jeudi 1 mars 2007

L’argument politique


3- L’argument administratif
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique

L’argument politique


Pourquoi diable un gouvernement tombe-t-il dans une erreur aussi flagrante ? On pourrait répliquer que le gouvernement marocain n’en est pas à une erreur près. Mais pour être juste, tout le monde commet des erreurs. Ce n’est pas l’erreur en elle même qui pose problème, c’est sa reconnaissance et la recherche d’une solution pour la réparer. Il serait cependant intéressant de comprendre les raisons d’un tel comportement.
Jusqu’aux années 90, la gestion de l’enseignement supérieur relevait plus du souci sécuritaire que scientifique. Les doyens et présidents des universités étaient nommés directement par le Roi. On peut supposer que cette nomination ne se faisait pas uniquement sur la base de considérations scientifiques. Bien entendu, les personnes désignées n’étaient pas des personnes sans compétence. Ils étaient toujours des universitaires, souvent scientifiquement reconnus. Mais il n’empêche qu’ils n’avaient pas de compte à rendre, d’un point de vue scientifique ou gestionnaire. Actuellement, les doyens et présidents sont « semi élus » par leurs paires. « Semi » car la décision finale reste toujours aux mains de l’autorité politique. On peut aisément comprendre que l’Etat ne veut pas offrir un poste aussi sensible « au premier venu », il n’en reste pas moins qu’il y a entorse grave au principe de la vraie démocratie. On pourrait aussi ajouter à cette entorse, puisque le sujet est évoqué, la limitation des candidatures à une seule catégorie de professeurs (PES) sur une base qui ne me parait pas fondée. En effet, un bon manager, rompu aux outils de management (gestion administrative, financière et humaine) et ayant le grade PA est nettement meilleur pour une telle fonction qu’un PES romancier. De même, faire élire un président par une seule catégorie de professeurs ressemble à s’y méprendre à cette démocratie grecque où seuls les nobles votaient. Mais ce n’est qu’un point de vue.
En tout cas, aucun doute que jusqu’à 1991, le poste était d’abord politique. Parce que l’université était le lieu des luttes politiques, elle est devenue un enjeu politique. Les partis de gauche, dans l’opposition à l’époque, en ont fait une pépinière pour le développement et le recrutement de leurs militants et le lieu privilégié de confrontation avec le pouvoir. Ce dernier contre attaque en coupant l’herbe sous les pieds des mouvements « radicaux » de gauche. Il supprime les filières susceptibles d’être le foyer des opposants (une décision académique ou scientifique avec un objectif purement politique). Il crée dans la foulée des filières susceptibles de « former » des personnes des plus virulentes contre la gauche et son esprit progressiste. Peu importe après si ces filières sont porteuses de problèmes futurs ou si elles poseraient des problèmes sociaux en formant de futurs chômeurs sous qualifiés : l’objectif était d’abord politique.
L’université est devenue ainsi tout, sauf le lieu de production scientifique. Elle produisait des fonctionnaires, des militants, des courtisans et accessoirement des enseignants chercheurs. Les enseignants passent d’une catégorie à une autre par décision politique. A Ifrane tout le monde devient « Docteur ». C’est certainement convaincu de cette histoire politique mouvementée que toute revendication professionnelle et syndicale se teinte d’arrière pensée politique.
Plusieurs collègues pensent que le mouvement des titulaires du Doctorat français fait le jeu de certains courants et que derrière cette revendication se cache une intention politique. En fait, c’est l’exploitation et la récupération de ce mouvement par certains partis qui poussent des collègues à affirmer cela.
En effet, un mouvement comme celui la, avec sa charge symbolique et la nature des personnes qui sont derrière, ne devrait pas laisser indifférent les hommes politiques. Ceux qui n’ont pas réagit, ou ont préféré ne pas « agir » c’est-à-dire s’exprimer, l’ont certainement fait dans un sens politique.
Dans la réalité très peu de partis se sont exprimés officiellement à ce sujet. Il y a eut quelques questions au parlement, des écrits dans les organes de presses mais pas grand chose au niveau des bureaux politiques et instances de direction. C’est une attitude qui mérite d’être analysée. Dans un jeu politique très sensible en cette période électorale, il est facile de faire des hypothèses sur le bénéfice qu’ont les partis à jouer ou ne pas jouer cette carte. Ils peuvent bien la jouer dans les négociations dans des bureaux bien clos au lieu de le faire sur la place publique avec moins de gains. Mais ce ne sont que des hypothèses à étayer.

