mardi 7 août 2007

7- L'argument humain


3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique
6- L'argument moyen de lutte


7- L'argument humain


Un silence cristallin hantait les lieux. Ma femme et mes deux enfants posaient délicatement leurs pieds sur le sol de peur que quelque chose de fragile ne se casse. Tous les quatre, entraînés par un collègue, avancions dans un espace étroit entre le mur et des matelas de mousse sur lesquels étaient allongés des professeurs grévistes de la faim. La pénombre qui régnait dans ce lieu jetait comme un voile sur ces corps allongés. Elle contrastait avec la forte lumière de dehors et forçait nos pupilles à s'ouvrir largement pour capter le moindre rayons de lumière. Cette procession était lourde à supporter. Nous étions malgré nous des curieux, des "voyeuristes". Cette idée était pour moi d'autant plus difficile à supporter que ces collègues luttaient pour mon droit. Je n'ai pas pu m'empêcher de me comparer à un général passant en revue ses troupes, leur demandant plus de patience et de persévérance. « Nous gagnerons la guerre.... que je ne mène pas... »

Il était étrange ce silence dans un lieu rempli de professeurs. Une population connue pour sa faconde et son amour pour le verbe et le discours. Emmitouflés dans de lourdes couvertures, certains étaient allongés sur leur côté et paraissaient dormir profondément. D'autres sur leur dos, mais il m'était presque impossible de savoir s'ils fermaient les yeux ou pas. Le camarade qui nous accompagnait, et qui a tenu à nous faire entrer, murmura quelques mots si bas que j'ai eu du mal à les entendre. Il semblait m'avoir présenté. Un collègue leva sa main avec peine pour saluer. Je lui ai rendu son salut sans savoir si c'était vraiment moi qu'il saluait.

Je me suis rappelé ce que certains collègues sceptiques m'affirmaient. Ils ont du mal à croire que des professeurs puissent mener vraiment une grève de la faim. Il est vrai que nous mesurons les choses par rapport à ce que nous sommes capables de faire. « Ils font semblant. Ils mangent discrètement » affirmaient-ils. Et si c'était vrai? Quel bonheur! J'ai imaginé alors ces collègues si fatigués, si las avec des mouvements longs et lourds, ouvrant avec difficulté leurs yeux, respirant parfois avec peine, je les ai imaginés joyeux en train de jouer aux cartes et de raconter des blagues, grignotant entre deux phrases quelques amuse-gueules en attendant le repas copieux qu'ils s'offriraient le soir comme des jeunes qui mangeraient discrètement durant le mois de ramadan. Il ne faut pas qu'ils laissent des indices trahissant leur forfait: ni odeur, ni mines revigorées. Étrange! Je ne peux me dissocier de cette image joyeuse de collègues décontractés en train de s'amuser comme des enfants. Ils courent les uns derrière les autres...

Ils jouaient bien la comédie, s'ils la jouaient vraiment. J'ai du mal, malgré tout, à concevoir ce rassemblement comme une grande colonie de vacances. Mais cela ne m'aurait pas déplu. Cela m'aurait aidé à supporter les assauts de ma conscience malmenée. Une bonne comédie, voilà ce que mériterait un gouvernement comme le nôtre, certains de nos collègues: une bonne supercherie... mais j'ai du mal ... les enfants eux savent sentir ces choses.

Ma fille, émue, m'a demandé des explications. Ma réponse était laconique: « Ils luttent contre l'injustice ». Elle me demanda si je faisais le même métier qu'eux. Je répondis oui. Elle me lança alors l'un de ses regards dont elle a le secret et qui me désarment et me poussent à accéder à ses plus folles envies:

« Tu ne vas pas faire comme eux Papa! N'est-ce pas? ». J'étais triste. Ma fille s'inquiétait pour moi et je ne voudrais pas qu'elle s'inquiète ou qu'elle ait de la peine.

« Non chérie, je ne vais pas faire comme eux... puisqu'ils l'ont fait pour moi »

Elle semblait rassurée et partie joyeuse rejoindre son frère pour jouer.

En ce jour de l'aïd, des collègues éprouvés par plusieurs jours de jeûne essayaient de trouver dans la visite des amis avec leurs enfants un semblant de réconfort.

Jour étrange. Exagérément festif. Pardi! c'est l'aïd, un jour par an... On essaye d'installer une sorte de normalité là où il est difficile de faire semblant. On a déposé auprès des grévistes des paquets cadeaux offerts par les collègues « non-grévistes de la faim ». Pour leur faire plaisir. Certainement aussi pour se racheter une bonne conscience. Ma contribution n'était pas sans cette arrière pensée.

Nous venions de manger comme on mange un jour de fête du mouton. Puis avec les enfants, nous prîmes le chemin de Rabat pour soutenir ceux qui ne font pas la fête par choix, ....par obligation par la suite... enfin, peut-être! Font-ils semblant de ne pas rentrer chez eux fêter avec leurs enfants comme tout le monde ce jour spécial? Auraient-ils caché un mouton quelque part le temps qu'il n'y ait plus de témoins?

Étrange atmosphère où ceux qui sont gavés de viande prennent l'air compatissant et solidaire de ceux qui ne font pas la fête. Peuvent-ils au moins imaginer ce qui fait notre joie ce jour? Le regard heureux de nos enfants... Ils ont aussi en face d'eux un regard innocent d'un enfant qui ne comprend pas que son père sacrifie l'aîd pour une cause... mais peut-être ne font-ils que semblant... ça nous arrangerait qu'ils fassent semblant.

J'y étais aussi les autres jours. Les jours de la semaine puis les week-end. C'est presque aussi triste que le jour de l'aïd avec le sacré en moins. Le dimanche est certainement le jour le plus dur à supporter. J'ai renoncé certains dimanches à faire sortir les enfants. Quel sacrifice n'est-ce pas? Parfois ça tombe bien, ils ont des contrôles ou des examens alors il est préférable qu'ils travaillent un peu. Je prends l'air sévère et je tranche: non pas de sortie aujourd'hui. Voilà je suis libre... et si j'allais à Rabat soutenir mes collègues? C'est comme bronzer intelligent. Rien à dire c'est triste le dimanche. La rue est souvent déserte, ou il y a si peu de monde. Quelques irréductibles assis çà et là, lisant un journal jusqu'à la dernière phrase, jusqu'au dernier mot. Ils le retournent dans tous les sens et le retournent encore: tient une légende de publicité qu'ils n'avaient pas remarquée avant! C'est toujours ça à lire pour passer le temps. Ils lèvent la tête à la recherche d'une occupation quelconque. Ils se retournent, voient au loin un collègue comme un mirage ou un espoir. Ils le saluent d'un geste large. Le collègue continue son chemin. Satisfaits de ce bref moment d'humanité ils replongent dans leur journal épuisé comme si entre temps une main divine et charitable y aurait ajouté quelques lignes à lire. Ceux là sont dehors et s'ennuient. À l'intérieur un silence de dimanche règne. Lisent-ils aussi? Discutent-ils au moins? S'ils en ont encore la force c'est une merveille. Dans leur maison ou dans une forêt, d'autres collègues sont en train de faire des projets avec leur petite famille: on sort? Oui chouette!

J'étais assis ce dimanche sans date dans un coin de cette rue tranquille. Il y avait à peine deux ou trois collègues. Les autres étaient partis prendre un café, se dégourdir les jambes ou occuper le temps. Le plus difficile est justement d'occuper le temps qui s'acharne par malice à ralentir son rythme. Que faire? Réfléchir, jouer avec mon portable? Pourvu que la charge tienne. Je me suis mis debout et j'ai entamé une marche à pas soutenus comme si je savais où aller. J'ai rejoint les collègues qui discutaient. Je me suis avancé timidement comme si j'avais peur de déranger. J'ai écouté leur discussion un long moment avant que ce temps d'écoute ne m'autorise à lancer une remarque ou une idée. Y a-t-il des nouvelles? De bonnes nouvelles? On confondait les nouvelles et les rumeurs. Les délicieuses rumeurs, les bonnes rumeurs qui donnent du baume au coeur. Tout va s'arranger. J'ai partagé ces moments d'espoirs puis l'indignation générale et convenue sur la trahison des autres: le gouvernement, le syndicat, les collègues. Ça fait du bien après les bonnes nouvelles. On peut même se permettre d'être tolérants compréhensifs « que Dieu les guide sur le droit chemin ».

