
Une hantise ineffable me saisit devant le cahier béant m’invitant avec une insistance tragique à terminer « L’histoire ». Je ne l’avais pas encore entamée que déjà sa fin m’obsédait. Comment terminer quelque chose qu’on n’a pas encore commencé ? Je pensais ingénument qu’il aurait suffi d’oser le premier mot, ce trait banal qui libère subitement le souffle et fouette l’inspiration. J’ai donc écarté consciencieusement le livre trop sentencieux qui gisait à côté de moi (promesse d'une lecture scientifique non tenue) pour plonger dans la page opaline de mon cahier. Un projet d’écriture en souffrance.
Je n’avais écrit que quelques mots et déjà les situations concrètes et particulières me posaient de sérieux problèmes. J’avais presque oublié que l’écriture est aussi une technique, mais je voulais croire que l’inspiration en est le moteur principal. Mes difficultés ont achevé de me convaincre que l’écriture est loin d’être une question de volonté : il ne suffit pas de vouloir écrire, il faut aussi le pouvoir. Ce mot "pouvoir" sonna dans mon oreille d’un son particulier. "Pouvoir écrire une histoire"... "Pouvoir d’écrire" une histoire… Je me mis ingénument à rêver d’un pouvoir magique, d’une baguette qui transfigurerait ma plume et écrirait de mon désir en comblant mes incapacités. Pas plus d’une histoire par an, ou même, puisque chaque pouvoir magique a ses limites et comme pour habiller le rêve de vraisemblance, une histoire tous les dix ans, mais rien que des chefs-d’œuvre.
Je m’imaginais glorifié d’un prix littéraire prestigieux. Je me voyais déjà recevant mes trophées et tenant des conférences sur ce qui serait devenu un sujet de glose et de polémique de la littérature contemporaine. J'étais sorti subitement de l’anonymat pour tomber sous les feux des projecteurs et les objectifs des caméras. Une foule compacte et dense de journalistes s’offraient à moi dans une bousculade inouïe. Derrière l’éblouissement d’un projecteur, un visage asiatique oscillant de droite à gauche accrocha bizarrement mon regard. Des micros se tendaient vers moi, surgis du halo de lumière que lançaient sur ma rétine les puissants projecteurs comme s’ils étaient tenus par des mains n’appartenant à personne. Dans le flou de cette lumière aveuglante, le petit asiatique s’en trouvait comme mis en valeur. Il coudoyait et semblait fournir une énergie gargantuesque pour garder sa place juste en face de moi. Il tenait dans une main un stylo et dans l’autre un calepin et me parlait dans une langue inconnue avec une rapidité fulgurante. Il parlait d’une voix stridente qui surmontait le bruit et le cri de ses confrères. Je ne disais rien, mais entre deux questions (il me semble que c’étaient des questions car ses petits yeux posaient à la fin de grands points d’interrogations) il notait sur son calepin des phrases ou des mots que je n’avais pas prononcés. J’ai imaginé un moment qu’il mettait des réponses fictives ou qu’il marquait seulement : "Sans commentaire". Déconcerté par cette curieuse manière de tout transcrire, et comme interpellé par cette fertilité verbale, moi le stérile, j’ai essayé de jeter un regard admiratif sur son calepin mais n’y suis pas arrivé. Je ne sais pour quelle raison cette incapacité s’est traduite par une sensation d’étouffement. Et aussi étrange que cela puisse paraître, une insurmontable envie d’uriner me prit à ce moment comme l’espoir d’une délivrance. C’est alors qu’il me semble que je me suis dirigé vers les toilettes. Il me semble seulement car je ne me souviens ni du trajet ni du moment où j’avais poussé la porte des toilettes pour entrer, ni même pas comment je me suis débarrassé des journalistes. J’étais subitement à l’intérieur, devant l’urinoir, la tête tournée du coté droit où une fenêtre offrait généreusement aux habitants de l’immeuble le spectacle