
4- L’argument politique
5- L'argument médiatique
6- L'argument moyen de lutte
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L'argument : moyen de lutte!
Beaucoup de collègues, et parmi eux beaucoup de titulaires du Doctorat français, ont été surpris voire choqués par le recourt à la grève de la faim ! Disons tout de suite que si autant d’opinions se sont exprimées sur ce problème c’est bien parce qu’il y a eu une grève de la faim. Même certains titulaires du Doctorat français semblaient découvrir un problème vieux de 22 ans. De même plusieurs associations et instances des droits de l’homme, plusieurs hommes politiques et personnalités étrangères ont été interpelés par ce geste. De ce point de vue, on ne peut nier l’efficacité de l’outil. Il convient cependant d’essayer de comprendre pourquoi un tel geste à tellement « choquer ». Que connaît-on de la grève de la faim ?
La grève de la faim est un geste extrême où une personne désespérée met en scène sa mort. L’aspect tragique émane essentiellement de cette mort donnée comme spectacle inscrit dans le temps. Cela bouscule les règles. Une mort est toujours cachée. On la découvre par hasard. C’est souvent une nouvelle, une mauvaise nouvelle, brusque, imprévue. La grève de la faim voudrait au contraire prendre des témoins, étaler dans le temps la mort. Chaque jour la mort s’approche davantage, et le risque grandi. Les témoins confrontés à cette réalité ne peuvent plus la nier. Par cette particularité, la grève de la faim est un moyen de pression.
La grève de la faim met en balance la vie et une revendication. Le gréviste semble dire : « rendez-moi justice ou vous aurez ma mort sur la conscience ». Il faudrait alors que la revendication vaille la vie. Un déséquilibre entre les deux, entre la vie et la revendication, rendrait le geste excessif, inapproprié, et peut être inefficace. Mais l’inefficacité du geste pourrait aussi émaner d’une analyse inadéquate de la valeur de la deuxième partie de la phrase « vous aurez ma mort sur la conscience ». S’il n’y a pas de conscience, s’il n’y a pas de considération pour la vie, il devient absurde d’en faire un moyen de pression. C’est comme si les victimes d’un dictateur sanguinaire menaçaient de se suicider s’il n’accédait pas à leur requête.
Toute l’indignation qu’a suscitée le mouvement de la grève de la faim menée par quelques collègues titulaires du Doctorat français vient justement de l’évaluation de cet équilibre entre la vie et la revendication ; ou plutôt du déséquilibre entre les deux.
Pour faire plier un responsable il ne suffit pas de mener une grève de la faim, surtout dans les situations où les responsables sont particulièrement insensibles à l’argument humain. La grève de la faim est un moyen de pression qui cherche à rétablir l’équilibre des forces en faveur de « la victime ». Pour cela, il est important de médiatiser cette mise à mort. Réussir à sensibiliser le maximum de personnes est la meilleure façon de ne faire de la grève qu’un outil de pression et non une véritable mort annoncée. De leur côté les responsables, conscients de cet enjeu médiatique, feront tout pour qu’un tel mouvement passe dans l’indifférence totale.
Si la relation entre la revendication et l’outil parait déterminante, l’identité de celui qui mène la grève est un autre élément décisif. Beaucoup de personnes, depuis l’enfant qui boude en menaçant de ne plus manger aux prisonniers politiques, recourent à ce moyen. En fait, il y a bien un point commun entre ces deux cas extrêmes. La grève de la faim est l’outil du faible. C’est le fait de personnes acculées à agir de la sorte parce qu’elles ne disposent plus d’aucun moyens de se faire entendre devant une autorité qui les écrase. C’est le cas des plus démunis autour de qui on a érigé des murs et barricades pour cacher au monde leur misère. Ils cherchent à appeler à la compassion, à la solidarité, à la pression du grand nombre. C’est le cas au Maroc des diplômés chômeurs et de certains prisonniers. Rien que l’identité des personnes ayant mené une telle action au Maroc, rend l’idée que des professeurs y recourent difficilement concevable. Ne sont-ils pas à la fois libres et bien payés ? J’ai entendu plusieurs fois cette phrase indignée dans la bouche de certains collègues : « Si eux ils font grève, que reste-t-il aux chômeurs ». On pourrait ajouter « et aux prisonniers ». Une telle remarque met en évidence la disproportion, cette fois-ci non entre la revendication et le moyen, mais entre l’outil et les personnes qui y ont recours. Autrement dit on n’a pas le droit de mener une grève de la faim quand on est professeur parce qu’une revendication de statut n’est pas une question de vie ou de mort. Et puis parce qu’il existe certainement d’autres moyens d’actions plus adaptés au cadre. Nous verrons sur ce point les arguments des titulaires du Doctorat français, mais essayons dans un premier temps de comprendre le sens de cette image dévalorisée qu’a ce moyen d’action.