Puis, sorti de nulle part, quelqu'un nous a raconté une blague. Nous avions forcément ri, sincèrement ri car il est facile de faire rire quelques personnes perdues dans une rue déserte un triste dimanche à Rabat. Puis comme par magie, ou peut-être pour le bonheur ressenti, une série infinie de blagues s'en est suivie. On avait presque honte de rire de si bon coeur à quelques mètres de collègues qui menaient une grève de la faim depuis plusieurs jours. J'ai appris qu'ils rigolaient aussi à l'intérieur. Ça je peux le comprendre. La première fois où j'ai assisté à un deuil, je me suis forcé d'être triste. Je pensais que c'était mon devoir de l'être ou peut-être de ne pas paraître non affecté. Je l'étais certes, mais pas comme je le montrais, car le défunt ne m'était pas proche. J'étais choqué de voir que des membres de la famille, après quelques réflexions sages sur le sens de la vie, ont commencé à ironiser, puis s'amuser et enfin rigoler comme s'ils étaient dans une fête. J'ai compris par la suite que c'est la force de la vie qui revient toujours jusqu'en plein moments de détresse.

Ils peuvent rigoler les grévistes de la faim quand ils en ont encore la force. C'est leur échappatoire de cette prison où ils se sont mis délibérément. Une bâtisse à l'image du syndicat: non seulement délabré, mais m'a-t-on raconté, une villa qui a elle seule constitue un concentré des magouilles et intrigues. Il faudrait la voir pour le croire. Le siège du syndicat de l'enseignement supérieur est réellement à l'image de l'enseignement supérieur au Maroc. C'est une villa louée de manière peu orthodoxe, quelqu'un qui sous-loue, à quelqu'un d'autre qui loue au syndicat et que le propriétaire ou ses héritiers veulent déloger pour reprendre leur bien... etc. En réalité je n'ai pas bien compris l'histoire mais j'ai compris que c'est une « affaire ». J'avais posé cette question à un collègue quand j'ai découvert pour la première fois ce lieu.

Mais il y avait pire dans cette rue. Une autre bâtisse ou ce qu'il en reste et qui se trouve mitoyenne du siège de notre syndicat. Une villa en ruine, inhabitée ou plutôt si, habitée par des clochards. C'est ainsi que nos professeurs grévistes et nous autres visiteurs occasionnels ou permanents avions pour compagnon de route, pour copains d'infortunes des clochards. Les professeurs et les clochards, c'est un bon titre. Le respect était totalement réciproque m'ont assuré quelques collègues. Si nous pouvons avoir un peu de compassion pour des personnes vivant presque à la marge de l'humanité, les clochards ont eux pour des professeurs grévistes beaucoup d'estime. Je le sais parce qu'un jour ils avaient allumé un feu pour se réchauffer. Dès que les professeurs sont intervenus pour leur expliquer la dangerosité de la chose, ils ont écouté religieusement et sont partis se réchauffer plus loin. Il y a des camaraderies qui se développent spontanément dans l'infortune. À une heure précise passe chaque jour les éboueurs. À force ils ont développé des relations avec ses « locataires » du syndicat. C'est à la fois amusant et triste d'entendre un gars lancer aux professeurs: « allah i ghallab koum alihoum » (que dieu vous fasse triompher d'eux ) sa façon à lui de dire bonjour, de montrer sa solidarité ou peut être de mettre un peu d'ordre dans son esprit « que viennent faire ici des professeurs? »

Je n'ai été à Rabat que quelques jours sur les 84 de grève. Trois mois de vie dans cette rue installe des habitudes. C'est peut-être à cette échelle quotidienne que le drame et le plus visible, qu'il est le moins supportable. On a tendance à l'oublier parfois. Ce sont des personnes qui ont mené cette lutte. Des pères et mères de familles, des personnes qui attendent l'Aïd pour ce faire plaisir et faire plaisir à leur gosse et leur famille. Des personnes qui souffrent et dont la souffrance quelle que soit son origine, sa motivation mérite au moins le respect quand on ne peut pas la comprendre. C'est une question d'humanité.



lundi 23 avril 2007

Moyen de lutte


3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique
6- L'argument moyen de lutte

***********************************
L'argument : moyen de lutte!

Beaucoup de collègues, et parmi eux beaucoup de titulaires du Doctorat français, ont été surpris voire choqués par le recourt à la grève de la faim ! Disons tout de suite que si autant d’opinions se sont exprimées sur ce problème c’est bien parce qu’il y a eu une grève de la faim. Même certains titulaires du Doctorat français semblaient découvrir un problème vieux de 22 ans. De même plusieurs associations et instances des droits de l’homme, plusieurs hommes politiques et personnalités étrangères ont été interpelés par ce geste. De ce point de vue, on ne peut nier l’efficacité de l’outil. Il convient cependant d’essayer de comprendre pourquoi un tel geste à tellement « choquer ». Que connaît-on de la grève de la faim ?

La grève de la faim est un geste extrême où une personne désespérée met en scène sa mort. L’aspect tragique émane essentiellement de cette mort donnée comme spectacle inscrit dans le temps. Cela bouscule les règles. Une mort est toujours cachée. On la découvre par hasard. C’est souvent une nouvelle, une mauvaise nouvelle, brusque, imprévue. La grève de la faim voudrait au contraire prendre des témoins, étaler dans le temps la mort. Chaque jour la mort s’approche davantage, et le risque grandi. Les témoins confrontés à cette réalité ne peuvent plus la nier. Par cette particularité, la grève de la faim est un moyen de pression.

La grève de la faim met en balance la vie et une revendication. Le gréviste semble dire : « rendez-moi justice ou vous aurez ma mort sur la conscience ». Il faudrait alors que la revendication vaille la vie. Un déséquilibre entre les deux, entre la vie et la revendication, rendrait le geste excessif, inapproprié, et peut être inefficace. Mais l’inefficacité du geste pourrait aussi émaner d’une analyse inadéquate de la valeur de la deuxième partie de la phrase « vous aurez ma mort sur la conscience ». S’il n’y a pas de conscience, s’il n’y a pas de considération pour la vie, il devient absurde d’en faire un moyen de pression. C’est comme si les victimes d’un dictateur sanguinaire menaçaient de se suicider s’il n’accédait pas à leur requête.

Toute l’indignation qu’a suscitée le mouvement de la grève de la faim menée par quelques collègues titulaires du Doctorat français vient justement de l’évaluation de cet équilibre entre la vie et la revendication ; ou plutôt du déséquilibre entre les deux.

Pour faire plier un responsable il ne suffit pas de mener une grève de la faim, surtout dans les situations où les responsables sont particulièrement insensibles à l’argument humain. La grève de la faim est un moyen de pression qui cherche à rétablir l’équilibre des forces en faveur de « la victime ». Pour cela, il est important de médiatiser cette mise à mort. Réussir à sensibiliser le maximum de personnes est la meilleure façon de ne faire de la grève qu’un outil de pression et non une véritable mort annoncée. De leur côté les responsables, conscients de cet enjeu médiatique, feront tout pour qu’un tel mouvement passe dans l’indifférence totale.

Si la relation entre la revendication et l’outil parait déterminante, l’identité de celui qui mène la grève est un autre élément décisif. Beaucoup de personnes, depuis l’enfant qui boude en menaçant de ne plus manger aux prisonniers politiques, recourent à ce moyen. En fait, il y a bien un point commun entre ces deux cas extrêmes. La grève de la faim est l’outil du faible. C’est le fait de personnes acculées à agir de la sorte parce qu’elles ne disposent plus d’aucun moyens de se faire entendre devant une autorité qui les écrase. C’est le cas des plus démunis autour de qui on a érigé des murs et barricades pour cacher au monde leur misère. Ils cherchent à appeler à la compassion, à la solidarité, à la pression du grand nombre. C’est le cas au Maroc des diplômés chômeurs et de certains prisonniers. Rien que l’identité des personnes ayant mené une telle action au Maroc, rend l’idée que des professeurs y recourent difficilement concevable. Ne sont-ils pas à la fois libres et bien payés ? J’ai entendu plusieurs fois cette phrase indignée dans la bouche de certains collègues : « Si eux ils font grève, que reste-t-il aux chômeurs ». On pourrait ajouter « et aux prisonniers ». Une telle remarque met en évidence la disproportion, cette fois-ci non entre la revendication et le moyen, mais entre l’outil et les personnes qui y ont recours. Autrement dit on n’a pas le droit de mener une grève de la faim quand on est professeur parce qu’une revendication de statut n’est pas une question de vie ou de mort. Et puis parce qu’il existe certainement d’autres moyens d’actions plus adaptés au cadre. Nous verrons sur ce point les arguments des titulaires du Doctorat français, mais essayons dans un premier temps de comprendre le sens de cette image dévalorisée qu’a ce moyen d’action.