des mille et une façons qu’ont les hommes de se soulager. Le plaisir de satisfaire une envie pressante se conjugua avec le silence serein des lieux et me permis l’espace d’un court moment d’imaginer des gens en voyeurs indiscrets rire en surprenant les hommes devant l’urinoir. Le calme qui régnait dans mon esprit et dans cet espace frais est silencieux n’était interrompu que par le bruit de l’écoulement de mon urine. J’appuyai sur le petit bouton argenté et une eau claire coula sur le fond blanc laiteux de l’urinoir. Avec les derniers gargouillements de l’eau absorbée un silence absolu se saisit des lieux. C’est alors qu’il m’a semblé entendre un étrange bruit dans mon dos. Intrigué, je tournai la tête précipitamment. Il y avait derrière moi une porte fermée qui donne accès aux cabinets. Je pouvais voir par en dessous que la lumière était éteinte. Le bruit provenait pourtant de là. On aurait dit une main qui effleurait de ses ongles la surface lisse de la porte. Je tendis l’oreille. Le bruit s’amplifia et des bribes lointaines d’une voix étouffée me parvinrent en même temps. Je me penchai davantage et le grattement cessa comme le ferait un grillon duquel on se serait trop approché. La voix par contre devint plus audible quoiqu’elle ait gardé un caractère lointain. Elle chuchotait une prière :
"S’il vous plaît... disait-elle. Sans oser trop s’approcher de la porte je demandai d’une voix vigoureuse:
"Il y a quelqu’un ?
- S’il vous plaît, ouvrez-moi. Répéta la voix.
Je reculai de quelques pas pour considérer la porte dans sa totalité comme si c’était elle qui me parlait. Je ne comprenais pas pourquoi j’accordais à cette voix tant de mystère. Ça aurait pu être n’importe qui coincé dans ces lieux souvent mal entretenu. Je me rapprochai de nouveau de plus en plus intrigué, mais curieux et décidé d’élucider ce mystère.
"Qu’est-ce que vous faites là, dis-je, vous ne pouvez pas ouvrir vous-même ?
Et pourquoi ne lui-ai-je pas demandé d’abord qui il était ? Il me semblait que sa présence là était plus mystérieuse que son identité.
- S’il vous plaît ouvrez-moi, continuait la voix comme si elle n’avait pas entendu rua question".
Je commençais à avoir peur. Je n’osais pas prendre d’initiative et décidai de m’enquérir de l’identité de la personne.
"Qui êtes-vous ?
- Je suis un étudiant.
Normal, nous étions bien dans une bibliothèque
- Pourquoi parlez-vous si bas ?
- Pour ne pas déranger... je suis timide...
- Déranger qui ?"
- Les autres... les étudiants. , s’il vous plaît ouvrez-moi." Reprit-il toujours avec cette voix lancinante.
D’une main tremblante et hésitante j’appuyai sur la clenche. La porte s’entrouvrit doucement en gémissant comme si elle était aussi lourde qu’un portail d’un vieux château. Elle s’arrêta un moment comme pour donner aux gonds le temps de se reposer après un grand effort, puis se remit à s’ouvrir de nouveau. Une bouffée d’air charriant l’odeur caractéristique de la moisissure des caves précéda un vieil homme barbu avec de longs cheveux blancs.
L’homme portait à ses pieds des sandales usées et avait une robe en lambeaux. Tel un ermite, svelte et squelettique, rappelant Don Quichotte il s’avança vers moi en s’appuyant sur un bâton. Son visage ridé et ses yeux enfouies sous les plis de son front lui donnait l’aspect d’une momie.
"Qu’est-ce que vous faisiez là ? Demandai-je.
- Je suis un étudiant, me dit-il de sa voix tremblante.
- A votre âge ?
- J’ai à peine quatre ans de plus que vous."
Je souris.
"Ah, bon ! Dis-je un peu rassure par cette réponse énigmatique comme si j’avais enfin compris que j’avais affaire à un aliéné.
"Oui, continua le vieil homme, j’avais à peu près votre âge quand je suis entré ici.
- Ici, où ?
- Dans les toilettes de cette bibliothèque.
- Depuis quatre ans ? J’y étais encore hier, dis-je. Je ne crois pas vous avoir vu.
