lundi 27 novembre 2006

La Gauche Cause!



Pardon à ceux qui y croient encore mais peut-être ont-ils eu plus de chance avec leur gauche. Je ne parle forcément que d'une certaine gauche.


La gauche cause !

Qu’ils étaient beaux ces moments de lutte ! On nous présentait notre combat comme un sacrifice immense pour le bien de l’humanité. Rien que ça ! Nous étions nourris au discours mielleux et pompeux de la gauche, discours généreux et intransigeant: nous sommes le monde !

Que c’était beau d’être de gauche ! Y a-t-il plus juste qu’un homme de gauche ? Y a-t-il plus généreux ? Plus Homme ? Je pensais sincèrement que la qualité humaine leur était exclusive. Les autres ne sont que des capitalistes, profiteurs, exploiteurs ou alors ce sont des intégristes, passéistes. Non, ou on était de gauche ou on n’était pas homme.

Qu’il était beau leur discours, jusqu’à il n’y a pas longtemps. Cela vous donnait le frisson des grands jours que notre angélisme appelait « le combat décisif »! Nous y avons cru et certains y ont cru plus que d’autres. Ils l’ont payé de leur vie, de leur avenir. Mais c’était beau le sacrifice pour une cause ! Les uns tombaient et se relevaient, les autres reprenaient l’étendard pour aller de l’avant contre l’obscurantisme, l’exploitation. On était heureux et fiers de prendre des risques car notre vie nous paraissait insignifiante devant l’immensité de la tâche. J’avais parfois honte de ne pas être, par ma naissance, de ces "damnés de la terre".

Nous avions vingt ans et pas grand-chose à perdre. Le discours transformait les souffrances en moments de joie. Qu’un séparatiste irlandais mène une grève de la faim et nous étions scandalisés. N’est-ce pas M. El Habib ? Nous ne connaissions rien de cet irrlandais, ni ce qu’il a fait, ni ce qu’il voulait faire, nous étions scandalisés qu’un combattant soit victime de "l’impérialisme mondial". Nous étions admiratifs devant son courage et son obstination à se sacrifier. Il est mort et il nous a laissé des photos à accrocher aux murs lors des soirées poétiques organisées par l’UNEM à Rabat, L’UNEM de gauche, purement de gauche. La parole s’enflamme. Car tout est discours. N’est-ce pas M. EL GAHS, M GUESSOUS? Grandes... "consciences" quand il s’agit de la Palestine, de l’Ireland ou de l’Erythrée.
Voilà une autre image, une autre photo, un autre slogan. Une parole, un discours qui s’ajoutent au discours. Et la gauche cause, …. la gauche glose, car la gauche est "gloseuse".

Puis vint le temps où elle a cessé de parler. Elle a pris le pouvoir. En réalité c’est le pouvoir qui l’a prise. La gauche a perdu de son éloquence. Elle s’est assagie. Elle est devenue réaliste. Et les principes ? Comment transcrire un rire sonore et roulant pour répondre à cette question?

Voila des marocains, hommes et femmes, pères et mères de famille, professeurs universitaires qui plus est… ils font grève de la faim pendant 24 jours… (jusqu’au 24 novembre 2006) vingt-quatre-jours…576 heures sans manger ! … et pas de discours ? … Non pas de discours. La gauche se retient car si elle essaye de parler, il ne sortirait de sa bouche qu’un rire trop fort pour qu’il soit sincère. Un rire nerveux que tous ceux qui ont trahis leurs principes connaissent. Rien ?... Rien… Ils ne mangent rien ? … Rien !
Où sont-ils donc passés ces donneurs de leçon, qui nous ont lancé à coup de slogans devant les canons des fusils un 21 juin 1981 ?