Dans l’histoire des luttes pour les droits spoliés, la grève de la faim n’est pas une invention marocaine. Plusieurs personnes célèbres ont recouru à ce moyen de lutte. La liste pourrait paraître prestigieuse : Ghandi, les prisonniers irlandais, les prisonniers turcs, les prisonniers de Guantanamo, le député Lassale etc.

On peut déjà à la lecture de cette liste constater que c’est parfois la personnalité du gréviste qui donne toute sa « valeur » au geste, d’autres fois c’est la grève elle-même et surtout son ampleur qui rend la personne célèbre. En fait, dans les deux cas la grève de la faim joue son rôle d’outil médiatique ou utilisant la médiatisation comme principe de base.

On peut aussi conclure que ce ne sont pas forcément les plus démunis qui recourent à la grève de la faim. Reste maintenant à répondre à cette question qui remet sur le tapis la notion d’équilibre entre la grève, entant que moyen extrême, et la revendication.

La grève de Ghandi est grande comme sa revendication. Il cherchait à libérer tout un pays du plus grand empire de l’époque. La revendication du député Lassale est une cause d’autant plus « noble » qu’elle concerne les autres et non lui-même. Il voulait que des concitoyens gardent leur travail.

Les titulaires du Doctorat français, quant à eux, réclament une reconnaissance pour eux. Leur combat parait « bassement » égoïste. Ils ne se sacrifient pour personne. Peut-être, affirment-ils, pour une cause. Quelle est leur cause ? Un statut ? Oui c’est la raison immédiate, ce sont les termes de leur revendication : « PES immédiatement ». Mais alors est-ce que ça vaut la peine ?

Cela dépend du point de vue où l’on se situe. Pour ceux qui n’ont pas subit une injustice, qui ne la vivent pas de l’intérieur, ils peuvent en effet déclamer depuis le confort de leur situation « non, ça ne vaut pas la peine ». Pour ceux qui au fond de leur cœur ont un sentiment dont ils ont honte même dans leur intimité, un sentiment de jalousie, de peur de rester seule dans une situation qu’ils vivent comme un calvaire, ils peuvent dire, selon leur intelligence, « mais non, ça ne vaut pas la peine » ou quand ils n’ont même pas l’intelligence de cacher un sentiment inavouable : « il faut les punir, il ne faut accéder à leur requête ». Que c’est triste et amusant à la fois d’entend certaines personnes parler de « moyen civilisé et éthique de revendiquer ses droits » quand on sait comment dans leur quotidien personnel et professionnel il malmène ces « valeurs ». Un collègue de Casablanca, a poussé son « indignation » jusqu’à recommander au ministère de licencier les grévistes. Le fait est que tout le monde universitaire, et le collègue en question le premier, sait que pour l’université très peu de collègues ont ce qu’on appelle en arabe « une jalousie » et qu’on ne peut malheureusement pas traduire. Car cette « jalousie » pour la fac peut devenir une jalousie tout court.

Il y a ici deux éléments à retenir : d’abord la perception qu’on a du problème et en suite l’intérêt par rapport à ce problème. Il y a certainement des choses inavouables et beaucoup de personnes critiquant le mouvement ne le font pas pour des raisons aussi nobles qu’ils voudraient le dire. Si non ils se seraient manifestés avec beaucoup moins de violence, et ils auraient été choqués de belles lurettes étant donné que dans notre système d’enseignement il y a beaucoup de moments et de faits qui pourraient malmenés une conscience sincère.

Est-ce un droit de revendiquer l’application stricte de la loi ? Nous avons vu que plus personne ne remet en cause cette vérité, sinon ceux qui ne supportent pas qu’elle existe ou qui ne supportent pas qu’il y ait justice. Mais combien même on a reconnu la véracité de l’injustice, est-il « raisonnable » de mettre sa vie en péril pour cela ? Un collègue m’a dit un jour « tu vois même s’ils ont gain de cause, est-ce que l’argent qu’ils auront gagné suffira à réparer les séquelles au niveau de leur santé ?». Le collègue parait gentil. Il se préoccupe, comme beaucoup de ceux qui n’aiment pas les titulaires du Doctorat français, de leur santé, de leur bien être, de leur famille. C’est drôle !

J’ai toujours pensé qu’une confusion s’est installée entre la revendication des titulaires du Doctorat français et sa motivation. En fait c’est l’injustice qui est première. Si les titulaires du Doctorat français réclament et demandent au gouvernement de statuer sur leur diplôme c’est pour lever cette injustice. Une injustice qui fait que le Doctorat français est le seul diplôme qui n’a pas était soumis à la commission des équivalences. Cela ressemble à une recherche d’un statut et par la même occasion des bénéfices qu’octroie ce statut. Les adversaires des titulaires du Doctorat français pensent vider les revendications de ces derniers de toute légitimité en les ramenant à des considérations matérielles. Il est encore une fois amusant de voir les personnes les plus éloignées de ce qu’on pourrait appeler des valeurs, revendiquer que les autres les aient. En réalité, ils pensent qu’il est tellement difficile d’avoir des valeurs que s’ils en réclamaient aux titulaires du Doctorat français ceux-ci ne pourrait qu’échouer. Je pense que toute revendication est légitime quand on a subit une injustice. Il n’y a aucune honte à chercher à gagner plus d’argent. Une revendication comme celle-là n’exclut pas les principes et valeurs. C’est même l’inverse qui est juste : des hommes sans valeurs ne mettraient jamais en péril leur vie, qui leur semble si minable, si minuscule qu’ils y attachent.

Malgré la difficulté qu’auront certains à l’accepter, la seule vérité valable, l’unique raison qu’on doit évoquer est celle-là : les titulaires du Doctorat français n’ont pas mené une grève de la faim pour un statut, mais contre une injustice. Peut-être que tous n’ont pas cette « noblesse », mais ceux qui ont mené cette grève (ils ne sont que 12) ne peuvent être soupçonnés de courir derrière un gain matériel. S’il y a une injustice c’est leur plus strict droit. Or il y a bien injustice.

Comment justifier autrement le fait que parmi les grévistes il y a des personnes aisées qu’une augmentation de salaire ne pourrait motiver ? Comment expliquer qu’une personne ayant déjà le grade PES fasse la grève de la faim ? Comment expliquer que plusieurs collègues avec ce grade, viennent soutenir les grévistes ? Pour comprendre ces choses là il faudrait avant tout savoir ce que c’est qu’un principe.

J’avais évoqué dans un autre texte certaines luttes refusant de céder sur les principes au nom d’un réalisme qui leur spolie une partie de leur droit. Le réalisme aurait consisté, pour les titulaires du Doctorat français, à accepter une petite injustice au lieu d’une grande. La proposition du ministère va dans le sens. (même cette proposition enrage certains collègues « anti-DF » au nom de je ne sais quel principe !). Que les personnes concernées n’acceptent pas les demi-mesures, c’est leur droit le plus strict.

C’est donc un sentiment d’injustice qui motiverait le choix du moyen utilisé. Mais aussi l’épuisement des autres moyens et le temps qu’a duré cette histoire. On a tendance à l’oublier. Certains collègues ont l’impression que les titulaires du Doctorat français ont soulevé un problème et ont tout de suite lancé un mouvement de grève. Ce n’est pas vrai.

Enfin, si pour réussir, une grève de la faim a besoin de mobiliser l’opinion publique, il faudrait aussi qu’elle puisse s’adresser à des responsables ayant une certaine conscience et une culture du dialogue. Malheureusement, notre pays, est un pays où le droit et la démocratie sont en construction. C’est une façon élégante de dire que nous ne sommes pas démocrates, que les lois peuvent être bafouées. Nos intentions et notre projet de « construire » un état de droit devrait excuser notre défaillance. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas eu cette injustice, ni des enseignants acculés à mener une grève de la faim pendant 84 jours sans qu’aucun responsable ne prennent la peine de discuter avec eux. On ne peut, dans de telles conditions, dénier à ces universitaires, après plus de vingt ans, de revendiquer un droit par le moyen qui leur semble le plus adéquat.