Dans l’histoire des luttes pour les droits spoliés, la grève de la faim n’est pas une invention marocaine. Plusieurs personnes célèbres ont recouru à ce moyen de lutte. La liste pourrait paraître prestigieuse : Ghandi, les prisonniers irlandais, les prisonniers turcs, les prisonniers de Guantanamo, le député Lassale etc.
On peut déjà à la lecture de cette liste constater que c’est parfois la personnalité du gréviste qui donne toute sa « valeur » au geste, d’autres fois c’est la grève elle-même et surtout son ampleur qui rend la personne célèbre. En fait, dans les deux cas la grève de la faim joue son rôle d’outil médiatique ou utilisant la médiatisation comme principe de base.
On peut aussi conclure que ce ne sont pas forcément les plus démunis qui recourent à la grève de la faim. Reste maintenant à répondre à cette question qui remet sur le tapis la notion d’équilibre entre la grève, entant que moyen extrême, et la revendication.
La grève de Ghandi est grande comme sa revendication. Il cherchait à libérer tout un pays du plus grand empire de l’époque. La revendication du député Lassale est une cause d’autant plus « noble » qu’elle concerne les autres et non lui-même. Il voulait que des concitoyens gardent leur travail.
Les titulaires du Doctorat français, quant à eux, réclament une reconnaissance pour eux. Leur combat parait « bassement » égoïste. Ils ne se sacrifient pour personne. Peut-être, affirment-ils, pour une cause. Quelle est leur cause ? Un statut ? Oui c’est la raison immédiate, ce sont les termes de leur revendication : « PES immédiatement ». Mais alors est-ce que ça vaut la peine ?
Cela dépend du point de vue où l’on se situe. Pour ceux qui n’ont pas subit une injustice, qui ne la vivent pas de l’intérieur, ils peuvent en effet déclamer depuis le confort de leur situation « non, ça ne vaut pas la peine ». Pour ceux qui au fond de leur cœur ont un sentiment dont ils ont honte même dans leur intimité, un sentiment de jalousie, de peur de rester seule dans une situation qu’ils vivent comme un calvaire, ils peuvent dire, selon leur intelligence, « mais non, ça ne vaut pas la peine » ou quand ils n’ont même pas l’intelligence de cacher un sentiment inavouable : « il faut les punir, il ne faut accéder à leur requête ». Que c’est triste et amusant à la fois d’entend certaines personnes parler de « moyen civilisé et éthique de revendiquer ses droits » quand on sait comment dans leur quotidien personnel et professionnel il malmène ces « valeurs ». Un collègue de Casablanca, a poussé son « indignation » jusqu’à recommander au ministère de licencier les grévistes. Le fait est que tout le monde universitaire, et le collègue en question le premier, sait que pour l’université très peu de collègues ont ce qu’on appelle en arabe « une jalousie » et qu’on ne peut malheureusement pas traduire. Car cette « jalousie » pour la fac peut devenir une jalousie tout court.
Il y a ici deux éléments à retenir : d’abord la perception qu’on a du problème et en suite l’intérêt par rapport à ce problème. Il y a certainement des choses inavouables et beaucoup de personnes critiquant le mouvement ne le font pas pour des raisons aussi nobles qu’ils voudraient le dire. Si non ils se seraient manifestés avec beaucoup moins de violence, et ils auraient été choqués de belles lurettes étant donné que dans notre système d’enseignement il y a beaucoup de moments et de faits qui pourraient malmenés une conscience sincère.
Est-ce un droit de revendiquer l’application stricte de la loi ? Nous avons vu que plus personne ne remet en cause cette vérité, sinon ceux qui ne supportent pas qu’elle existe ou qui ne supportent pas qu’il y ait justice. Mais combien même on a reconnu la véracité de l’injustice, est-il « raisonnable » de mettre sa vie en péril pour cela ? Un collègue m’a dit un jour « tu vois même s’ils ont gain de cause, est-ce que l’argent qu’ils auront gagné suffira à réparer les séquelles au niveau de leur santé ?». Le collègue parait gentil. Il se préoccupe, comme beaucoup de ceux qui n’aiment pas les titulaires du Doctorat français, de leur santé, de leur bien être, de leur famille. C’est drôle !