Je me rappelle d’un certain « moharir » et ses pamphlets enflammés sur la liberté de la presse.
Peut-être que sa mort a annoncé la vraie mort de la gauche. Mais il y a tromperie sur la marchandise. On m’a fait croire que le défunt mouharir a eu un héritier.
Que disait Al mouharir ? Que la presse dit, informe, renseigne le citoyen contre les forces obscures (impérialistes, sionistes, etc.) qui ne veulent pas qu’on sache.
Que doit-on savoir ? Les souffrances du peuple ? Pas forcément, tout événement est « journalistiquement » légitime. En parler ne signifie pas le cautionner. Vous voyez, je ne vous reproche pas votre position mais votre silence après tant d’année de bruit, de vacarme (et dire que j’entendais cela comme une musique).
Il y a des professeurs qui font grève de la faim pendant 24 jours. Que dit l’héritier du « mouharir » ? Rien ! Il jeûne ma parole. Ne voit-il vraiment rien ? Et la bien nommée Libé, a-t-elle réellement le courage de son nom ? Rien… Oh si 2 textes quand même…

Pourtant les deux journaux sont là dans les kiosques. Ils parlent de quoi alors ? De tout ce que le gouvernement fait de bien. Et il ne fait que du bien. Il fut un temps (le temps du discours) ou cela s’appelait « العام زين ».

Les chiffres

J’ai fait les calculs, histoire de passer le temps.
35 titres (journaux, magazines, agence de presse etc.) ont parlé du problème des DF. 131 textes ont été écrits. Etalés sur une période allant du 21 mars au 24 novembre 2006 où l’affaire est devenue publique, soit plus de huit mois.
La presse partisane de gauche ou de droite a écrit 43,51% des articles. C’est-à-dire que la presse libre (non affiliée à un parti politique) a pris en charge 56,49% du total des articles. Le problème n’est-ils pas politique, social, syndical ?
Cette petite moitié écrite par les journaux des partis se répartit inégalement entre les partis de gauche et les autres tendances (On ne peut pas parler au Maroc d’une droite. En réalité je me demande si on peut parler de gauche même si le parti de M. Elyazghi a choisi pour emblème la rose).
La gauche toutes tendances confondues a publié 15,26% des 131 articles Alors que la droite en a publié 28,25% . Le reste est bien sûr le fait de la presse dite libre.

Essayons maintenant de voir qui est dans les 15,26% de gauche. 60% des articles des journaux de gauche sont du à un seule titre : Al Monataf de M. ElKhayari (FFD). Cela mérite d’être analysé. On sait que c’est un parti mal aimé de la gauche pour des raisons historiques. L’autre minoritaire de la gauche, le PPS a écrit dans ses deux organes (Al Bayane et Bayane Al Yaoum) 20% des articles. A eux deux ces deux partis totalisent 80% des articles écrits par la gauche sur le problème des DF.
Le premier parti du Maroc, celui de M. le ministre de l’enseignement supérieur n’a participé dans l’information des citoyens que par 2 articles dans libération (en français) soit 1,52% des 131 articles. Quand on compare ce chiffre au 13,74% de Rissalate al oumma ou au 9,16% de Al Mounataf, des questions légitimes peuvent être posées sur le devoir d’information de la presse.
Si on affine encore l’analyse en prenant en considération la période de la publication des articles on découvre d’autres vérités.

Depuis la grève de la faim

Sur les 131 articles publiés, 98 l’ont été après le 1e novembre. Cela représente 74,80%. Le mouvement de la grève de la faim a certainement rendu le problème des DF plus médiatique.
De ces 98 articles seuls 16 émanent de la gauche (16,32%). La droite quant a elle, elle a publié 28,57% de l’ensemble des articles depuis le 1e novembre.
Les journaux de l’USFP n’ont publié depuis cette date que 12,5% des articles de gauche et 2,04% de l’ensemble des articles. Le reste de la gauche a pris en charge les 87,5% qui reste.
Bien entendu, nous avons abordé la question en terme de titres appartenant au parti de M. EL Malki. Il y a une vérité atroce qui se cache derrière ces chiffres : le journal « AL ITIHAD AL ICHTIRAKI » a publié 0% des articles. RIEN. Le journal arabe du parti majoritaire…. RIEN.
Quand je vous disais que le pouvoir a pris la gauche.
C’est vrai que « العام زين ». Tout va bien.

