
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique
6- L'argument moyen de lutte
7- L'argument humain
Un silence cristallin hantait les lieux. Ma femme et mes deux enfants posaient délicatement leurs pieds sur le sol de peur que quelque chose de fragile ne se casse. Tous les quatre, entraînés par un collègue, avancions dans un espace étroit entre le mur et des matelas de mousse sur lesquels étaient allongés des professeurs grévistes de la faim. La pénombre qui régnait dans ce lieu jetait comme un voile sur ces corps allongés. Elle contrastait avec la forte lumière de dehors et forçait nos pupilles à s'ouvrir largement pour capter le moindre rayons de lumière. Cette procession était lourde à supporter. Nous étions malgré nous des curieux, des "voyeuristes". Cette idée était pour moi d'autant plus difficile à supporter que ces collègues luttaient pour mon droit. Je n'ai pas pu m'empêcher de me comparer à un général passant en revue ses troupes, leur demandant plus de patience et de persévérance. « Nous gagnerons la guerre.... que je ne mène pas... »
Il était étrange ce silence dans un lieu rempli de professeurs. Une population connue pour sa faconde et son amour pour le verbe et le discours. Emmitouflés dans de lourdes couvertures, certains étaient allongés sur leur côté et paraissaient dormir profondément. D'autres sur leur dos, mais il m'était presque impossible de savoir s'ils fermaient les yeux ou pas. Le camarade qui nous accompagnait, et qui a tenu à nous faire entrer, murmura quelques mots si bas que j'ai eu du mal à les entendre. Il semblait m'avoir présenté. Un collègue leva sa main avec peine pour saluer. Je lui ai rendu son salut sans savoir si c'était vraiment moi qu'il saluait.
Je me suis rappelé ce que certains collègues sceptiques m'affirmaient. Ils ont du mal à croire que des professeurs puissent mener vraiment une grève de la faim. Il est vrai que nous mesurons les choses par rapport à ce que nous sommes capables de faire. « Ils font semblant. Ils mangent discrètement » affirmaient-ils. Et si c'était vrai? Quel bonheur! J'ai imaginé alors ces collègues si fatigués, si las avec des mouvements longs et lourds, ouvrant avec difficulté leurs yeux, respirant parfois avec peine, je les ai imaginés joyeux en train de jouer aux cartes et de raconter des blagues, grignotant entre deux phrases quelques amuse-gueules en attendant le repas copieux qu'ils s'offriraient le soir comme des jeunes qui mangeraient discrètement durant le mois de ramadan. Il ne faut pas qu'ils laissent des indices trahissant leur forfait: ni odeur, ni mines revigorées. Étrange! Je ne peux me dissocier de cette image joyeuse de collègues décontractés en train de s'amuser comme des enfants. Ils courent les uns derrière les autres...
Ils jouaient bien la comédie, s'ils la jouaient vraiment. J'ai du mal, malgré tout, à concevoir ce rassemblement comme une grande colonie de vacances. Mais cela ne m'aurait pas déplu. Cela m'aurait aidé à supporter les assauts de ma conscience malmenée. Une bonne comédie, voilà ce que mériterait un gouvernement comme le nôtre, certains de nos collègues: une bonne supercherie... mais j'ai du mal ... les enfants eux savent sentir ces choses.
Ma fille, émue, m'a demandé des explications. Ma réponse était laconique: « Ils luttent contre l'injustice ». Elle me demanda si je faisais le même métier qu'eux. Je répondis oui. Elle me lança alors l'un de ses regards dont elle a le secret et qui me désarment et me poussent à accéder à ses plus folles envies:
« Tu ne vas pas faire comme eux Papa! N'est-ce pas? ». J'étais triste. Ma fille s'inquiétait pour moi et je ne voudrais pas qu'elle s'inquiète ou qu'elle ait de la peine.
« Non chérie, je ne vais pas faire comme eux... puisqu'ils l'ont fait pour moi »
Elle semblait rassurée et partie joyeuse rejoindre son frère pour jouer.
En ce jour de l'aïd, des collègues éprouvés par plusieurs jours de jeûne essayaient de trouver dans la visite des amis avec leurs enfants un semblant de réconfort.