Suite : l’argument humain.


3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique
6- L'argument moyen de lutte

dimanche 11 mars 2007

Les médias et le Mouvement



Et la presse dans tout cela?

Plus qu’un argument on devrait parler de phénomène médiatique. La remarque concernant les médias et la manière dont ils ont « traités » l’évènement peut être mis en parallèle avec tout ce qui a été dit sur le poids et la force de l’opinion publique au Maroc. Si l’on peut regretter l’absence d’une conscience politique publique, d’un intérêt pour la chose sociale, on ne peut que regretter que le rôle de la presse soit encore plus faible. Comment peut-il en être autrement ? Pour la conscience politique on peut avancer deux types d’arguments : l’analphabétisme et le manque de liberté. Il fut un temps où mes parents m’enseignaient de ne pas parler à l’école ou dans la rue de la politique. J’avais sept ans. Quand on demande à un enfant de sept ans de ne pas parler de "ces choses" c’est que le risque était grand pour les parents d’abord. Si jamais il m’arrivait d’exprimer une opinion en public elle ne serait évidemment que le reflet de ce que mes parents auraient dit autour d’une table. Le plus drôle dans l’histoire c’est qu’ils étaient des plus royalistes qu’on puisse imaginer. Dans le même contexte, on peut dire qu’entre ceux qui peuvent lire un journal, ceux qui en ont envie, ceux qui en ont les moyens matériel et intellectuels et puis ceux qui ont le courage de lire, il ne reste pas beaucoup de monde.

Il n’y a qu’à consulter les statistiques de l’OJD (Organisme de justification de la diffusion). La meilleure vente quotidienne est celle du journal Assabah (60595). Al Itihad al Ichtiraki, premier journal partisan ne vend que 14180, Al Bayane (2567) et Libération (4093) illustrent encore mieux la situation des journaux des partis. Il faut rappeler que l’inscription à l’OJD est libre et que certains journaux, conscient de leur ventes réelles, n’ont pas estimé utile de porter la débandade sur la place publique.

ASSABAH

60595

AL ITTIHAD AL ICHTIRAKI

14180

ASSAHIFA AL MAGHRIBIA

17249

LE JOURNAL HEBDOMADAIRE

16111

ATTAJDID

4615

LIBERATION

4093

AUJOURD'HUI LE MAROC

12271

AL WATAN AL AN (ex AL BIDAOUI)

12076

AL AYAM

25759

L'ECONOMISTE

15690

LA VIE ECO

14193

LE MATIN

22679

AL BAYANE

2567


Pour mesurer à sa juste valeur l’état de déchéance de notre presse nationale il suffit de comparer avec des pays dont la population globale ne dépasse pas le tiers des marocains ou des pays arabes ou africains de même population. (Cliquez sur le schéma pour l'agrandir)





Titre

Population

Tirage

Le soir (Belgique)

4,2 millions de francophones

125 000

Ha'Aretz (Israel)

7 millions

80 000

An Nahar (Liban)

3,8 millions

55 000

Daily Nation (Kenya)

34 millions

220 000

Liberté (Algérie)

32.9 millions

80 000


Il y a tellement peu de lecteurs au Maroc qu’on devrait certainement les gâter. Encore faut-il disposer d’un professionnalisme journalistique certain. Ce n’est malheureusement pas le cas.

Comment les journaux marocains ont-ils évoqué l’évènement ? Je dois tout d’abord préciser que ma source se limite au site des DF (http://doctorat-francais.ifrance.com/). C’est un site plus militant que purement informatif. Ce n’est pas une critique. C’est un choix qui se comprend. En effet, ne sont référencés dans le site que les articles "bienveillants" ou du moins neutres. Je ne sais pas réellement combien d’articles, qu’on pourrait qualifier d’ « anti DF » ont été rédigés, mais je sais qu’il existe au moins un article franchement contre le mouvement qui n’a pas été cité (un numéro de Nichane). Ce qui est certain c’est qu’il ne doit pas y en avoir beaucoup de ce genre. On en aurait entendu parler étant donné le nombre relativement important et l’activisme à toute épreuve de ceux qui n’avaient pas vraiment de la sympathie pour les titulaires du Doctorat français.

Je citerai ici quelques chiffres qui permettraient certainement de clarifier certaines choses. Notamment le positionnement politique dont j’ai parlé plus haut. Une analyse plus fine aurait demandé plus de temps et de moyens. Elle est possible et pourrait éventuellement porter sur le contenu des articles. Je me limite ici à une analyse quantitative. C’est peut-être un bon début pour aller plus loin.

316 articles sont cités dans le site des DF. 48 titres sont concernés. On voit dans le tableau ci-dessous que le traitement de l’information n’a pas été également réparti entre les titres. L'évènement a été plus présent dans certains titres que dans d'autres. Il importe de comprendre pourquoi.

Dans le schéma suivant nous n'avons retenu que les titre ayant parlé du mouvement plus de trois fois sur toute la période. Tous les autres ont été regroupé ensemble. (Cliquez sur le schéma pour l'agrandir)

Il est remarquable qu’un seul titre ait publié autant que trente titres réunis. En effet, 14% des articles sont le fait de « Rissalat Al ouma ». Al Monataaf a publié 12% de l’ensemble des articles et « Al Massa » 8%. Nous avons ici le trio de tête : un journal de la droite, un autre de la gauche et un troisième Indépendant. L’équilibre n’est parfait qu’en apparence. En réalité, il serait plus juste de raisonner en terme de journaux des partis au gouvernement d’un côté et les autres de l’autre côté. Les trois journaux qui ont le plus suivi ce mouvement se situent en dehors des arcanes du gouvernement. Le quatrième est le journal des islamistes « Attajdid ». Nous sommes donc bien dans une configuration « majorité / Opposition ». L’opposition, de gauche ou de droite, est dans son rôle logique. Bien entendu, à travers cette analyse nous sommes conscients de faire un procès d’intention injuste en déniant à ces journaux toute motivation purement professionnelle. Comment trancher ? Il faut au moins reconnaître que ces journaux ont le mérite de ne pas avoir escamoté un évènement grave. Qu’ils l’aient fait pour des raisons politiques ou professionnelles, seule une analyse approfondie des contenus pourrait le confirmer.

Voyons justement quelle place occupe l’appartenance politique (toutes tendances confondues) dans le traitement de l’évènement :

54,75% des titres concernés sont des journaux ou hebdomadaires "indépendants". 45,25% sont donc des journaux partisans. C'est un chiffre acceptable. (Cliquez sur le schéma pour l'agrandir)

Mais il mérite d'être affiné. Voyons la répartition des journaux partisans selon leur tendance:
(Cliquez sur le schéma pour l'agrandir)







Les indépendants dépassent de loin toutes les autres tendances. Mais en réalité nous avons opéré un découpage "à l'occidental" qui ne correspond pas, encore une fois, à la réalité marocaine. Si nous mettons d'un côté la gauche et de l'autre la "non gauche" englobant aussi bien "la droite", "le centre" que "les islamistes", le schéma devient plus éloquent. (Cliquez sur le schéma pour l'agrandir)


Les journaux de gauche ne représentent que 16% alors que "la droite", telle que nous venons de la définir, représente le double. C'est un comble pour un mouvement social, se passant dans les locaux d'un syndicat majoritairement de gauche. Je me suis acharné à arrondir et arranger les définitions pour pouvoir intégrer des réalités qui ne couvrent pas exactement le sens qu'ont certains mots en occident: vraie ou fausse droite? L'Istiqlal est de droite, du centre ou du centre droit? Les islamistes sont-ils de droite ou de gauche? Mais en réalité j'ai oublié l'unique certitude dont nous disposons actuellement: ce que nous désignons par partis de gauche n'est en fait qu'un abus du langage. Il n'y a au Maroc ni gauche ni droite. Il y a des partis au gouvernement et d'autres qui voudraient y être. Ce n'est pas la politique qui change ce sont seulement les personnes qui la font.
Bon admettons que cette désignation de gauche soit acceptable. Les partis qui couvrent cette "nébuleuse" n'ont pas eu le même traitement de cette information. (Cliquez sur le schéma pour l'agrandir)

Encore une fois une règle semble se dégager : plus on est au gouvernement moins on parle de l'évènement. Le PPS et l'USFP, qui sont au gouvernement, ne représente que 10% pour le premier et 8% pour le deuxième (de ce que la presse de gauche a écrit et non de l'ensemble des publications)
Si on s'amusait à calculer le pourcentage des publications du PPS et de l'USFP par rapport à l'ensemble des aricles nous tombons dans des chiffres microscopiques (1,89% pour le PPS et 1,58% pour l'USFP). Nous sommes même en droit de nous demandez quel mystère réside derrière les 5 ou 6 articles publiés par ces deux organes. Ne rien écrire aurait été plus logique.
S'il n'y avait pas donc le FFd avec ses 71% d'articles (de l'ensemble des articles de gauche) jamais les journaux de gauche n'auraient représenté 32% des publications.
Voyons maintenant d'autres éléments non forcément politiques. D'abord le phénomène semble avoir intéressé beaucoup plus la presse arabophone que francophone.
(Cliquez sur le schéma pour l'agrandir)

En effet, un peu moins de 80% des articles publiés, le sont en arabe.

