ?
- Vous le savez…dans un autre lieu…
Evidemment ! J’avais envie de plus d’éléments pour confirmer mes soupçons…
- Quand est-ce qu’on s’est vu la dernière fois?
Il réfléchit un moment…
- Il n’y a pas si longtemps.
Un sentiment de déception m’envahit. Etait-ce la fin de mon espoir ? Mais pourquoi est-ce un espoir ? Quelque chose me convainquait que cette rencontre était un présage. L’homme, ayant senti peut-être ma déception, enchaîna :
- Vous êtes étonné de ne pas me voir changé
Avait-il devinait mes pensées ? Ou peut-être est-ce simplement la même personne.
- Oui. Répondis-je.
- C’est dieu qui décide pour ces choses là.
- C’est vrai.
Encouragé par mon acquiescement, il continua :
- Qu’est-ce qu’une minute ? Dans la vie d’un prince, c’est très court, dans la vie d’un misérable comme moi c’est une éternité. Mais il m’arrive aussi de vivre des minutes de prince. Dieu merci, je rencontre parfois des gens comme vous qui m’offrent ces moments. Depuis une vingtaine d’année j’ai rencontré plein de gens généreux. Comme je vous avais rencontré avant et vous étiez plus généreux.
Vingt ans ? Il avait bien dit vingt ans. Voulait-il dire vingt trois ans ? Ou peut-être n’avait-il pas envie de tout dévoiler.
- C’est vous alors ? Dis-je manifestement ravi cette fois-ci.
- Je vous ai dit oui, c’est moi… mais vous n’êtes plus aussi généreux.
- Vous m’aviez menti quand j’étais petit.
Il semblait étonné. Il me regarda d’un air bizarre. J’ai fini par détourner le regard pensant que j’ai eu une idée ridicule.
- Mais votre vie n’est pas finie à ce que je sache ! Tout est toujours possible tant que vous êtes vivant.
- C’est vrai… mais alors….
Je m’empressai de me taire. J’avais honte de retomber dans l’enfance. Peut-être j’avais encore plus peur que l’histoire ne se termine sur un banal quiproquo.
- Vous n'allez plus à …?
- Pardon ?
- Vous savez, là où vous m’aviez vu la dernière fois. Je me rappelle très bien de votre générosité mais j’ai oublié le nom de ce lieu.
Je souris amusé. J’enlevai ma montre bracelet et la lui tendis. Il l’a pris, l’auscultât de tout les côté et semblait ravi. Il me couvrit de prières. Je ne sais pas si je les méritais vraiment. Mon geste était un simple moyen d’arrêter l’histoire là où elle me convenait.

Le miroir


Le miroir


Une hantise ineffable me saisit devant le cahier béant m’invitant avec une insistance tragique à terminer « L’histoire ». Je ne l’avais pas encore entamée que déjà sa fin m’obsédait. Comment terminer quelque chose qu’on n’a pas encore commencé ? Je pensais ingénument qu’il aurait suffi d’oser le premier mot, ce trait banal qui libère subitement le souffle et fouette l’inspiration. J’ai donc écarté consciencieusement le livre trop sentencieux qui gisait à côté de moi (promesse d'une lecture scientifique non tenue) pour plonger dans la page opaline de mon cahier. Un projet d’écriture en souffrance.
Je n’avais écrit que quelques mots et déjà les situations concrètes et particulières me posaient de sérieux problèmes. J’avais presque oublié que l’écriture est aussi une technique, mais je voulais croire que l’inspiration en est le moteur principal. Mes difficultés ont achevé de me convaincre que l’écriture est loin d’être une question de volonté : il ne suffit pas de vouloir écrire, il faut aussi le pouvoir. Ce mot "pouvoir" sonna dans mon oreille d’un son particulier. "Pouvoir écrire une histoire"... "Pouvoir d’écrire" une histoire… Je me mis ingénument à rêver d’un pouvoir magique, d’une baguette qui transfigurerait ma plume et écrirait de mon désir en comblant mes incapacités. Pas plus d’une histoire par an, ou même, puisque chaque pouvoir magique a ses limites et comme pour habiller le rêve de vraisemblance, une histoire tous les dix ans, mais rien que des chefs-d’œuvre.