Jour étrange. Exagérément festif. Pardi! c'est l'aïd, un jour par an... On essaye d'installer une sorte de normalité là où il est difficile de faire semblant. On a déposé auprès des grévistes des paquets cadeaux offerts par les collègues « non-grévistes de la faim ». Pour leur faire plaisir. Certainement aussi pour se racheter une bonne conscience. Ma contribution n'était pas sans cette arrière pensée.
Nous venions de manger comme on mange un jour de fête du mouton. Puis avec les enfants, nous prîmes le chemin de Rabat pour soutenir ceux qui ne font pas la fête par choix, ....par obligation par la suite... enfin, peut-être! Font-ils semblant de ne pas rentrer chez eux fêter avec leurs enfants comme tout le monde ce jour spécial? Auraient-ils caché un mouton quelque part le temps qu'il n'y ait plus de témoins?
Étrange atmosphère où ceux qui sont gavés de viande prennent l'air compatissant et solidaire de ceux qui ne font pas la fête. Peuvent-ils au moins imaginer ce qui fait notre joie ce jour? Le regard heureux de nos enfants... Ils ont aussi en face d'eux un regard innocent d'un enfant qui ne comprend pas que son père sacrifie l'aîd pour une cause... mais peut-être ne font-ils que semblant... ça nous arrangerait qu'ils fassent semblant.
J'y étais aussi les autres jours. Les jours de la semaine puis les week-end. C'est presque aussi triste que le jour de l'aïd avec le sacré en moins. Le dimanche est certainement le jour le plus dur à supporter. J'ai renoncé certains dimanches à faire sortir les enfants. Quel sacrifice n'est-ce pas? Parfois ça tombe bien, ils ont des contrôles ou des examens alors il est préférable qu'ils travaillent un peu. Je prends l'air sévère et je tranche: non pas de sortie aujourd'hui. Voilà je suis libre... et si j'allais à Rabat soutenir mes collègues? C'est comme bronzer intelligent. Rien à dire c'est triste le dimanche. La rue est souvent déserte, ou il y a si peu de monde. Quelques irréductibles assis çà et là, lisant un journal jusqu'à la dernière phrase, jusqu'au dernier mot. Ils le retournent dans tous les sens et le retournent encore: tient une légende de publicité qu'ils n'avaient pas remarquée avant! C'est toujours ça à lire pour passer le temps. Ils lèvent la tête à la recherche d'une occupation quelconque. Ils se retournent, voient au loin un collègue comme un mirage ou un espoir. Ils le saluent d'un geste large. Le collègue continue son chemin. Satisfaits de ce bref moment d'humanité ils replongent dans leur journal épuisé comme si entre temps une main divine et charitable y aurait ajouté quelques lignes à lire. Ceux là sont dehors et s'ennuient. À l'intérieur un silence de dimanche règne. Lisent-ils aussi? Discutent-ils au moins? S'ils en ont encore la force c'est une merveille. Dans leur maison ou dans une forêt, d'autres collègues sont en train de faire des projets avec leur petite famille: on sort? Oui chouette!
J'étais assis ce dimanche sans date dans un coin de cette rue tranquille. Il y avait à peine deux ou trois collègues. Les autres étaient partis prendre un café, se dégourdir les jambes ou occuper le temps. Le plus difficile est justement d'occuper le temps qui s'acharne par malice à ralentir son rythme. Que faire? Réfléchir, jouer avec mon portable? Pourvu que la charge tienne. Je me suis mis debout et j'ai entamé une marche à pas soutenus comme si je savais où aller. J'ai rejoint les collègues qui discutaient. Je me suis avancé timidement comme si j'avais peur de déranger. J'ai écouté leur discussion un long moment avant que ce temps d'écoute ne m'autorise à lancer une remarque ou une idée. Y a-t-il des nouvelles? De bonnes nouvelles? On confondait les nouvelles et les rumeurs. Les délicieuses rumeurs, les bonnes rumeurs qui donnent du baume au coeur. Tout va s'arranger. J'ai partagé ces moments d'espoirs puis l'indignation générale et convenue sur la trahison des autres: le gouvernement, le syndicat, les collègues. Ça fait du bien après les bonnes nouvelles. On peut même se permettre d'être tolérants compréhensifs « que Dieu les guide sur le droit chemin ».