La presse arabe est beaucoup plus intéressée par le politique et le social, alors que la presse en français est plus orientée "économie".
De même la périodicité semble aussi significative: 83,86% sont des quotidiens, 14,24% des hebdomadaires et seulement 0,63% des mensuels. (Cliquez sur le schéma pour l'agrandir)

De cette approche quantitative se dégage une confirmation sur le rôle de la presse partisane qui reste aux ordres des politiques, aussi bien pour ceux qui ont "boudé" l'évènement comme "Libération" "Al Itihad Al Ichtiraki" ou Al Bayane" que pour ceux qui l'ont accompagné de manière remarquablement efficace comme "Al Mounaataf ou surtout "Rissalat Al ouma".
Etre dans le gouvernement est la meilleure façon pour passer sous silence un évènement aussi grave et unique que des universitaires menant une grève de la faim.
Si les Df voulaient réussir leur communication, ils devaient certainement s'adresser à un QUOTIDIEN, ARABOPHONE, INDEPENDANT d'abord si non de DROITE, et EN DEHORS DU GOUVERNEMENT...


La suite: L'argument du moyen de lutte



jeudi 1 mars 2007

L’argument politique


3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique

L’argument politique


Pourquoi diable un gouvernement tombe-t-il dans une erreur aussi flagrante ? On pourrait répliquer que le gouvernement marocain n’en est pas à une erreur près. Mais pour être juste, tout le monde commet des erreurs. Ce n’est pas l’erreur en elle même qui pose problème, c’est sa reconnaissance et la recherche d’une solution pour la réparer. Il serait cependant intéressant de comprendre les raisons d’un tel comportement.
Jusqu’aux années 90, la gestion de l’enseignement supérieur relevait plus du souci sécuritaire que scientifique. Les doyens et présidents des universités étaient nommés directement par le Roi. On peut supposer que cette nomination ne se faisait pas uniquement sur la base de considérations scientifiques. Bien entendu, les personnes désignées n’étaient pas des personnes sans compétence. Ils étaient toujours des universitaires, souvent scientifiquement reconnus. Mais il n’empêche qu’ils n’avaient pas de compte à rendre, d’un point de vue scientifique ou gestionnaire. Actuellement, les doyens et présidents sont « semi élus » par leurs paires. « Semi » car la décision finale reste toujours aux mains de l’autorité politique. On peut aisément comprendre que l’Etat ne veut pas offrir un poste aussi sensible « au premier venu », il n’en reste pas moins qu’il y a entorse grave au principe de la vraie démocratie. On pourrait aussi ajouter à cette entorse, puisque le sujet est évoqué, la limitation des candidatures à une seule catégorie de professeurs (PES) sur une base qui ne me parait pas fondée. En effet, un bon manager, rompu aux outils de management (gestion administrative, financière et humaine) et ayant le grade PA est nettement meilleur pour une telle fonction qu’un PES romancier. De même, faire élire un président par une seule catégorie de professeurs ressemble à s’y méprendre à cette démocratie grecque où seuls les nobles votaient. Mais ce n’est qu’un point de vue.
En tout cas, aucun doute que jusqu’à 1991, le poste était d’abord politique. Parce que l’université était le lieu des luttes politiques, elle est devenue un enjeu politique. Les partis de gauche, dans l’opposition à l’époque, en ont fait une pépinière pour le développement et le recrutement de leurs militants et le lieu privilégié de confrontation avec le pouvoir. Ce dernier contre attaque en coupant l’herbe sous les pieds des mouvements « radicaux » de gauche. Il supprime les filières susceptibles d’être le foyer des opposants (une décision académique ou scientifique avec un objectif purement politique). Il crée dans la foulée des filières susceptibles de « former » des personnes des plus virulentes contre la gauche et son esprit progressiste. Peu importe après si ces filières sont porteuses de problèmes futurs ou si elles poseraient des problèmes sociaux en formant de futurs chômeurs sous qualifiés : l’objectif était d’abord politique.
L’université est devenue ainsi tout, sauf le lieu de production scientifique. Elle produisait des fonctionnaires, des militants, des courtisans et accessoirement des enseignants chercheurs. Les enseignants passent d’une catégorie à une autre par décision politique. A Ifrane tout le monde devient « Docteur ». C’est certainement convaincu de cette histoire politique mouvementée que toute revendication professionnelle et syndicale se teinte d’arrière pensée politique.
Plusieurs collègues pensent que le mouvement des titulaires du Doctorat français fait le jeu de certains courants et que derrière cette revendication se cache une intention politique. En fait, c’est l’exploitation et la récupération de ce mouvement par certains partis qui poussent des collègues à affirmer cela.
En effet, un mouvement comme celui la, avec sa charge symbolique et la nature des personnes qui sont derrière, ne devrait pas laisser indifférent les hommes politiques. Ceux qui n’ont pas réagit, ou ont préféré ne pas « agir » c’est-à-dire s’exprimer, l’ont certainement fait dans un sens politique.
Dans la réalité très peu de partis se sont exprimés officiellement à ce sujet. Il y a eut quelques questions au parlement, des écrits dans les organes de presses mais pas grand chose au niveau des bureaux politiques et instances de direction. C’est une attitude qui mérite d’être analysée. Dans un jeu politique très sensible en cette période électorale, il est facile de faire des hypothèses sur le bénéfice qu’ont les partis à jouer ou ne pas jouer cette carte. Ils peuvent bien la jouer dans les négociations dans des bureaux bien clos au lieu de le faire sur la place publique avec moins de gains. Mais ce ne sont que des hypothèses à étayer.

Une analyse de la manière dont la presse partisane a traité ce mouvement démontre de manière éloquente le positionnement de chacun. (Une présentation chiffrée sera publiée dans une autre contribution)
La droite a été logiquement celle qui s’est le plus intéressée au problème. Mais en réalité il n’y a de logique nulle part. La question ne devrait être qu’une question d’information pour les journaux.
Le quotidien Rissalat Al Oumma a été particulièrement à l’écoute des titulaires du Doctorat français. On pourrait même soupçonner une sorte de sympathie, si l’on veut voir les choses d’un point de vue « positif », ou de complicité si cette « prise de position » ne nous sied pas. S’agit-il d’une décision politique ou simplement rédactionnelle? Il est certain que si le politique était gêné par une telle prise de position, il aurait pris les décisions nécessaires pour « contre carrer » le projet de la rédaction. Nous parlons bien entendu d’abord des journaux appartenant aux partis politiques
Les faits sont là. L’UC est légitimement dans son droit d’exploiter un mouvement social pour défendre, en tant qu’opposition, de potentiels électeurs, ou même pour faire de la surenchère politique. Ce qui est étonnent c’est plutôt que les autres partis n’aient pas exploité un tel mouvement. En soi c’est un indicateur sur le mode de fonctionnement des partis dans notre « démocratie » et du poids de l’opinion publique.
Le parti USFP auquel appartient le ministre de l’enseignement supérieur a été parfaitement muet. Ses journaux n’ont même pas essayé de défendre la position du ministre, ce qui aurait été parfaitement compréhensible. Mais peut-être que la stratégie du silence a été jugée plus efficace étant la faiblesse des arguments que les journalistes auraient à défendre. En réalité, il existe des techniques de manipulation, d’intoxication qui n’ont pas été utilisées.
Le seul parti de gauche dont la presse a été très présente est Al Mounaataf. Là encore l’analyse de la position de ce parti pourrait expliquer l’intérêt d’un tel engagement. Le parti de Monsieur Khiary, considéré comme une œuvre de M. Basri, n’a jamais été vraiment accepté par la gauche. Le fait qu’il soit en dehors du gouvernement lui permet de faire « du bruit ».