Ailleurs, sous d’autres cieux, il y a ce qu’on appelle des « consciences ». Des hommes et des femmes qui par courage et par principe viennent s’enquérir du désespoir des gens qui n’ont plus confiance dans leur pays, et qui recourent à des moyens extrêmes pour se faire entendre.
Merci M. EL MANJARA d'être passé. Merci à tous ceux qui ont poussé l'élégeance jusqu'à venir dire un mot léger et doux traduisant leur soutien, leur compassion.
Mais la gauche... de M. le ministre... RIEN. Quand même, une parole, un mot, un murmure, un chuchotement, un tout petit son, venant de vous, vous dont les cris assourdissaient les horizons… NON RIEN !
Même pas de visite pour ….. RIEN !

samedi 25 novembre 2006

Discussion édifiante!


Ma mère m’a rendu visite ce soir. Elle paraissait inquiète et angoissée, comme si elle portait en elle une lourde déception dont elle voulait se débarrasser. J’ai tout de suite compris qu’elle allait m’annoncer quelque chose de grave.
Ma mère est une dame d’un certain âge. Elle a passé sa vie à en vouloir à son père d’avoir brisé sa "belle carrière" en interrompant ses études. Quand on lui répétait qu’arrêter les études à la classe du CP ne mérite pas d’être appelé « une interruption des études », elle nous répondait que ces quelques mois passés à l’école des français valaient beaucoup plus que toute notre école primaire et même secondaire. Cette équation lui semblait d’autant plus juste qu’elle voyait bien que mon père, qui n’a jamais été dans une école française et qui a passé beaucoup de temps dans son école coranique, n’arrêtait jamais de lui poser la même question « qu’est-ce qu’il a dit ? » quand ils regardaient ensemble un film.


Ma mère regardait son verre de thé comme si elle lui parlait quand elle me lança :
« - Dis-moi mon fils, j’ai vu à la télévision des professeurs comme toi faire une grève de la faim.
- Oui mère.
- C’est quoi cette histoire ? Le makhzen ne vous paye plus ?
- Non, c’est plus compliqué. Je ne sais pas si tu vas comprendre…
- Quoi ? traite moi d’imbécile pendant que tu y es…
- Pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire. Voilà l’Etat ne reconnaît pas notre diplôme comme étant ... un... un « bon » diplôme. Comme celui des marocains…
- Vous n’êtes pas des marocains, vous ?
- Si, mais nous avons fait nos études en France. Et il parrait que le diplôme français est moins bien que le diplôme marocain.

Elle semblait déconcertée. Quelque chose lui paraissait illogique dans mes propos. J’ai senti son embarras et j’ai essayé de lui expliquer, mais elle m’a interrompu
- attends, si j’ai bien compris, tu as passé tant d'années à étudier ici et tu nous as tellement embêté pour continuer tes études en France. Tu as passé des années là-bas. J’étais angoissée à l’idée que tu ne rentres jamais au Maroc parce que tout le monde me disait que les jeunes quand ils vont là-bas ils trouvent un monde qu’il ne veulent plus quitter. J’étais en même temps heureuse pour toi parce que tu étais dans un monde qu’on a du mal à quitter. Tout cela pour te rendre compte à la fin que si tu voulais réussir tes études, si tu voulais avoir le meilleur diplôme il fallait rester au Maroc. C’est ça ? dis-moi c’est ça ?
- Oui c’est ça mère.
- Mais alors tous ces gens qui se saignent pour mettre leurs enfants dans des écoles françaises, qui se tuent pour leur trouver une inscription en France, avec un visa et tout ce que ça coûte, ils ne se rendent pas compte qu’ils ont tout chez eux ? Que nos écoles sont les meilleures ?
- Je pense qu’ils ne se rendent pas compte.
- Ne te fous pas de moi. Tu es professeur. Tu connais bien l’université marocaine et française. Alors dis-moi elle est bien votre université ?
- Excellente.
- Mieux qu’en France ?
- Largement.
- Dis-moi mon fils. Toi tu es allé faire des études en France pour apprendre la langue, le français, n'est-ce pas ? Tu es professeur de français, n'est-ce pas? Est-ce que nous au Maroc , nous enseignons mieux le français? laissé
- Si tu penses vraiment que les français parlent mieux que nous le français, tu te trompes mère.
- Tu vois ça me fait plaisir. Je savais que nous pouvions dépasser nos anciens maîtres. Ils nous ont colonisés, ils nous ont formés dans leurs écoles ; ah si mon père m’avait laissée terminer mes études ! mais aujourd’hui tu me dis que nos universités sont meilleures. C’est comme si on a obtenu notre indépendance une seconde fois. Je te remercie pour cette bonne nouvelle.