- C’est que vous ne vouliez pas me voir. Le temps n’était certainement pas encore venu. En tout cas, moi je vous voyais à chaque fois. Excusez mon indiscrétion, mais il n’y a pas de mal à se voir soi-même.
Je n’osai pas demander des explications pour ce "soi-même". Je m’approchai davantage pour mieux discerner ses traits. Je tressaillis lorsque j’ai vu qu’il me ressemblait étrangement. On aurait dit moi-même en plus vieux.
" Quel est votre nom ? " lui demandai-je, un peu hésitant.
Il leva sa main d’un geste vague, secoua sa tête et esquissa un début de sourire sibyllin.
"Ca n’a pas d’importance, me dit-il.
Il avait les mêmes yeux, le même nez, la même bouche, le même menton, il avait tout de moi avec en plus l’âge. Mon regard fixa longuement la cicatrice qu’il portait au sourcil gauche. Je porte la même au sourcil droit. Il avait aussi une marque sur le nez, celle que mon premier couteau de poche me laissa en souvenir d’une pomme un peu dure à éplucher. On aurait dit que je me regardais dans une glace qui me renvoyait mon image vieillie.
"Qu’est-ce que vous faisiez enfermer dans les toilettes ? Dis-je de plus en plus intrigué.
Il s’appuya sur son bâton comme pour se préparer à l’évocation d’un souvenir douloureux et lointain.
"- Il y a quatre ans, me dit-il, j’étais à la bibliothèque. Je rêvais d’écrire une nouvelle, mais je n’y arrivais pas.
Il s’interrompit un moment, regarda avec tendresse son bâton puis releva sa tête et me fixa longtemps avant de reprendre son récit.
- Un jour, j’ai pris mon stylo, une feuille blanche et je me suis retiré dans les cabinets avec la décision de n’en sortir qu’une fois mon histoire terminée.
- Pourquoi les toilettes ?
- Parce qu’il m’arrivait souvent d’y trouver l’inspiration. Il y règne un silence parfait propice à l’écriture.
- Et vous y avez trouvée l’inspiration?
Ma question avait l’empressement de celui qui cherchait une solution à un vieux problème.
- Certes. D’ailleurs le papier que j’avais emporté s’est révélé insuffisant. J’ai commencé à écrire sur le rouleau du papier toilette.
- Vous avez certainement beaucoup écrit alors. Dis-je avec un enthousiasme non dissimulée.
- Moins que vous ne le croyez. Chaque fois que j’écrivais une bonne partie de mon histoire, un étudiant venait se saisir de mon papier et l’utilisait à des fins peu élégantes. Des étudiants ! Vous comprenez ? dit-il sur un ton indigné. Vous ne pouvez imaginer à quel point les gens gaspillent ce papier précieux. Une bonne dame (des fois c’est un homme) venait chaque matin remettre un nouveau rouleau. Elle m’était sympathique et j’ai espéré longtemps qu’elle remarquerait un jour mon texte. Mais je pense qu’elle ne concevait à ce papier d’autres utilités que sa fonction première. Je m’ennuyais. J’ai vécu ainsi quatre ans, débordant d’inspiration mais à quoi bon puisque personne ne voulait lire mon histoire et tous s’acharne à la détruire. Je n’ai jamais pu la terminer.
- Je suis prêt à lire votre histoire si vous le voulez.
Il semblait ravi et ses yeux larmoyants exprimaient de la reconnaissance. Il me regarda un moment puis baissa la tête par terre en murmurant comme s’il parlait à lui-même :
"Je sais. C’est d’ailleurs déjà fait.
- Pardon ?"
Il semblait absent ou feignait de l’être pour ne pas me répondre. Je n’insistai pas.
"Elle parle de quoi votre histoire, demandai-je ?
- De moi-même. . De..."
Il s’interrompit de nouveau. Il ne voulait manifestement pas tout dévoiler.
« Mais Si vous aviez pris l’engagement de ne sortir qu’une fois votre histoire terminée, pourquoi m’aviez-vous demandé de vous délivrer ? Vous renoncez à l’histoire ?