Peut-on réellement considérer que la seule couverture de l’évènement constitue un danger pour le gouvernement et un atout pour les grévistes ? Il faut pour cela que l’opinion publique soit forte et que la politique dépende réellement des opinions des citoyens. Force est de constater que nous ne sommes ni dans un cas ni dans l’autre. A tel point que la seule explication qui reste crédible est celle du « je-m’en-foutisme » du gouvernement. Le peu de cas que des hommes politiques conscients des intérêts en jeu et du poids réel d’électeur au mieux vénaux et pire incultes (et souvent les deux à la fois) n’est plus à démontrer.
Le traitement de cette information par la presse partisane est symptomatique de la conception que cette presse a de son rôle. Celui-ci dépend bien évidemment de la position où se trouve le parti et non d’un quelconque principe. Il faut reconnaître pour être honnête qu’il ne s’agit pas là d’une spécificité marocaine. Bien des pays traditionnellement démocratiques adoptent la même attitude. Disons que la différence est une différence de degré plus que de nature.

La politique du silence n’est pas une invention du gouvernement actuel. Les partis de l’opposition d’alors (aujourd’hui au gouvernement) en souffraient, ou faisaient semblant d’en souffrir. Ils jugeaient alors de tels agissements comme une preuve irréfutable du manque de démocratie dont souffre le pays. Voire même de non respect des libertés et de manque de respect pour les citoyens.
Non seulement les journaux de ces partis, aujourd’hui au gouvernement, passent sous silence l’évènement, mais ils n’ont de cesse que de chanter les « exploits » et les « fabuleuses » réalisations depuis qu’ils ont pris le pouvoir. Ces journaux nous chantent le bonheur où se trouvent les marocains, mise à part bien sûr, une poignée d’universitaires en grève de la faim pendant 84 jours.
Le mouvement se trouve de fait ou devrait normalement se trouver récupéré. Certaines personnes ont agité le spectre de la récupération par certains mouvements « non démocratique » (ce qui est en soi une aberration quand on sait qu’au Maroc, de démocratie il n’y a que le nom). Comme l’occident s’accommode volontiers de certains régimes « non démocratiques » en mettant en avant la peur des islamistes, certains disent aux titulaires du Doctorat français qu’ils devraient accepter une injustice car leur revendication risque d’ouvrir « la boite de Pandore ». Le « risque » est fort probable. Le désespéré ne refuse pas la main qu’on lui tend. Encore faut-il que les « islamistes » aient envie de lui tendre cette main. Pour l’instant même les islamistes ne jouent pas le jeu de la récupération ou du soutien (ou ne la joue pas totalement). Ils ont probablement plus à gagner en négociant autrement, en jouant même cette carte dans l’autre sens. Ils peuvent facilement brandir la menace d’un soutien au mouvement. Une menace qui pourrait leur ramener beaucoup plus de bénéfices que le soutien d’un mouvement sans appui populaire solide. Cette analyse manque affreusement de preuve et n’a de sens que celui de questionner une attitude qui paraitrait inacceptable en occident : comment se fait-il que les partis politiques ne se soient pas manifestés avec plus de vigueur ?

Reste alors le syndicat. Cette instance a pour rôle de défendre les intérêts des enseignants. Tous les enseignants. Et rien que les enseignants. C’est ce qui s’est passé avec l’inscription du problème des titulaires du Doctorat français comme un problème prioritaire. Les trois derniers congrès ont pris une résolution ferme à ce sujet. Ce syndicat est lui-même traversé de tensions et de mouvements. Un choix s’est posé à l’association des titulaires du Doctorat français et elle a fait le seul choix qui parait être conforme aux idées et convictions des affiliés à l’association : la gauche contre les islamistes. Beaucoup de titulaires du Doctorat français ne cachent plus aujourd’hui leur regret d’avoir fait ce choix.
Les titulaires du Doctorat français continueront-ils à suivre leurs convictions ? Je n’en doute pas, mais celles-ci ne sont plus forcément les mêmes depuis cet événement. Certains ne s’en cachent pas, d’autres avouent sans complexe qu’ils voteront « contre » et non pour tel ou tel candidat.

La suite : L’argument médiatique


jeudi 22 février 2007

L’argument administratif


1- Introduction
3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique
_________________

L’argument administratif

Si le problème ne peut être envisagé d’un point de vue scientifique, il pourrait l’être alors d’un point de vue administratif.
Pour les titulaires du Doctorat français, cette question est fondamentalement, si non exclusivement, administrative. Un problème lié à la reconnaissance d’un diplôme. Sur ce point très peu de personnes peuvent sérieusement avancer des arguments sans risquer de se discréditer ou de paraître trop partial. Mais « très peu », encore une fois, signifie que quelques uns osent quand même le faire. Voyons d’abord ce que disent les titulaires du Doctorat français.
En 1984 la France a harmonisé ses diplômes avec le reste de l’Europe. Elle a remplacé le système de deux doctorats (Doctorat du 3e cycle puis Doctorat d’Etat) par un seul est unique Doctorat : le Doctorat Unique ou Doctorat d’Université. La France était un cas à part dans l’Europe et le Monde. Malgré cette marginalité, c’est bien ce système que le Maroc «a choisi » pour son système éducatif supérieur (les deux Doctorats) démontrant ainsi que le suivisme culturel et scientifique vis-à-vis de la France est total. Cependant, quand la France a changé son système, le Maroc a mis 11 ans à le copier (ou recopier). Depuis 1984, le Doctorat d’Université est le plus haut diplôme que délivrent les universités françaises. Tous les pays du monde reconnaissent ce diplôme comme équivalent à leur « plus haut » diplôme. Tous, sauf le Maroc. Plus grave encore, non seulement le Maroc établi de facto une hiérarchisation qui fait de son Doctorat d’Etat (son plus haut diplôme) un diplôme supérieur au plus haut diplôme de la France, mais il installe, par un jeu de transitivité une hiérarchie entre les diplômes européens faisant de celui de la France le dernier de l’Europe. Ainsi reconnaître que le Doctorat Belge, Roumain, Bulgare, Espagnol, Allemand etc. sont équivalents au Doctorat Marocain mais pas le Doctorat Français c’est dire que tous ces Doctorat sont supérieurs au Doctorat Français. Et dire que la réforme en France avait pour objectif de faciliter la reconnaissance mutuelle des Diplômes entre européens !
Le Maroc semble d’une arrogance sélective qui fait que (on ne sait sur quelle base ?) certains pays européens (en fait tous plus certains pays arabes et américains) sont jugés « meilleurs » en formation mais pas la France. Qui connaît ces deux pays, la France et le Maroc, peut s’étonner d’une telle attitude. Non seulement parce qu’on ne peut sérieusement les comparer sur tous les plans étant donné l’écart abyssale qui les sépare, mais surtout quand on connaît la relation dite « privilégiée » entre les deux pays et qui fait du Maroc un éternel dépendant vis-à-vis de la France sur tous les plans. A moins que la non reconnaissance du Doctorat Français ne soit une sorte de vengeance ou d’affirmation d’une indépendance perdue. En réalité, le Maroc n’a jamais prétendu que le Doctorat français est moins « important » que le Doctorat marocain. Il en a seulement fait une réalité non officielle en mettant les titulaires de ce diplôme au même grade que ceux qui n’ont pas de Doctorat marocain. Provisoirement, précise la lettre d’engagement de ces personnes. Depuis 22 ans provisoirement !
La question maintenant est de savoir pourquoi cette équivalence n’a pas était faite depuis tout ce temps ? D’autant plus qu’il s’agit là d’une faute administrative grave en contradiction avec les textes de la loi qui stipulent qu’aucun engagement dans la fonction publique ne peut avoir lieu tant que l’administration n’a pas statué sur l’équivalence des diplômes. Difficile de répondre à cette question. Tout n’est que conjecture et pas toujours au bénéfice de l’Etat. Si personne ne peut de manière raisonnable et prouvée expliquer cette défaillance, beaucoup de contradicteurs des titulaires du Doctorat français lui ont trouvé une explication toute faite. Une explication que l’Etat lui-même n’ose prendre à son compte.
Selon ces contradicteurs le Doctorat d’Université serait non l’équivalent du Doctorat d’Etat mais du Doctorat du 3e cycle. Cet argument résonne plus comme l’espoir d’une explication qu’une explication réelle. Aucun argument sérieux ne peut être avancé pour dire que la France a décidé pour harmoniser ses diplômes avec l’Europe de se classer volontairement en bas du tableau. C’est comme si, ayant deux diplômes supérieurs, elle décida de garder le moins important. Difficile de concevoir autant de « modestie » (ou de stupidité) de la part d’un Etat. Plus rationnel d’apparence est l’argument qui dit que ce Doctorat ne donne pas « automatiquement » droit au statut de professeur … en France. Il faudrait passait une sorte d’habilitation. Et en Belgique ? en Amérique ou au Canada ? Déploie-t-on le tapis rouge à tout détenteur de leur diplôme ? On confond le diplôme et les procédures de recrutement. Au Maroc, aujourd’hui même un titulaire d’un Phd, reconnu aujourd’hui équivalent au Doctorat français puisque traité sur le même pied d’égalité, doit passer devant une commission ou jury. Ce n’était pas le cas avant. Et c’est bien au Maroc que les titulaires du Doctorat français ont été recrutés pas en France. Or jusqu’au 1997 le recrutement au Maroc se faisait sur la base du diplôme présenté et uniquement sur cette base.
Soit le Doctorat Français est reconnu équivalent au Doctorat marocain soit il ne l’est pas. Jusqu’à aujourd’hui le gouvernement n’a pas encore répondu à cette question. Mais de facto il y répond par la négative. Pourquoi n’ose-t-il pas tout simplement confirmer ce point de vue officiellement ? Parce qu’il faudrait à notre commission d’équivalence beaucoup de courage ou d’audace pour se permettre un tel jugement en contradiction avec le reste du monde. Puis cela serait cocasse de continuer à demander l’aide scientifique et financière de la France (la dernière date du mois de décembre 2006) déguisée pour aménager les susceptibilités en collaboration, tout en affirmant que ce pays n’a pas les compétences nécessaires pour délivrer un haut diplôme universitaire équivalent au Doctorat Marocain.
Administrativement parlant le problème est une erreur que le gouvernement reconnaît mais qu’il ne veut pas réparer totalement. Les autres interprétations sur ce point ne sont que des pseudos arguments.