Je m’imaginais glorifié d’un prix littéraire prestigieux. Je me voyais déjà recevant mes trophées et tenant des conférences sur ce qui serait devenu un sujet de glose et de polémique de la littérature contemporaine. J'étais sorti subitement de l’anonymat pour tomber sous les feux des projecteurs et les objectifs des caméras. Une foule compacte et dense de journalistes s’offraient à moi dans une bousculade inouïe. Derrière l’éblouissement d’un projecteur, un visage asiatique oscillant de droite à gauche accrocha bizarrement mon regard. Des micros se tendaient vers moi, surgis du halo de lumière que lançaient sur ma rétine les puissants projecteurs comme s’ils étaient tenus par des mains n’appartenant à personne. Dans le flou de cette lumière aveuglante, le petit asiatique s’en trouvait comme mis en valeur. Il coudoyait et semblait fournir une énergie gargantuesque pour garder sa place juste en face de moi. Il tenait dans une main un stylo et dans l’autre un calepin et me parlait dans une langue inconnue avec une rapidité fulgurante. Il parlait d’une voix stridente qui surmontait le bruit et le cri de ses confrères. Je ne disais rien, mais entre deux questions (il me semble que c’étaient des questions car ses petits yeux posaient à la fin de grands points d’interrogations) il notait sur son calepin des phrases ou des mots que je n’avais pas prononcés. J’ai imaginé un moment qu’il mettait des réponses fictives ou qu’il marquait seulement : "Sans commentaire". Déconcerté par cette curieuse manière de tout transcrire, et comme interpellé par cette fertilité verbale, moi le stérile, j’ai essayé de jeter un regard admiratif sur son calepin mais n’y suis pas arrivé. Je ne sais pour quelle raison cette incapacité s’est traduite par une sensation d’étouffement. Et aussi étrange que cela puisse paraître, une insurmontable envie d’uriner me prit à ce moment comme l’espoir d’une délivrance. C’est alors qu’il me semble que je me suis dirigé vers les toilettes. Il me semble seulement car je ne me souviens ni du trajet ni du moment où j’avais poussé la porte des toilettes pour entrer, ni même pas comment je me suis débarrassé des journalistes. J’étais subitement à l’intérieur, devant l’urinoir, la tête tournée du coté droit où une fenêtre offrait généreusement aux habitants de l’immeuble le spectacle des mille et une façons qu’ont les hommes de se soulager. Le plaisir de satisfaire une envie pressante se conjugua avec le silence serein des lieux et me permis l’espace d’un court moment d’imaginer des gens en voyeurs indiscrets rire en surprenant les hommes devant l’urinoir. Le calme qui régnait dans mon esprit et dans cet espace frais est silencieux n’était interrompu que par le bruit de l’écoulement de mon urine. J’appuyai sur le petit bouton argenté et une eau claire coula sur le fond blanc laiteux de l’urinoir. Avec les derniers gargouillements de l’eau absorbée un silence absolu se saisit des lieux. C’est alors qu’il m’a semblé entendre un étrange bruit dans mon dos. Intrigué, je tournai la tête précipitamment. Il y avait derrière moi une porte fermée qui donne accès aux cabinets. Je pouvais voir par en dessous que la lumière était éteinte. Le bruit provenait pourtant de là. On aurait dit une main qui effleurait de ses ongles la surface lisse de la porte. Je tendis l’oreille. Le bruit s’amplifia et des bribes lointaines d’une voix étouffée me parvinrent en même temps. Je me penchai davantage et le grattement cessa comme le ferait un grillon duquel on se serait trop approché. La voix par contre devint plus audible quoiqu’elle ait gardé un caractère lointain. Elle chuchotait une prière :
"S’il vous plaît... disait-elle. Sans oser trop s’approcher de la porte je demandai d’une voix vigoureuse:
"Il y a quelqu’un ?
- S’il vous plaît, ouvrez-moi. Répéta la voix.
Je reculai de quelques pas pour considérer la porte dans sa totalité comme si c’était elle qui me parlait. Je ne comprenais pas pourquoi j’accordais à cette voix tant de mystère. Ça aurait pu être n’importe qui coincé dans ces lieux souvent mal entretenu. Je me rapprochai de nouveau de plus en plus intrigué, mais curieux et décidé d’élucider ce mystère.
"Qu’est-ce que vous faites là, dis-je, vous ne pouvez pas ouvrir vous-même ?
