vendredi 9 février 2007

La rencontre

La rencontre


C'était l'un de ces moments où l’on a l’impression d'avoir trompé la nature. Moi, l'enfant de sept ans, je m'étais transposé dans le futur en endossant les attributs des grands. Je portais en ce jour mémorable, un costume, une chemise blanche et un nœud papillon. Mes chaussures étaient neuves. Jamais un jeu d'enfant ne prend autant de vraisemblance que le jour de l’Aïd. Je ne me rêvais pas grand, je l’étais déjà. Comme toujours, les adultes s’émissent dans cette mise en scène avec la délectation qu’offre l'autorisation momentanée de réaliser un interdit. Ils jouent avec les petits, mais jouent tout court. Et comme pour remercier les enfants de leur offrir ces moments de bonheur, les adultes se montrent généreux. Ce qui fait que ce jour là, je n'étais pas seulement habillé comme un grand, j'avais aussi les poches pleines de sous. En fait elles étaient pleines pour mes petits yeux d'enfant. Je me rends compte aujourd'hui à quel point les adultes se payent du plaisir « bon marché ». Et quand je donne, du haut de mes 1m78, quelques pièces à ma nièce de sept ans, la joie qui pétille dans ses yeux fait fondre l'espace qui nous sépare et je me sens devenir petit, petit, petit,... jusqu'à arriver au niveau de sa tête où elle colle sur ma joue avec ravissement un baiser sonore.
J'étais donc habillé comme un grand et j’avais des sous comme un grand. Il me fallait jouer le jeu jusqu'au bout. Ma démarche s'était conformée à mon nouveau statut. Nous étions alors, mes parents et moi, chez mon grand père.

Au bout de quelques minutes de courtoisie imposée, je m'étais risqué dehors. À l'intérieur il n’y avait décidément que de vrais adultes. Il fallait que je rejoigne les autres faux adultes qui pullulent dans les rues en ce jour de fête. Il y avait souvent les petits papis en djellaba, les filles en danseuse de flamenco, les faux cadres comme moi et très peu de simples enfants. Vraiment les adultes avaient envie de jouer à nous déguiser.