- Au contraire. J’ai longtemps espéré que quelqu’un viendrait me délivrer, puis j’ai compris que ma délivrance devait consentir une contre partie, un échange en quelque sorte. Mon inspiration contre la liberté. Il fallait donc quelqu’un qui me ressemble. Quelqu’un qui aurait les mêmes soucis en ayant d’autres moyens. Alors j’ai commencé à appeler.
- Et personne ne vous a jamais entendu ?
- Il fallait pour cela qu’on me ressemble. Et puis ma voix est si faible.
- Effectivement, moi-même...
- Oui vous-même, vous êtes ici depuis quatre ans et vous ne m’avez jamais entendu. Pourtant je n’ai jamais cessé de vous appeler. Vous n’avez jamais cessé de me chercher. Vous preniez des chemins détournés pour arriver jusqu’à moi. Je n’étais ni dans la solitude d’une nuit de mélancolie, ni dans la tristesse d’un soir, quoi qu’en disent les spécialistes et les clichés.
Sa voix prit un ton sarcastique.
- J’étais ailleurs, loin des clichés … dans des toilettes.
- C’est bizarre. Comment expliquez-vous que j’ai eu l’ouïe fine cette fois-ci ?
- Vous cherchiez certainement quelque chose. Vous vouliez m’entendre, n’est-ce pas ?
- Oui, avouai-je.
- Que vouliez-vous entendre ?
- Votre histoire ?
- Moi aussi. Voyez-vous, à nous deux nous la faisons.
- Nous faisons quoi ?
- L’histoire.
- Quelle histoire ?
- Celle de l’écriture se racontant.
- Je ne comprends pas.
- Pourtant c’est simple. Il vous manquait l’inspiration et il me manquait la liberté. Peut-être nous suffisons-nous à nous-mêmes ? Notre histoire est déjà écrite. Votre histoire est déjà écrite.
- Déjà écrite ?
- Oui, vous l’avez déjà écrite."
Sa voix devenait de plus en plus inaudible. J’ai essayé de tendre l’oreille, mais même son image commençait à s’estomper. Un brouillard enveloppa mes yeux. Je les frottai énergiquement et quand je les ouvris de nouveau, j’étais assis à ma table, un étudiant asiatique assis en face de moi me regardait d’une manière étrange. Il semblait gêné par mon regard, me sourit et replongea dans sa lecture. J’avais le stylo à la main et j’écrivais... :"...J’avais le stylo à la main et ....
... j’écrivais cette histoire"
Je n’avais écrit que quelques mots et déjà les situations concrètes et particulières me posaient de sérieux problèmes. J’avais presque oublié que l’écriture est aussi une technique, mais je voulais croire que l’inspiration en est le moteur principal. Mes difficultés ont achevé de me convaincre que l’écriture est loin d’être une question de volonté : il ne suffit pas de vouloir écrire, il faut aussi le pouvoir. Ce mot "pouvoir" sonna dans mon oreille d’un son particulier. "Pouvoir écrire une histoire"... "Pouvoir d’écrire" une histoire… Je me mis ingénument à rêver d’un pouvoir magique, d’une baguette qui transfigurerait ma plume et écrirait de mon désir en comblant mes incapacités. Pas plus d’une histoire par an, ou même, puisque chaque pouvoir magique a ses limites et comme pour habiller le rêve de vraisemblance, une histoire tous les dix ans, mais rien que des chefs-d’œuvre.