J’ai toujours pensé qu’une confusion s’est installée entre la revendication des titulaires du Doctorat français et sa motivation. En fait c’est l’injustice qui est première. Si les titulaires du Doctorat français réclament et demandent au gouvernement de statuer sur leur diplôme c’est pour lever cette injustice. Une injustice qui fait que le Doctorat français est le seul diplôme qui n’a pas était soumis à la commission des équivalences. Cela ressemble à une recherche d’un statut et par la même occasion des bénéfices qu’octroie ce statut. Les adversaires des titulaires du Doctorat français pensent vider les revendications de ces derniers de toute légitimité en les ramenant à des considérations matérielles. Il est encore une fois amusant de voir les personnes les plus éloignées de ce qu’on pourrait appeler des valeurs, revendiquer que les autres les aient. En réalité, ils pensent qu’il est tellement difficile d’avoir des valeurs que s’ils en réclamaient aux titulaires du Doctorat français ceux-ci ne pourrait qu’échouer. Je pense que toute revendication est légitime quand on a subit une injustice. Il n’y a aucune honte à chercher à gagner plus d’argent. Une revendication comme celle-là n’exclut pas les principes et valeurs. C’est même l’inverse qui est juste : des hommes sans valeurs ne mettraient jamais en péril leur vie, qui leur semble si minable, si minuscule qu’ils y attachent.
Malgré la difficulté qu’auront certains à l’accepter, la seule vérité valable, l’unique raison qu’on doit évoquer est celle-là : les titulaires du Doctorat français n’ont pas mené une grève de la faim pour un statut, mais contre une injustice. Peut-être que tous n’ont pas cette « noblesse », mais ceux qui ont mené cette grève (ils ne sont que 12) ne peuvent être soupçonnés de courir derrière un gain matériel. S’il y a une injustice c’est leur plus strict droit. Or il y a bien injustice.
Comment justifier autrement le fait que parmi les grévistes il y a des personnes aisées qu’une augmentation de salaire ne pourrait motiver ? Comment expliquer qu’une personne ayant déjà le grade PES fasse la grève de la faim ? Comment expliquer que plusieurs collègues avec ce grade, viennent soutenir les grévistes ? Pour comprendre ces choses là il faudrait avant tout savoir ce que c’est qu’un principe.
J’avais évoqué dans un autre texte certaines luttes refusant de céder sur les principes au nom d’un réalisme qui leur spolie une partie de leur droit. Le réalisme aurait consisté, pour les titulaires du Doctorat français, à accepter une petite injustice au lieu d’une grande. La proposition du ministère va dans le sens. (même cette proposition enrage certains collègues « anti-DF » au nom de je ne sais quel principe !). Que les personnes concernées n’acceptent pas les demi-mesures, c’est leur droit le plus strict.
C’est donc un sentiment d’injustice qui motiverait le choix du moyen utilisé. Mais aussi l’épuisement des autres moyens et le temps qu’a duré cette histoire. On a tendance à l’oublier. Certains collègues ont l’impression que les titulaires du Doctorat français ont soulevé un problème et ont tout de suite lancé un mouvement de grève. Ce n’est pas vrai.
Enfin, si pour réussir, une grève de la faim a besoin de mobiliser l’opinion publique, il faudrait aussi qu’elle puisse s’adresser à des responsables ayant une certaine conscience et une culture du dialogue. Malheureusement, notre pays, est un pays où le droit et la démocratie sont en construction. C’est une façon élégante de dire que nous ne sommes pas démocrates, que les lois peuvent être bafouées. Nos intentions et notre projet de « construire » un état de droit devrait excuser notre défaillance. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas eu cette injustice, ni des enseignants acculés à mener une grève de la faim pendant 84 jours sans qu’aucun responsable ne prennent la peine de discuter avec eux. On ne peut, dans de telles conditions, dénier à ces universitaires, après plus de vingt ans, de revendiquer un droit par le moyen qui leur semble le plus adéquat.
Suite : l’argument humain.
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