Sur le pas de la porte, je lançai un regard scrutateur à droite puis un autre gauche. Personne ! Ils ne sont pas encore là. La rue était déserte. J’inspectai d'un air sévère mon pantalon, ma veste, mes chaussures à la recherche d'une éventuelle tache impromptue. Non, tout va bien. Rassuré, je collai mon épaule au mur, mes mains dans mes poches et les pieds croisés dans une posture nonchalante (à la James Bond) qui ne laissait point de doute sur mon statut d'adulte. De mes doigts je caressais avec la volupté d’harpagon les quelques pièces sonnantes et trébuchantes qui sommeillaient au fond de mes poches. C'est alors que surgît au bout de la rue, un vieil homme habillé comme devrait l'être un être étrange dans une rue déserte et dans une histoire qui veut sentir le suspens. J'ai compris à ses habits qu'il était mendiant à la recherche d'une âme charitable en ce jour béni de l’aïd. Il chantait sa litanie mélodieuse comme une berceuse intimement collée au décor des rues serpentines de la nouvelle médina. Il s'avançait vers moi sans se presser laissant à son chant plaintif le temps de pénétrer profondément les murs lézardés et faire vibrer les âmes qui les habitent. Mais peut-être aussi parce qu'il savait la confrontation inéluctable avec ce petit garçon qui joue à être grand à l’autre bout de la rue. Je sais aujourd'hui que l'espace qui nous séparait, et que je meublais de mes angoisses enfantines, lui permettait, tel un pêcheur, de jauger la prise au bout de l’hameçon. Il ne fallait rien précipiter. La patience et l’art des grands chasseurs.
Il était vieux et j'étais jeune. Il était pauvre et je me croyais riche. Il était habillé de haillons et j'avais des habits neufs. J'étais forcément le plus fort et la confrontation ne m'effrayait pas vraiment. Elle m'angoissait seulement. N’étais-je pas un homme... ?
Quand il arriva devant moi, j'ai trouvé un fondement à mes angoisses.
L’homme avait un visage caverneux. Sa tête penchait vers le bas comme si elle était alourdie par le poids de l'âge. Ses paupières avaient du mal à se relever. Était-ce par paresse ou par pudeur ? Il regardait mes chaussures tout en tendant son index vers moi intimidant presque l’ordre de bien l’écouter. Il allait me faire une révélation qui allait me remplir de joie mais qui m’angoissait en attendant. Il cligna des yeux deux fois avant de lâcher son premier mot.
- Je vois…, lança-t-il, puis il s’interrompit un bon moment. Réfléchissait-il à ce qu’il voyait ? Essayait-il de s’assurer d’une vision brumeuse ? Ou n’osait-il pas lâcher une vérité grave ? Dans ma petite tête se bousculaient les conjectures les plus pessimistes. A peine avais-je commencé à grandir que les appréhensions des adultes m’habitaient déjà.
- Je vois… un homme vertueux, continua le vieil homme,
- … un homme charitable, bon, riche …
Et une série d’adjectifs, aussi élogieux les uns que les autres, fusa de sa bouche et m’entraîna encore loin dans ce monde des grands, des bons, des forts et loyaux adultes. Ainsi donc je ne suis pas entrain de rêver à être grand, je le serais bientôt et de manière magistrale. Que peut refuser un futur « adulte riche » à un pauvre mendiant ? Dis, parle, que puis-je pour toi misérable ?
- Tu seras riche, continua mon prophète, m’augurant un avenir lumineux.
Mon statut était défini, presque adulte mais adulte sûrement dans un futur que je voulais proche ; riche certainement d’une fortune élastique qui comblait l’ampleur de mes envies enfantines. Vas-y mon brave ! Que puis-je faire pour toi ?
Sa requête me parut presque insignifiante compte tenu de l’immensité de ma future fortune. Quelques sous. Voilà ce qu’il me demanda en contre partie de toutes ces bonnes nouvelles. Je plongeai ma main dans ma poche et raclai le fond pour en sortir jusqu’au dernier centime. Cela ne représentait pas grand-chose, quelques dirhams tout au plus, mais c’était tout de même toute ma fortune présente, le prix de tant de sourires et de baisés offerts aux grands. C’était surtout un des attributs de mon statut de faux adulte dont je me dépouillais. Mais c’était avec plaisir que je me suis défait de ma fortune ridicule pour récompenser quelqu’un qui m’en offrait une plus grande dans le futur.
Le vieil homme sourit quand je lui tendis une petite main peinant à contenir toutes ces pièces de monnaie. Il me remercia en me rappelant une dernière fois que je serais riche et bon. Bon je l’étais déjà par mon geste, quant à la richesse j’avais certainement fait un pas en arrière mais sûrement pour mieux me projeter dans un avenir de l’opulence.
Il me quitta d’un pas rapide que je ne lui soupçonnais pas. Bizarrement sa démarche s’était revigorée. Etait-ce l’effet de mes pièces ou était-ce… J’avais l’impression, quand il quitta la rue, que cette scène sentait quelque chose de faux.

Vingt trois ans plus tard, je n’étais toujours pas riche et pour tout dire j’étais vraiment fauché. Il me restait toujours la prédiction de la bonté qui ne tenait qu’à moi de réaliser et que je me convainquais de toujours posséder. Si bien que le bonhomme de mes sept ans ne m’avait menti qu’à moitié ou avait réussi la moitié de ses prédictions.