Et pourquoi ne lui-ai-je pas demandé d’abord qui il était ? Il me semblait que sa présence là était plus mystérieuse que son identité.
- S’il vous plaît ouvrez-moi, continuait la voix comme si elle n’avait pas entendu rua question".
Je commençais à avoir peur. Je n’osais pas prendre d’initiative et décidai de m’enquérir de l’identité de la personne.
"Qui êtes-vous ?
- Je suis un étudiant.
Normal, nous étions bien dans une bibliothèque
- Pourquoi parlez-vous si bas ?
- Pour ne pas déranger... je suis timide...
- Déranger qui ?"
- Les autres... les étudiants. , s’il vous plaît ouvrez-moi." Reprit-il toujours avec cette voix lancinante.
D’une main tremblante et hésitante j’appuyai sur la clenche. La porte s’entrouvrit doucement en gémissant comme si elle était aussi lourde qu’un portail d’un vieux château. Elle s’arrêta un moment comme pour donner aux gonds le temps de se reposer après un grand effort, puis se remit à s’ouvrir de nouveau. Une bouffée d’air charriant l’odeur caractéristique de la moisissure des caves précéda un vieil homme barbu avec de longs cheveux blancs.
L’homme portait à ses pieds des sandales usées et avait une robe en lambeaux. Tel un ermite, svelte et squelettique, rappelant Don Quichotte il s’avança vers moi en s’appuyant sur un bâton. Son visage ridé et ses yeux enfouies sous les plis de son front lui donnait l’aspect d’une momie.
"Qu’est-ce que vous faisiez là ? Demandai-je.
- Je suis un étudiant, me dit-il de sa voix tremblante.
- A votre âge ?
- J’ai à peine quatre ans de plus que vous."
Je souris.
"Ah, bon ! Dis-je un peu rassure par cette réponse énigmatique comme si j’avais enfin compris que j’avais affaire à un aliéné.
"Oui, continua le vieil homme, j’avais à peu près votre âge quand je suis entré ici.
- Ici, où ?
- Dans les toilettes de cette bibliothèque.
- Depuis quatre ans ? J’y étais encore hier, dis-je. Je ne crois pas vous avoir vu.
- C’est que vous ne vouliez pas me voir. Le temps n’était certainement pas encore venu. En tout cas, moi je vous voyais à chaque fois. Excusez mon indiscrétion, mais il n’y a pas de mal à se voir soi-même.
Je n’osai pas demander des explications pour ce "soi-même". Je m’approchai davantage pour mieux discerner ses traits. Je tressaillis lorsque j’ai vu qu’il me ressemblait étrangement. On aurait dit moi-même en plus vieux.
" Quel est votre nom ? " lui demandai-je, un peu hésitant.
Il leva sa main d’un geste vague, secoua sa tête et esquissa un début de sourire sibyllin.
"Ca n’a pas d’importance, me dit-il.
Il avait les mêmes yeux, le même nez, la même bouche, le même menton, il avait tout de moi avec en plus l’âge. Mon regard fixa longuement la cicatrice qu’il portait au sourcil gauche. Je porte la même au sourcil droit. Il avait aussi une marque sur le nez, celle que mon premier couteau de poche me laissa en souvenir d’une pomme un peu dure à éplucher. On aurait dit que je me regardais dans une glace qui me renvoyait mon image vieillie.
"Qu’est-ce que vous faisiez enfermer dans les toilettes ? Dis-je de plus en plus intrigué.
Il s’appuya sur son bâton comme pour se préparer à l’évocation d’un souvenir douloureux et lointain.
"- Il y a quatre ans, me dit-il, j’étais à la bibliothèque. Je rêvais d’écrire une nouvelle, mais je n’y arrivais pas.
Il s’interrompit un moment, regarda avec tendresse son bâton puis releva sa tête et me fixa longtemps avant de reprendre son récit.
- Un jour, j’ai pris mon stylo, une feuille blanche et je me suis retiré dans les cabinets avec la décision de n’en sortir qu’une fois mon histoire terminée.
- Pourquoi les toilettes ?
- Parce qu’il m’arrivait souvent d’y trouver l’inspiration. Il y règne un silence parfait propice à l’écriture.
- Et vous y avez trouvée l’inspiration?
Ma question avait l’empressement de celui qui cherchait une solution à un vieux problème.
