
Cher ami,
Tu as tenu à me témoigner une "reconnaissance" que je ne mérite pas. Ce n'est pas de la fausse modestie, c'est de l'humilité devant l'immensité de ton courage. Votre geste, à toi et aux autres, rend tout ce qu'on fait dérisoire.
Je ne te cache pas que ta lettre m'a ému. elle m'a aussi flatté. Tu as donné à mes textes le seul sens que j'espérais: qu'ils trouvent à vos yeux une raison d'être. Je les ai écrits un peu comme la confidence d'une conscience boulversée. Mon lecteur espéré ne pouvait en toute logique être que vous, amis grévistes. Vous êtes la raison de ces textes, vous en êtes le fondement et l'aboutissement. Vous êtes l'impulsion qui a donné vie à une parole jetée dans un Blog. Vous êtes la conscience secouée de tous les collègues, femmes et hommes libres qui ne supportent pas que vous restiez seuls. Votre geste dépasse de loin votre abnégation pour nos droits à tous. Il a mis à nu notre "monde". Nous faisions des projets, nous avions des espoirs. Puis vous êtes venus. Le brouillard s'est dissipé et les choses se sont montrées dans leur nudité. Nous avons compris alors que nous étions les spéctateurs d'une comédie dont nous croyions êtes les acteurs. Nous nous sommes rendus compte que tout n'était que discours et que la réalité est amère. Permets-moi, cher ami, de nommer cette réalité.
Nous sommes dans un pays de non droit. Tu pourrais trouver mon affirmation un peu ingénue car tout le monde le savait. J’avais cependant l’espoir que les choses changeaient. Nous sommes gouvernés par des hommes que nous n’avons pas choisis et qui ne nous ont pas demandé de les choisir. Ils ont un immense irrespect pour ceux qui cherchent la justice, car la justice est leur propre négation. Ils ont un immense irrespect pour la vie, car leur vie, malgré les fastes qui l’entourent, est une grande misère. Ils ont un immense irrespect pour les enseignants libres et fiers, car pour eux tout est vénal même l’honneur. Ils veulent, par leur indifférence, nous humilier, nous casser. Mais ils se rendent compte que s’ils ont le pouvoir de ne pas nous donner nos droits spoliés, ils n’ont aucun pouvoir de nous enlever notre dignité.
La vérité que vous avez dévoilée, cher ami, est aussi ces collègues qui ont paniqué jusqu’à l’hystérie quand ils ont compris qu’un espoir de réparer une injustice se profile à l’horizon. Ils ont subitement commencé à aimer l’université alors qu’ils l’ont toujours désertée. Ils ont commencé à s’inquiéter pour l’avenir des étudiants qu’ils méprisaient avant car ils n’ont à leur offrir qu’un maigre cours non assimilé. Ils ont commencé à être jaloux de la « valeur scientifique » des enseignants, eux dont la valeur égalerait au mieux le zéro. Puis, las de ne pas avoir réussi à nous entraîner sur leur terrain, où les chiens enragés se livrent à un combat déshonorant pour tous, ils ont commencé à exprimer leur amertume sans fard, sans masque. Ils exprimaient par là leur désespérance, leur mal être auquel il ne manque qu’une larme chaude de rage pour que le tableau soit pathétique. Leur cœur se sent à l’étroit et ils ont du mal à voir le bien exister quelque part. Nous leur pardonnons leur égarement car notre combat est ailleurs.
La vérité que vous avez mise à nu est aussi cette université, notre raison d’être, notre métier, notre fierté qui se vide un peu de son sens et devient une bâtisse sans âme. Elle l’était peut-être un peu avant, mais nous peuplions son vide de nos convictions et nous portions à ces jeunes étudiants, pauvres et blasés, la confiance pour nourrire leurs maigres espérances dans un avenir meilleur. Des étudiants m’avouent chaque année qu’ils ont choisi la faculté parce qu’ils ont échoué partout. J’essaye toujours de leur donner l’espoir en leur disant que le travail fini toujours par être payant. J’avais l’outrecuidance de me donner en exemple, moi l’enfant du peuple devenu professeur. Pourrais-je encore affirmer cela ?
Sais-tu, cher ami, que finalement dans ce tableau noir brillent deux lueurs d’espoir. La première vient des étudiants dont le cœur généreux n’a pu supporter que des professeurs, des marocains, des êtres humains puissent être malmenés de la sorte par un gouvernement… Ils ont fait ce qu’aucun collègue (ou alors très peu) n’a fait. Exprimer une solidarité, une compassion même. Dans plusieurs universités ils se sont manifestés par des gestes élégants et civilisés. Ils sont 150 à avoir signé une pétition à El Jadida, Six à s’être déplacés depuis Fès pour témoigner de leur solidarité. Et d’autres encore partout…
La deuxième lueur vient de vous, de votre courage qui force le respect. Je ne sais pas de quoi est fait demain, mais je sais que quelque soit l’issue de ce problème nous vous porterons toujours dans notre cœur.
Cher ami, nous ne nous connaissons pas de vue. Notre lien est simplement cette parole sincère que tu as mise dans ta lettre. C’est pour le moment notre point commun car nous sommes différents. Tu es à l’intérieur, je suis à l’extérieur. Tu es allongé, je suis debout. Tu es affamé, je suis repu…
Je suis en apparence celui qui est dans la meilleure situation Pourtant quand je remballe mes espoirs après une journée passée tout près de vous pour aller prendre un train et rentrer chez moi, je suis le vaincu qui déserte et tu es le vainqueur qui résiste. J’exhibe une pseudo liberté que je n’ai jamais choisi, tu te flattes d’une « captivité » que tu as choisie. C’est là notre principale différence : tu as choisi, tu as décidé et tu décideras librement. Je me contente de ce que j’ai. N’est-ce pas une raison valable pour être modeste ?
C’est pour cette raison que j’ai pour toi et les autres collègues une immense admiration acquise définitivement et pour la vie.
Tu es le héros et je ne peux espérer que d’être l’ami du héros.
Bien à toi.
Khalil Mgharfaoui