Une analyse de la manière dont la presse partisane a traité ce mouvement démontre de manière éloquente le positionnement de chacun. (Une présentation chiffrée sera publiée dans une autre contribution)
La droite a été logiquement celle qui s’est le plus intéressée au problème. Mais en réalité il n’y a de logique nulle part. La question ne devrait être qu’une question d’information pour les journaux.
Le quotidien Rissalat Al Oumma a été particulièrement à l’écoute des titulaires du Doctorat français. On pourrait même soupçonner une sorte de sympathie, si l’on veut voir les choses d’un point de vue « positif », ou de complicité si cette « prise de position » ne nous sied pas. S’agit-il d’une décision politique ou simplement rédactionnelle? Il est certain que si le politique était gêné par une telle prise de position, il aurait pris les décisions nécessaires pour « contre carrer » le projet de la rédaction. Nous parlons bien entendu d’abord des journaux appartenant aux partis politiques
Les faits sont là. L’UC est légitimement dans son droit d’exploiter un mouvement social pour défendre, en tant qu’opposition, de potentiels électeurs, ou même pour faire de la surenchère politique. Ce qui est étonnent c’est plutôt que les autres partis n’aient pas exploité un tel mouvement. En soi c’est un indicateur sur le mode de fonctionnement des partis dans notre « démocratie » et du poids de l’opinion publique.
Le parti USFP auquel appartient le ministre de l’enseignement supérieur a été parfaitement muet. Ses journaux n’ont même pas essayé de défendre la position du ministre, ce qui aurait été parfaitement compréhensible. Mais peut-être que la stratégie du silence a été jugée plus efficace étant la faiblesse des arguments que les journalistes auraient à défendre. En réalité, il existe des techniques de manipulation, d’intoxication qui n’ont pas été utilisées.
Le seul parti de gauche dont la presse a été très présente est Al Mounaataf. Là encore l’analyse de la position de ce parti pourrait expliquer l’intérêt d’un tel engagement. Le parti de Monsieur Khiary, considéré comme une œuvre de M. Basri, n’a jamais été vraiment accepté par la gauche. Le fait qu’il soit en dehors du gouvernement lui permet de faire « du bruit ».

Peut-on réellement considérer que la seule couverture de l’évènement constitue un danger pour le gouvernement et un atout pour les grévistes ? Il faut pour cela que l’opinion publique soit forte et que la politique dépende réellement des opinions des citoyens. Force est de constater que nous ne sommes ni dans un cas ni dans l’autre. A tel point que la seule explication qui reste crédible est celle du « je-m’en-foutisme » du gouvernement. Le peu de cas que des hommes politiques conscients des intérêts en jeu et du poids réel d’électeur au mieux vénaux et pire incultes (et souvent les deux à la fois) n’est plus à démontrer.
Le traitement de cette information par la presse partisane est symptomatique de la conception que cette presse a de son rôle. Celui-ci dépend bien évidemment de la position où se trouve le parti et non d’un quelconque principe. Il faut reconnaître pour être honnête qu’il ne s’agit pas là d’une spécificité marocaine. Bien des pays traditionnellement démocratiques adoptent la même attitude. Disons que la différence est une différence de degré plus que de nature.

La politique du silence n’est pas une invention du gouvernement actuel. Les partis de l’opposition d’alors (aujourd’hui au gouvernement) en souffraient, ou faisaient semblant d’en souffrir. Ils jugeaient alors de tels agissements comme une preuve irréfutable du manque de démocratie dont souffre le pays. Voire même de non respect des libertés et de manque de respect pour les citoyens.
Non seulement les journaux de ces partis, aujourd’hui au gouvernement, passent sous silence l’évènement, mais ils n’ont de cesse que de chanter les « exploits » et les « fabuleuses » réalisations depuis qu’ils ont pris le pouvoir. Ces journaux nous chantent le bonheur où se trouvent les marocains, mise à part bien sûr, une poignée d’universitaires en grève de la faim pendant 84 jours.
Le mouvement se trouve de fait ou devrait normalement se trouver récupéré. Certaines personnes ont agité le spectre de la récupération par certains mouvements « non démocratique » (ce qui est en soi une aberration quand on sait qu’au Maroc, de démocratie il n’y a que le nom). Comme l’occident s’accommode volontiers de certains régimes « non démocratiques » en mettant en avant la peur des islamistes, certains disent aux titulaires du Doctorat français qu’ils devraient accepter une injustice car leur revendication risque d’ouvrir « la boite de Pandore ». Le « risque » est fort probable. Le désespéré ne refuse pas la main qu’on lui tend. Encore faut-il que les « islamistes » aient envie de lui tendre cette main. Pour l’instant même les islamistes ne jouent pas le jeu de la récupération ou du soutien (ou ne la joue pas totalement). Ils ont probablement plus à gagner en négociant autrement, en jouant même cette carte dans l’autre sens. Ils peuvent facilement brandir la menace d’un soutien au mouvement. Une menace qui pourrait leur ramener beaucoup plus de bénéfices que le soutien d’un mouvement sans appui populaire solide. Cette analyse manque affreusement de preuve et n’a de sens que celui de questionner une attitude qui paraitrait inacceptable en occident : comment se fait-il que les partis politiques ne se soient pas manifestés avec plus de vigueur ?

Reste alors le syndicat. Cette instance a pour rôle de défendre les intérêts des enseignants. Tous les enseignants. Et rien que les enseignants. C’est ce qui s’est passé avec l’inscription du problème des titulaires du Doctorat français comme un problème prioritaire. Les trois derniers congrès ont pris une résolution ferme à ce sujet. Ce syndicat est lui-même traversé de tensions et de mouvements. Un choix s’est posé à l’association des titulaires du Doctorat français et elle a fait le seul choix qui parait être conforme aux idées et convictions des affiliés à l’association : la gauche contre les islamistes. Beaucoup de titulaires du Doctorat français ne cachent plus aujourd’hui leur regret d’avoir fait ce choix.
Les titulaires du Doctorat français continueront-ils à suivre leurs convictions ? Je n’en doute pas, mais celles-ci ne sont plus forcément les mêmes depuis cet événement. Certains ne s’en cachent pas, d’autres avouent sans complexe qu’ils voteront « contre » et non pour tel ou tel candidat.

La suite : L’argument médiatique


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