- Certes. D’ailleurs le papier que j’avais emporté s’est révélé insuffisant. J’ai commencé à écrire sur le rouleau du papier toilette.
- Vous avez certainement beaucoup écrit alors. Dis-je avec un enthousiasme non dissimulée.
- Moins que vous ne le croyez. Chaque fois que j’écrivais une bonne partie de mon histoire, un étudiant venait se saisir de mon papier et l’utilisait à des fins peu élégantes. Des étudiants ! Vous comprenez ? dit-il sur un ton indigné. Vous ne pouvez imaginer à quel point les gens gaspillent ce papier précieux. Une bonne dame (des fois c’est un homme) venait chaque matin remettre un nouveau rouleau. Elle m’était sympathique et j’ai espéré longtemps qu’elle remarquerait un jour mon texte. Mais je pense qu’elle ne concevait à ce papier d’autres utilités que sa fonction première. Je m’ennuyais. J’ai vécu ainsi quatre ans, débordant d’inspiration mais à quoi bon puisque personne ne voulait lire mon histoire et tous s’acharne à la détruire. Je n’ai jamais pu la terminer.
- Je suis prêt à lire votre histoire si vous le voulez.
Il semblait ravi et ses yeux larmoyants exprimaient de la reconnaissance. Il me regarda un moment puis baissa la tête par terre en murmurant comme s’il parlait à lui-même :
"Je sais. C’est d’ailleurs déjà fait.
- Pardon ?"
Il semblait absent ou feignait de l’être pour ne pas me répondre. Je n’insistai pas.
"Elle parle de quoi votre histoire, demandai-je ?
- De moi-même. . De..."
Il s’interrompit de nouveau. Il ne voulait manifestement pas tout dévoiler.
« Mais Si vous aviez pris l’engagement de ne sortir qu’une fois votre histoire terminée, pourquoi m’aviez-vous demandé de vous délivrer ? Vous renoncez à l’histoire ?
- Au contraire. J’ai longtemps espéré que quelqu’un viendrait me délivrer, puis j’ai compris que ma délivrance devait consentir une contre partie, un échange en quelque sorte. Mon inspiration contre la liberté. Il fallait donc quelqu’un qui me ressemble. Quelqu’un qui aurait les mêmes soucis en ayant d’autres moyens. Alors j’ai commencé à appeler.
- Et personne ne vous a jamais entendu ?
- Il fallait pour cela qu’on me ressemble. Et puis ma voix est si faible.
- Effectivement, moi-même...
- Oui vous-même, vous êtes ici depuis quatre ans et vous ne m’avez jamais entendu. Pourtant je n’ai jamais cessé de vous appeler. Vous n’avez jamais cessé de me chercher. Vous preniez des chemins détournés pour arriver jusqu’à moi. Je n’étais ni dans la solitude d’une nuit de mélancolie, ni dans la tristesse d’un soir, quoi qu’en disent les spécialistes et les clichés.
Sa voix prit un ton sarcastique.
- J’étais ailleurs, loin des clichés … dans des toilettes.
- C’est bizarre. Comment expliquez-vous que j’ai eu l’ouïe fine cette fois-ci ?
- Vous cherchiez certainement quelque chose. Vous vouliez m’entendre, n’est-ce pas ?
- Oui, avouai-je.
- Que vouliez-vous entendre ?
- Votre histoire ?
- Moi aussi. Voyez-vous, à nous deux nous la faisons.
- Nous faisons quoi ?
- L’histoire.
- Quelle histoire ?
- Celle de l’écriture se racontant.
- Je ne comprends pas.
- Pourtant c’est simple. Il vous manquait l’inspiration et il me manquait la liberté. Peut-être nous suffisons-nous à nous-mêmes ? Notre histoire est déjà écrite. Votre histoire est déjà écrite.
- Déjà écrite ?
- Oui, vous l’avez déjà écrite."
Sa voix devenait de plus en plus inaudible. J’ai essayé de tendre l’oreille, mais même son image commençait à s’estomper. Un brouillard enveloppa mes yeux. Je les frottai énergiquement et quand je les ouvris de nouveau, j’étais assis à ma table, un étudiant asiatique assis en face de moi me regardait d’une manière étrange. Il semblait gêné par mon regard, me sourit et replongea dans sa lecture. J’avais le stylo à la main et j’écrivais... :"...J’avais le stylo à la main et ....
... j’écrivais cette histoire"