Je m’imaginais glorifié d’un prix littéraire prestigieux. Je me voyais déjà recevant mes trophées et tenant des conférences sur ce qui serait devenu un sujet de glose et de polémique de la littérature contemporaine. J'étais sorti subitement de l’anonymat pour tomber sous les feux des projecteurs et les objectifs des caméras. Une foule compacte et dense de journalistes s’offraient à moi dans une bousculade inouïe. Derrière l’éblouissement d’un projecteur, un visage asiatique oscillant de droite à gauche accrocha bizarrement mon regard. Des micros se tendaient vers moi, surgis du halo de lumière que lançaient sur ma rétine les puissants projecteurs comme s’ils étaient tenus par des mains n’appartenant à personne. Dans le flou de cette lumière aveuglante, le petit asiatique s’en trouvait comme mis en valeur. Il coudoyait et semblait fournir une énergie gargantuesque pour garder sa place juste en face de moi. Il tenait dans une main un stylo et dans l’autre un calepin et me parlait dans une langue inconnue avec une rapidité fulgurante. Il parlait d’une voix stridente qui surmontait le bruit et le cri de ses confrères. Je ne disais rien, mais entre deux questions (il me semble que c’étaient des questions car ses petits yeux posaient à la fin de grands points d’interrogations) il notait sur son calepin des phrases ou des mots que je n’avais pas prononcés. J’ai imaginé un moment qu’il mettait des réponses fictives ou qu’il marquait seulement : "Sans commentaire". Déconcerté par cette curieuse manière de tout transcrire, et comme interpellé par cette fertilité verbale, moi le stérile, j’ai essayé de jeter un regard admiratif sur son calepin mais n’y suis pas arrivé. Je ne sais pour quelle raison cette incapacité s’est traduite par une sensation d’étouffement. Et aussi étrange que cela puisse paraître, une insurmontable envie d’uriner me prit à ce moment comme l’espoir d’une délivrance. C’est alors qu’il me semble que je me suis dirigé vers les toilettes. Il me semble seulement car je ne me souviens ni du trajet ni du moment où j’avais poussé la porte des toilettes pour entrer, ni même pas comment je me suis débarrassé des journalistes. J’étais subitement à l’intérieur, devant l’urinoir, la tête tournée du coté droit où une fenêtre offrait généreusement aux habitants de l’immeuble le spectacle des mille et une façons qu’ont les hommes de se soulager. Le plaisir de satisfaire une envie pressante se conjugua avec le silence serein des lieux et me permis l’espace d’un court moment d’imaginer des gens en voyeurs indiscrets rire en surprenant les hommes devant l’urinoir. Le calme qui régnait dans mon esprit et dans cet espace frais est silencieux n’était interrompu que par le bruit de l’écoulement de mon urine. J’appuyai sur le petit bouton argenté et une eau claire coula sur le fond blanc laiteux de l’urinoir. Avec les derniers gargouillements de l’eau absorbée un silence absolu se saisit des lieux. C’est alors qu’il m’a semblé entendre un étrange bruit dans mon dos. Intrigué, je tournai la tête précipitamment. Il y avait derrière moi une porte fermée qui donne accès aux cabinets. Je pouvais voir par en dessous que la lumière était éteinte. Le bruit provenait pourtant de là. On aurait dit une main qui effleurait de ses ongles la surface lisse de la porte. Je tendis l’oreille. Le bruit s’amplifia et des bribes lointaines d’une voix étouffée me parvinrent en même temps. Je me penchai davantage et le grattement cessa comme le ferait un grillon duquel on se serait trop approché. La voix par contre devint plus audible quoiqu’elle ait gardé un caractère lointain. Elle chuchotait une prière :
"S’il vous plaît... disait-elle. Sans oser trop s’approcher de la porte je demandai d’une voix vigoureuse:
"Il y a quelqu’un ?
- S’il vous plaît, ouvrez-moi. Répéta la voix.
Je reculai de quelques pas pour considérer la porte dans sa totalité comme si c’était elle qui me parlait. Je ne comprenais pas pourquoi j’accordais à cette voix tant de mystère. Ça aurait pu être n’importe qui coincé dans ces lieux souvent mal entretenu. Je me rapprochai de nouveau de plus en plus intrigué, mais curieux et décidé d’élucider ce mystère.
"Qu’est-ce que vous faites là, dis-je, vous ne pouvez pas ouvrir vous-même ?
Et pourquoi ne lui-ai-je pas demandé d’abord qui il était ? Il me semblait que sa présence là était plus mystérieuse que son identité.
- S’il vous plaît ouvrez-moi, continuait la voix comme si elle n’avait pas entendu rua question".
Je commençais à avoir peur. Je n’osais pas prendre d’initiative et décidai de m’enquérir de l’identité de la personne.
"Qui êtes-vous ?
- Je suis un étudiant.
Normal, nous étions bien dans une bibliothèque
- Pourquoi parlez-vous si bas ?