Suite l’argument politique…




lundi 19 février 2007

L'argument scientifique

3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique

L'argument scientifique

Le premier argument qui vient à l’esprit quand on évoque le problème des doctorats français, étant donné la particularité des personnes concernées, est de nature scientifique. On devrait dire en réalité « pseudo scientifique » car que veut dire « la valeur scientifique d’un diplôme » ? Rien de précis quand on sait à quel point les cas sont pluriels et divers. Les situations et les conditions de travail de chacun, jamais identiques, ne permettent de donner à ce mot « valeur » qu’un sens imprécis.
D’un point de vue purement légal selon la loi de 1975, pour devenir PES (professeur de l’Enseignement Supérieur) il faudrait soutenir devant un jury une thèse de Doctorat d’Etat ou être titulaire d’un Doctorat reconnu équivalent. Ceci permet au candidat d’intégrer l’enseignement à la faculté avec le titre de maître de conférences puis accéder automatiquement après quatre ans d’ancienneté au grade de PES.
Depuis 1997 la loi exige, pour être professeur, en plus du Doctorat (cette fois-ci les Doctorats reconnus équivalents et celui sur lequel on n’a pas encore statué c’est-à-dire le Doctorat Français sont mis sur le même pied d’égalité) il faut réussir un concours soit une sorte de soutenance devant une commission. Le professeur doit passer au bout de quelques années l’habilitation pour être déclaré « professeur habilité » et attendre qu’un concours soit proposé (selon la disponibilité des postes) pour postuler et prétendre au grade de PES.

On voit bien l’intérêt des revendications des titulaires du Doctorat français. Là où l’ancien système offrait une sorte de « voie royale » vers le grade PES, la même carrière nécessite avec la nouvelle loi un véritable « parcours du combattant ». Ceux qui y sont déjà pourraient avoir toutes les raisons de vouloir préserver un privilège d’autant plus important qu’il est moins partagé.
Certains donc affirment, devant l’insistance des titulaires du Doctorat français à vouloir intégrer ce statut, que ce dernier se mérite. Ce qui, rappelons le avait un autre sens avant 1997. Mais que veut dire au juste un statut qui se mérite ? Selon la loi de 1975 il suffisait d’être titulaire d’un Doctorat reconnu équivalent et exercer (on serait tenté de dire résister, tenir ou tout simplement vivre) pendant quatre ans pour qu’on puisse affirmer, sans l’ombre d’un doute, que le titre est « mérité ». Beaucoup de personnes, qui évoquent l’argument du mérite l’entendent d’un point de vue « scientifique ». Ceci suppose deux choses :
1- les titulaires de ce statut actuellement ont TOUS une valeur scientifique reconnue.
2- être titulaire d’un Doctorat Français n’est pas une garantie de valeur scientifique.

Voyons d’abord le premier point. Il est indéniable, et c’est facile pour un témoin interne qui a passé une quinzaine d’année dans ce milieu de l’affirmer, qu’une bonne majorité des PES marocains ont cette valeur. Si l’expression « une bonne majorité » se veut généreuse sans cesser d’être objective, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle est imprécise et qu’elle contient en elle la minorité exclue du « compliment ». Nous ne pouvons nous arrêter ici sur la valeur de la thèse elle-même ou du travail accompli pour l’avoir. Nous savons que dans la majorité citée plus haut il y a beaucoup d’ « anciens » professeurs. C’est-à-dire ceux qui ont présenté un travail parfois au bout d’une dizaine d’années, parce que la recherche a abouti. Nous pensons (les témoignages oraux dont nous disposons ne pourraient être « scientifiquement » avancés même si tout le monde universitaire le sait) que les conditions de travail et soutenance des thèses d’Etat sont beaucoup plus « relâchées » depuis que l’acquisition de ce diplôme est devenue un impératif administratif inscrit dans l’urgence sous la menace d’une porte (vers le paradis) qui va se fermer définitivement. Une date fatidique est avancée si bien qu’on ne peut que comprendre que la rigueur scientifique se relâche et s’évanouisse devant l’argument « humain ». C’est une dernière chance qu’il ne faut pas rater. Même quand on est capable de produire un travail de qualité, on ne peut que faire preuve de réalisme et avancer que la fin justifie les moyens. Quand quelqu’un court pour rattraper un train qui part, il est peu élégant de lui demander s’il a bien le bon ticket.
Ceci dit, le problème n’est pas dans la valeur du travail présenté, car il n’y a pas toujours une relation incontestable avec la valeur réelle du professeur. Le travail de thèse peut n’être qu’une formalité administrative. Le plus important est ce qui se passe après. Il est regrettable que le statut PES soit un sanctuaire où la question de l’évaluation n’est plus de mise. Le PES contrôle, décide sans qu’il soit questionné. Pourtant cela devrait être le cas avec beaucoup de sévérité car le titre est beaucoup plus une responsabilité et une obligation qu’un privilège. On pourrait penser par exemple qu’un PES perde son titre s’il ne satisfait pas à un certain nombre d’obligations scientifiques. Même si cette proposition pourrait paraître à certains collègues comme une « atteinte inacceptable à la souveraineté du professeur », phraséologie typique des personnes qui ne voudraient pas être dérangés dans leur tour d’ivoire, elle n’est en réalité qu’une illustration basique du principe du rendement et des objectifs à atteindre. Un PES devrait au bout d’une année présenter un rapport d’activité sur ce qu’il a réalisé. Dirige-t-il un laboratoire ? A-t-il mené une étude ? A-t-il participé à un colloque ? A-t-il publié un article ? Etc. Bien entendu ce rapport d’activité devrait être publié pour que la valeur du travail puisse être jugée par tous.
Nous sommes loin de ce schéma. Et si honnêtement beaucoup de PES s’investissent (bien souvent dans des tâches administratives que scientifiques) il existe malheureusement des PES qui se pavanent avec arrogance fort d’un titre qui les mets à l’abri de tout compte à rendre. Ce sont souvent les plus bruyants, les plus critiques et les plus jaloux de leurs prérogatives. Ce sont souvent ceux là qui sont les plus promptes à sortir l’argument de « valeur ».
La valeur scientifique tient donc plus à ce que le PES fait qu’ à ce qu’il a fait dans une thèse que probablement personne ne consulte plus.
En résumé, ce n’est pas parce qu’on est titulaire d’une thèse d’Etat qu’on a forcément une valeur « scientifique ».