Elle prit une gorgé de thé et dans sa tête une foule de questions semlaient se bousculer.
- Dis-moi, il faudrait alors que les mamans françaises nous envoient leurs enfants pour étudier chez nous. Est-ce qu’il y en a chez vous à l’université ?
- Non pas encore... Mais... il y a des africains. Peut-être qu’ils ne vont pas tarder à venir les jeunes français.
- Surtout ne soyez pas trop sévère avec eux. Il faut reconnaître qu’ils nous ont laissé de bonnes choses.
- Rassure-toi mère. Nous les traiterons bien.
- Tu vois je suis triste pour tes collègues mais heureuse que le Maroc soit en si bonne position. Mais dis-moi, ce n’est quand même pas parce que nos universités sont meilleures que nous dépassons la France en tout ? Tiens ta voiture, elle est française, n’est-ce pas ?
- Oui mère. Mais dans les usines françaises ce sont des marocains qui l’ont montée.
- Allahou akbar ! Quel bonheur ! Que dieu nous préserve du mauvais œil. Ecoute mon fils. Vas dire à tes collègues de remercier dieu et de pardonner à ceux qui leur font tort. Ils ont choisi le mauvais pays pour faire leurs études, mais ce n’est pas grave. Ils peuvent être fiers de leur pays. »

Finalement tout est question de point de vue. Mais c’est vrai que notre pays est merveilleux.

lundi 20 novembre 2006

« Papa on est fière de toi… »