- Pour ne pas déranger... je suis timide...
- Déranger qui ?"
- Les autres... les étudiants. , s’il vous plaît ouvrez-moi." Reprit-il toujours avec cette voix lancinante.
D’une main tremblante et hésitante j’appuyai sur la clenche. La porte s’entrouvrit doucement en gémissant comme si elle était aussi lourde qu’un portail d’un vieux château. Elle s’arrêta un moment comme pour donner aux gonds le temps de se reposer après un grand effort, puis se remit à s’ouvrir de nouveau. Une bouffée d’air charriant l’odeur caractéristique de la moisissure des caves précéda un vieil homme barbu avec de longs cheveux blancs.
L’homme portait à ses pieds des sandales usées et avait une robe en lambeaux. Tel un ermite, svelte et squelettique, rappelant Don Quichotte il s’avança vers moi en s’appuyant sur un bâton. Son visage ridé et ses yeux enfouies sous les plis de son front lui donnait l’aspect d’une momie.
"Qu’est-ce que vous faisiez là ? Demandai-je.
- Je suis un étudiant, me dit-il de sa voix tremblante.
- A votre âge ?
- J’ai à peine quatre ans de plus que vous."
Je souris.
"Ah, bon ! Dis-je un peu rassure par cette réponse énigmatique comme si j’avais enfin compris que j’avais affaire à un aliéné.
"Oui, continua le vieil homme, j’avais à peu près votre âge quand je suis entré ici.
- Ici, où ?
- Dans les toilettes de cette bibliothèque.
- Depuis quatre ans ? J’y étais encore hier, dis-je. Je ne crois pas vous avoir vu.
- C’est que vous ne vouliez pas me voir. Le temps n’était certainement pas encore venu. En tout cas, moi je vous voyais à chaque fois. Excusez mon indiscrétion, mais il n’y a pas de mal à se voir soi-même.
Je n’osai pas demander des explications pour ce "soi-même". Je m’approchai davantage pour mieux discerner ses traits. Je tressaillis lorsque j’ai vu qu’il me ressemblait étrangement. On aurait dit moi-même en plus vieux.
" Quel est votre nom ? " lui demandai-je, un peu hésitant.
Il leva sa main d’un geste vague, secoua sa tête et esquissa un début de sourire sibyllin.
"Ca n’a pas d’importance, me dit-il.
Il avait les mêmes yeux, le même nez, la même bouche, le même menton, il avait tout de moi avec en plus l’âge. Mon regard fixa longuement la cicatrice qu’il portait au sourcil gauche. Je porte la même au sourcil droit. Il avait aussi une marque sur le nez, celle que mon premier couteau de poche me laissa en souvenir d’une pomme un peu dure à éplucher. On aurait dit que je me regardais dans une glace qui me renvoyait mon image vieillie.
"Qu’est-ce que vous faisiez enfermer dans les toilettes ? Dis-je de plus en plus intrigué.
Il s’appuya sur son bâton comme pour se préparer à l’évocation d’un souvenir douloureux et lointain.
"- Il y a quatre ans, me dit-il, j’étais à la bibliothèque. Je rêvais d’écrire une nouvelle, mais je n’y arrivais pas.
Il s’interrompit un moment, regarda avec tendresse son bâton puis releva sa tête et me fixa longtemps avant de reprendre son récit.
- Un jour, j’ai pris mon stylo, une feuille blanche et je me suis retiré dans les cabinets avec la décision de n’en sortir qu’une fois mon histoire terminée.
- Pourquoi les toilettes ?
- Parce qu’il m’arrivait souvent d’y trouver l’inspiration. Il y règne un silence parfait propice à l’écriture.
- Et vous y avez trouvée l’inspiration?
Ma question avait l’empressement de celui qui cherchait une solution à un vieux problème.
- Certes. D’ailleurs le papier que j’avais emporté s’est révélé insuffisant. J’ai commencé à écrire sur le rouleau du papier toilette.
- Vous avez certainement beaucoup écrit alors. Dis-je avec un enthousiasme non dissimulée.