Puis, sorti de nulle part, quelqu'un nous a raconté une blague. Nous avions forcément ri, sincèrement ri car il est facile de faire rire quelques personnes perdues dans une rue déserte un triste dimanche à Rabat. Puis comme par magie, ou peut-être pour le bonheur ressenti, une série infinie de blagues s'en est suivie. On avait presque honte de rire de si bon coeur à quelques mètres de collègues qui menaient une grève de la faim depuis plusieurs jours. J'ai appris qu'ils rigolaient aussi à l'intérieur. Ça je peux le comprendre. La première fois où j'ai assisté à un deuil, je me suis forcé d'être triste. Je pensais que c'était mon devoir de l'être ou peut-être de ne pas paraître non affecté. Je l'étais certes, mais pas comme je le montrais, car le défunt ne m'était pas proche. J'étais choqué de voir que des membres de la famille, après quelques réflexions sages sur le sens de la vie, ont commencé à ironiser, puis s'amuser et enfin rigoler comme s'ils étaient dans une fête. J'ai compris par la suite que c'est la force de la vie qui revient toujours jusqu'en plein moments de détresse.
Ils peuvent rigoler les grévistes de la faim quand ils en ont encore la force. C'est leur échappatoire de cette prison où ils se sont mis délibérément. Une bâtisse à l'image du syndicat: non seulement délabré, mais m'a-t-on raconté, une villa qui a elle seule constitue un concentré des magouilles et intrigues. Il faudrait la voir pour le croire. Le siège du syndicat de l'enseignement supérieur est réellement à l'image de l'enseignement supérieur au Maroc. C'est une villa louée de manière peu orthodoxe, quelqu'un qui sous-loue, à quelqu'un d'autre qui loue au syndicat et que le propriétaire ou ses héritiers veulent déloger pour reprendre leur bien... etc. En réalité je n'ai pas bien compris l'histoire mais j'ai compris que c'est une « affaire ». J'avais posé cette question à un collègue quand j'ai découvert pour la première fois ce lieu.
Mais il y avait pire dans cette rue. Une autre bâtisse ou ce qu'il en reste et qui se trouve mitoyenne du siège de notre syndicat. Une villa en ruine, inhabitée ou plutôt si, habitée par des clochards. C'est ainsi que nos professeurs grévistes et nous autres visiteurs occasionnels ou permanents avions pour compagnon de route, pour copains d'infortunes des clochards. Les professeurs et les clochards, c'est un bon titre. Le respect était totalement réciproque m'ont assuré quelques collègues. Si nous pouvons avoir un peu de compassion pour des personnes vivant presque à la marge de l'humanité, les clochards ont eux pour des professeurs grévistes beaucoup d'estime. Je le sais parce qu'un jour ils avaient allumé un feu pour se réchauffer. Dès que les professeurs sont intervenus pour leur expliquer la dangerosité de la chose, ils ont écouté religieusement et sont partis se réchauffer plus loin. Il y a des camaraderies qui se développent spontanément dans l'infortune. À une heure précise passe chaque jour les éboueurs. À force ils ont développé des relations avec ses « locataires » du syndicat. C'est à la fois amusant et triste d'entendre un gars lancer aux professeurs: « allah i ghallab koum alihoum » (que dieu vous fasse triompher d'eux ) sa façon à lui de dire bonjour, de montrer sa solidarité ou peut être de mettre un peu d'ordre dans son esprit « que viennent faire ici des professeurs? »
Je n'ai été à Rabat que quelques jours sur les 84 de grève. Trois mois de vie dans cette rue installe des habitudes. C'est peut-être à cette échelle quotidienne que le drame et le plus visible, qu'il est le moins supportable. On a tendance à l'oublier parfois. Ce sont des personnes qui ont mené cette lutte. Des pères et mères de familles, des personnes qui attendent l'Aïd pour ce faire plaisir et faire plaisir à leur gosse et leur famille. Des personnes qui souffrent et dont la souffrance quelle que soit son origine, sa motivation mérite au moins le respect quand on ne peut pas la comprendre. C'est une question d'humanité.