Je venais de quitter la France où j’avais terminé mes études et je faisais la connaissance de notre administration. Pour compléter mon dossier, il fallait que je coure entre Rabat et Marrakech mon nouveau lieu de travail. Je revenais ce jour là d’une administration récalcitrante me refusant toute reconnaissance tant qu’un stupide document ne consacre officiellement une réalité de fait. Je me sentais infantilisé, moi l’adulte de trente ans. J’aspirais à sortir de ce monde fou où la responsabilité est tellement lourde qu’on se surprend entrain de rêver à l’insouciance des enfants. J’avais envie de tout laisser tomber. Une décision grave que je cogitais en traversant des rues désertes d’un quartier huppé où le calme des belles villas invitait à la méditation. Je trainais les pieds pour rentrer chez moi, la tête baissée et l’esprit ailleurs.
- « Vos problèmes vont être bientôt résolus ».
Une voix sortie de nulle part, me ramena à la réalité. Je me retournai et découvris un vieil homme en haillons. Il me pointait de son index quand il avait lâché sa phrase. Je ne l’avais pas remarqué quand il m’avait croisé. Sa phrase prophétique m’avait sorti de mes pensées macabres. Je lui étais pour cela reconnaissant. Je plongeai précipitamment ma main dans la poche de mon pantalon pour en extraire l’unique pièce d’argent qui me restait. Maigre récompense pour une parole apaisante, mais c’étais sacrifier toute ma fortune, encore une fois, pour acheter à si bon prix un moment de paix : « mes problèmes allaient prendre fin ». Ce geste me rappela ma généreuse contribution d’il y a vingt trois ans. Je ne sais pour quelle raison j’ai eu l’impression de revivre ce jour de l’Aïd. Je me suis même remémoré la prophétie de mon mendiant d’alors. Je pensais avoir perdu l’ingénuité des enfants mais j’étais près à m’agripper au fil ténu d’une promesse de délivrance sans autre fondement que de combler mes angoisses. Je tendis à l’homme une forte main tenant ridiculement une petite pièce. J’ai voulu, comme pour donner plus d’ampleur à mon geste, l’accompagner d’un large sourire reconnaissant. Je tressaillis quand je croisai le regard de l’homme. Il avait un sourire mystérieux qui semblait dire : « Comme on se retrouve !». Je n’ai pas pu résister à poser cette question idiote :
- C’est vous?
- Bien sûr dit-il.
C’était évident que c’était lui. Ma question n’avait pas de sens. Elle est toujours vraie. Pourtant dans mon esprit elle n’avait qu’un sens. Etait-ce possible que mon vieux mendiant soit revenu vingt trois ans après ? Il devrait être mort, ou alors il serait trop vieux. Plus vieux que l’homme qui me regardait toujours en souriant.
- Vous vous rappelez de moi ?
Il hésita un moment puis se reprit et répondit avec assurance :
- Bien sûr…
- C’était où ?
- Vous le savez…dans un autre lieu…
Evidemment ! J’avais envie de plus d’éléments pour confirmer mes soupçons…
- Quand est-ce qu’on s’est vu la dernière fois?
Il réfléchit un moment…
- Il n’y a pas si longtemps.
Un sentiment de déception m’envahit. Etait-ce la fin de mon espoir ? Mais pourquoi est-ce un espoir ? Quelque chose me convainquait que cette rencontre était un présage. L’homme, ayant senti peut-être ma déception, enchaîna :
- Vous êtes étonné de ne pas me voir changé
Avait-il devinait mes pensées ? Ou peut-être est-ce simplement la même personne.
- Oui. Répondis-je.
- C’est dieu qui décide pour ces choses là.
- C’est vrai.
Encouragé par mon acquiescement, il continua :
- Qu’est-ce qu’une minute ? Dans la vie d’un prince, c’est très court, dans la vie d’un misérable comme moi c’est une éternité. Mais il m’arrive aussi de vivre des minutes de prince. Dieu merci, je rencontre parfois des gens comme vous qui m’offrent ces moments. Depuis une vingtaine d’année j’ai rencontré plein de gens généreux. Comme je vous avais rencontré avant et vous étiez plus généreux.
Vingt ans ? Il avait bien dit vingt ans. Voulait-il dire vingt trois ans ? Ou peut-être n’avait-il pas envie de tout dévoiler.
- C’est vous alors ? Dis-je manifestement ravi cette fois-ci.
- Je vous ai dit oui, c’est moi… mais vous n’êtes plus aussi généreux.
- Vous m’aviez menti quand j’étais petit.
Il semblait étonné. Il me regarda d’un air bizarre. J’ai fini par détourner le regard pensant que j’ai eu une idée ridicule.
- Mais votre vie n’est pas finie à ce que je sache ! Tout est toujours possible tant que vous êtes vivant.
- C’est vrai… mais alors….
Je m’empressai de me taire. J’avais honte de retomber dans l’enfance. Peut-être j’avais encore plus peur que l’histoire ne se termine sur un banal quiproquo.
- Vous n'allez plus à …?
- Pardon ?
- Vous savez, là où vous m’aviez vu la dernière fois. Je me rappelle très bien de votre générosité mais j’ai oublié le nom de ce lieu.
Je souris amusé. J’enlevai ma montre bracelet et la lui tendis. Il l’a pris, l’auscultât de tout les côté et semblait ravi. Il me couvrit de prières. Je ne sais pas si je les méritais vraiment. Mon geste était un simple moyen d’arrêter l’histoire là où elle me convenait.

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