- Moins que vous ne le croyez. Chaque fois que j’écrivais une bonne partie de mon histoire, un étudiant venait se saisir de mon papier et l’utilisait à des fins peu élégantes. Des étudiants ! Vous comprenez ? dit-il sur un ton indigné. Vous ne pouvez imaginer à quel point les gens gaspillent ce papier précieux. Une bonne dame (des fois c’est un homme) venait chaque matin remettre un nouveau rouleau. Elle m’était sympathique et j’ai espéré longtemps qu’elle remarquerait un jour mon texte. Mais je pense qu’elle ne concevait à ce papier d’autres utilités que sa fonction première. Je m’ennuyais. J’ai vécu ainsi quatre ans, débordant d’inspiration mais à quoi bon puisque personne ne voulait lire mon histoire et tous s’acharne à la détruire. Je n’ai jamais pu la terminer.
- Je suis prêt à lire votre histoire si vous le voulez.
Il semblait ravi et ses yeux larmoyants exprimaient de la reconnaissance. Il me regarda un moment puis baissa la tête par terre en murmurant comme s’il parlait à lui-même :
"Je sais. C’est d’ailleurs déjà fait.
- Pardon ?"
Il semblait absent ou feignait de l’être pour ne pas me répondre. Je n’insistai pas.
"Elle parle de quoi votre histoire, demandai-je ?
- De moi-même. . De..."
Il s’interrompit de nouveau. Il ne voulait manifestement pas tout dévoiler.
« Mais Si vous aviez pris l’engagement de ne sortir qu’une fois votre histoire terminée, pourquoi m’aviez-vous demandé de vous délivrer ? Vous renoncez à l’histoire ?
- Au contraire. J’ai longtemps espéré que quelqu’un viendrait me délivrer, puis j’ai compris que ma délivrance devait consentir une contre partie, un échange en quelque sorte. Mon inspiration contre la liberté. Il fallait donc quelqu’un qui me ressemble. Quelqu’un qui aurait les mêmes soucis en ayant d’autres moyens. Alors j’ai commencé à appeler.
- Et personne ne vous a jamais entendu ?
- Il fallait pour cela qu’on me ressemble. Et puis ma voix est si faible.
- Effectivement, moi-même...
- Oui vous-même, vous êtes ici depuis quatre ans et vous ne m’avez jamais entendu. Pourtant je n’ai jamais cessé de vous appeler. Vous n’avez jamais cessé de me chercher. Vous preniez des chemins détournés pour arriver jusqu’à moi. Je n’étais ni dans la solitude d’une nuit de mélancolie, ni dans la tristesse d’un soir, quoi qu’en disent les spécialistes et les clichés.
Sa voix prit un ton sarcastique.
- J’étais ailleurs, loin des clichés … dans des toilettes.
- C’est bizarre. Comment expliquez-vous que j’ai eu l’ouïe fine cette fois-ci ?
- Vous cherchiez certainement quelque chose. Vous vouliez m’entendre, n’est-ce pas ?
- Oui, avouai-je.
- Que vouliez-vous entendre ?
- Votre histoire ?
- Moi aussi. Voyez-vous, à nous deux nous la faisons.
- Nous faisons quoi ?
- L’histoire.
- Quelle histoire ?
- Celle de l’écriture se racontant.
- Je ne comprends pas.
- Pourtant c’est simple. Il vous manquait l’inspiration et il me manquait la liberté. Peut-être nous suffisons-nous à nous-mêmes ? Notre histoire est déjà écrite. Votre histoire est déjà écrite.
- Déjà écrite ?
- Oui, vous l’avez déjà écrite."
Sa voix devenait de plus en plus inaudible. J’ai essayé de tendre l’oreille, mais même son image commençait à s’estomper. Un brouillard enveloppa mes yeux. Je les frottai énergiquement et quand je les ouvris de nouveau, j’étais assis à ma table, un étudiant asiatique assis en face de moi me regardait d’une manière étrange. Il semblait gêné par mon regard, me sourit et replongea dans sa lecture. J’avais le stylo à la main et j’écrivais... :"...J’avais le stylo à la main et ....
... j’écrivais cette histoire"
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