Le deuxième point concerne les DF et leur valeur.
Comme le titre PES n’est pas une garantie de la valeur scientifique, le fait d’être titulaire d’un doctorat français ne signifie rien en soit dans l’absolu.
Tout au plus peut-on évoquer les conditions de travail et celles-ci ont plus ou moins d’importance en fonction de la discipline. Il est certain que les laboratoires, les centres de recherches, les bibliothèques en France ont beaucoup plus de moyens qu’au Maroc. Un étudiant ayant travaillé dans un labo français a indéniable bénéficier de meilleures conditions matérielles pour réaliser son travail.
Maintenant, il pourrait aussi ne pas tirer profit de cet avantage et faire un travail médiocre. C’est une probabilité réelle, mais il serait excessif de considérer tous les DF dans ce cas de figure. Un collègue, qui a fait ses études au Maroc m’a dit un jour, une fois qu’il a reconnu le bien fondé des bonnes conditions de travail en France, qu’au Maroc au moins les étudiants sont plus « serrés ». Le sens donné ici à « serrés » se veut, dans l’esprit du collègue, synonyme d’exigence et de rigueur. Bien entendu, ce collègue n’a jamais mis les pieds en France. Il se permet néanmoins de sous entendre qu’en France les études sont plus relâchées (à se demander d’ailleurs pourquoi avec tant de serrage l’enseignement marocain n’arrive pas à décoller). L’argument semble sans aucun fondement d’autant plus que « serrer » ne peut produire quoi que ce soit tant que l’outil est défaillant. C’est vrai que le collègue en question, étudiant à la faculté des lettres, peut encore se passer de tous ce dont ont besoins les différents laboratoires scientifiques.
Deuxième élément de taille dans le cas des DF réside dans la valeur des encadrants. Sans dénigrer nos professeurs marocains, on ne peut nier que numériquement et pourquoi pas qualitativement, ils n’égalent pas les professeurs d’un grand pays comme la France. Nous sommes bien entendu dans le cas d’une généralisation « abusive » qui, si elle n’exclut pas des exceptions, ne demeure pas moins vraie.
La recherche n’est pas tributaire de la bonne volonté ou d’une intelligence à l’état pure. Elle a aussi besoin de moyens. Si non les Etats-Unis, le Japon et l’Europe ne dépenseraient pas autant pour maintenir leur place dans le monde. La majorité des encadrants français (pour ne pas dire TOUS et risquer d’être taxé encore de généralisation abusive) ont une valeur scientifique reconnue. Ils ont souvent un « Nom », ont publié des recherches ou des livres et plusieurs sont des spécialistes internationalement reconnus. C’est qu’en France, les enseignants n’ont pas un problème de date limite pour déposer leur thèse ou terminer leur recherche.
Les conditions de travail et de contrôle de ce travail sont donc favorables pour la réussite de la recherche en France. Une fois encore nous ne parlons que des conditions de travail et de la production d’un travail scientifique et non de la valeur réelle des professeurs qui ne peut être jugée qu’une fois le professeur devient productif. Justement, d’un point de vue statistique, le nombre d’enseignants titulaires du Doctorat Français ayant soutenu le Doctorat Marocain (900 sur 1700) est beaucoup plus élevé que les titulaires du DES (8000). Sans que ces statistiques soient réellement significatives, elles reflètent une certaine réalité. Les DF ont bien une bonne formation. Il est évident, mais cela mérite d’être précisé quand même, que lorsqu’on dit que dit que les DF ont une bonne formation ceci ne signifie nullement que les autres formations et notamment les titulaire du DES soient moins bons.
En résumé, la valeur scientifique ne peut être attachée à un diplôme. Elle devrait être liée au rendement réel et au travail fourni. Ni les DF, ni leurs contradicteurs ne peuvent évoquer cet argument.

Mais il me semble que les DF n’ont jamais évoqué ce point sauf quand il s’agissait de répliquer à l’argument des détracteurs.




à suivre... "l'argument administratif"

samedi 17 février 2007

L'autre regard sur l'Evènement


3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique


Quatre-vingt-quatre jours de grève…


Il y a une publicité admirable d’une grande marque de montres où on voit des personnes en train d’attendre. L’aiguille des secondes, élégante et fine, parcourt le cadran avec une régularité mécanique et une voix « off » pose à la fin du spot cette question bénigne: quelle est la valeur d’une minute? On devine aisément le sens de cette publicité : une minute est bien plus que 60 secondes. Son véritable sens dépend des personnes qui la vivent et du moment où ils la vivent. Une minute est un court moment lorsqu’on est heureux. La même minute devient longue, infinie lorsqu’on souffre…


Que signifient quatre-vingt-quatre jours de grève de la faim ? Cela dépend.


Pour les grévistes c’est certainement des jours de bonheur d’abord, d’angoisse ensuite, d’espérance, de questionnement, de doute, puis d’espoir de nouveau, et d’incertitude, de panique, puis encore d’espoir, puis de déception, de désolation, et de soulagement enfin.


Pour les sitinois c’est presque le même parcours avec cette différence près : plus le temps passe plus ils se remettent en cause. Ont-ils raison d’attendre alors que leurs collègues et amis se tuent ? Leur demander d’arrêter est une trahison ou un devoir ?


Pour le gouvernement et plus particulièrement le ministère de l’enseignement supérieur, c’est presque un non événement. Avec beaucoup de mépris et de condescendance, avec beaucoup d’arrogance et de dédain pour les personnes et pour les profs, le ministre vaque à ses affaires qui sont certainement loin d’être petites. Et même si certains voudraient voir dans cette indifférence la préoccupation du ministre pour des affaires « plus sérieuses », il faudrait y voir la dimension réelle de l’estime dont le gouvernement d’un pays de presque 70% d’analphabètes tient ses élites agissantes et indisciplinées. Aucun professeur ne peut prétendre être sortie indemne de cette confrontation. Aucun professeur ne peut prétendre que notre gouvernement a une quelconque considération pour les personnes qui exercent ce métier.


Puis il y a les autres, ceux qui se sont mis à l’antipode des grévistes, sur l’autre bras de la balance; peut être pas tout à fait au milieu pour constituer un contre poids direct, mais du même côté que le gouvernement. Ils l’aidaient ainsi à faire pencher le poids de son côté sans être assis confortablement sur la même « assiette ». Leur humeur s’est trouvée conditionnée par celle des titulaires du Doctorat français. Plus les titulaires du Doctorat français sont malheureux, plus ils sont eux heureux. 


Cette épopée, ou aventure selon les points de vue a bouleversé la donne dans le microcosme des universitaires marocaines. Rien qu’en tant qu’événement social, ce mouvement mérite d’être étudié.


C’est ce que je souhaiterais faire ici. Je ne suis pas un observateur impartial. Je suis moi-même titulaire d’un doctorat français et j’estime que l’Etat marocain m’a lésé et m’a injustement traité. J’ai exprimé ailleurs mes sentiments sans trop me soucier de leur « valeur scientifique » car je pense que mon vécu est une vérité. Un vécu discutable certainement quant à sa justesse mais nullement quant à sa véracité et sa sincérité. Je prétends quand même aborder le sujet ici d’un autre point de vue. Le plus objectivement possible. D’abord parce que les esprits se sont apaisés et que l’urgence où nous étions il y a encore quelques semaines n’est plus. Il y a quelques semaines nous avions en effet devant nous des collègues qui risquaient leur vie. Puis parce que la valeur des arguments pourrait être jugée sans grande difficulté si les bonnes intentions voulaient bien écouter et discuter.


J’ai beaucoup écouté et discuté. J’ai compris certains partis pris qui ne m’étaient pas favorables et j’ai accepté les idées qui se sont exprimées librement et honnêtement parfois avec justesse. J’ai donc essayé tout simplement d’analyser chaque argument avancé par les contradicteurs des titulaires du Doctorat français. Mon souci premier est de jeter une lumière de l’intérieur sur cet événement.



Premier point: l'argument scientifique.