« Papa on est fière de toi… »
J’ai embrassé ma fille pour lui souhaiter bonne nuit. C’est un petit rituel qui a pris place dans notre vie et qui nous rassure tous les deux. Puis, je suis retourné à mon ordinateur pour lire mon courrier « DF » (Doctorat Français) et aller sur le site (http://doctorat-francais.ifrance.com/ ). Un collègue de la faculté des sciences (Faouzi : afaouzi63@yahoo.fr) nous fait chaque soir la synthèse des nouvelles concernant cet imbroglio qu’est devenu le dossiers des professeurs DF. Il n’envoie jamais ses commentaires avant 22h00. Il a sûrement, lui aussi, son propre rituel : faire dormir les enfants, ramener le calme et le silence à la maison pour se concentrer et faire le point : Quatrième semaine de grève de la faim ; 20 jours de jeûne ; presque un autre Ramadan. Y aura-t-il un Aïd au bout ? Ces Docteurs grévistes de la faim ont eux aussi des enfants qui attendent leur papa ou maman venir les embrasser et les rassurer la nuit. Mais chez eux, contrairement à ailleurs, les enfants ont appris à être moins turbulents car un enfant solitaire est toujours silencieux. Je me suis rappelé quand j’étais enfant et que mon père tardait à rentrer. Non seulement je n’avais pas sommeil mais ma petite tête bourdonnait de cauchemars. Mon père serait mort. C’est pire qu’une mort, la mort d’un père pour un enfant, fut-elle hypothétique. Dans ces familles de Docteurs grévistes je suppose que le calme règne en surface. Les bruits sont à l’intérieur des âmes agitées, torturées. « Je sais que mon papa est vivant, mais … ! ».
J’ai lu avec beaucoup de tendresse ces quelques mots griffonnés d’une main d’enfant avec ces fautes mignonnes qui vous disent que mes sentiments dépassent de loin les possibilités de mon expression.
« Papa on est fière de toi !»
Un soir, où Papa n’est toujours pas rentré, une maman dans l’angoisse ramène ses enfants autour d’elle. A leurs questions incessantes et persistantes, elle répond par un projet, comme un jeu pour faire oublier un moment la peur, pour faire cesser ces questions qui dépendent d’un homme politique (un seul ?) dont les enfants sont au chaud avec leur gouvernante.
« Et si on écrivait à votre Papa ?
Chouette ! on va jouer ?
En réalité nous allons aussi rentrer en communication avec lui. Vous savez, il est au bout de votre trait de craie. Dès qu’il le lira, le lien s’établira. »
Tout un projet d’écriture. J’ai appris que notre tendance, nous universitaires, à donner de la valeur à un texte en fonction de sa longueur est une aberration. Un mot suffit pour ébranler un monde. « Papa on est fière de toi ».
N’est-ce pas tout un texte, cette phrase ? Ne dit-elle pas tout ? Ne peut-on pas écrire à partir de là toute une thèse (marocaine bien sûr car il faut qu’elle soit la meilleure) ?
Prenez un petit moment. Allez dans la chambre de votre enfant et regardez-le. Vous ne pouvez le regarder qu’avec tendresse. Il dort ? C’est beau un enfant qui dort. Il donne toujours l’impression d’être dans un rêve paradisiaque. Couvrez-le s’il s’est découvert. A-t-il oublié la lumière allumée ? Eteignez-la pour que son sommeil soit paisible, ou laissez une veilleuse pour chasser ses angoisses la nuit. Maintenant que vous êtes rassasié de cette image apaisante, retournez dans votre chambre sur les pointes des pieds. Fermez la porte doucement.
« Je suis heureux ! mes enfants dorment en paix ».
Et les autres ? Les enfants de nos collègues dormant dans une salle mal chauffée à Rabat loin de leur famille ? Font-ils de beaux rêves ? Dorment-ils au moins ? Ils jouent à écrirent à leur papa : « Papa on est fière de toi ».
Si en lisant cette phrase vous n’avez pas lutté pour que les larmes ne vous trahissent pas, si vous n’avez pas senti en vous une rage remonter des fonds de vos tripes, si le monde ne s’est pas écroulé autour de vous, c’est que probablement vous avez la force de ce « ministre-général » qui fait marcher au pas son département en bon gestionnaire responsable. Qu’a-t-il à faire des sentiments de pseudo humanistes, pleurnichards. La politique n’est pas un jeu d’enfant, fut-il un projet d’écriture. D’une main vigoureuse, notre ministre froisse le papier et le jette à la poubelle. Balivernes, sornettes, paroles d’enfants. Il se lève avec au bout des lèvres un sourire narquois. Il se fait tard et la journée était dure. Il faut dormir, mais il va quand même jeter un coup d’œil à ses enfants, histoire de s’assurer qu’ils sont bien couverts.
Pensez-vous réellement, Monsieur, recevoir un jour de vos enfants un texte comme celui-la : « Papa on est fière de toi » ?
Certainement, car vos enfants vous aiment plus que tout au monde. Mais les enfants des Docteurs grévistes de la faim n’ont pas terminé leur texte. C’est un projet d’écriture. Vous avez le pouvoir de modeler ce projet. Vous leur dictez le texte.
Imaginez un peu ce qu’ils diraient, en enfants innocents, s’ils savent que vous les privez de leur papa. Je prie Dieu pour que ce présent (privez) ne deviennent jamais un passé composé. Car si c’est le cas vous risquez de recevoir le même texte de tous les enfants (peut-être mêmes des vôtres) … à la forme négative.
Que Dieu nous préserve !

samedi 18 novembre 2006

Doit-on mourir pour un diplôme?

Résumé pour ceux qui ne connaissent pas le problème :


Les professeurs titulaires du Doctorat Français (DF) recrutés avant 1997 ont été engagés «provisoirement» dans le cadre de « maître assistant ». Vingt deux ans plus tard le ministère n’a toujours pas statué sur l’équivalence de leur diplôme. Pour le ministère marocain de l’enseignement supérieur, TOUS les Doctorats du monde ont l’équivalence du Doctorats d’Etat marocain SAUF LE DOCTORAT FRANCAIS (toute l’Europe, toute l’Amérique, les pays arabes etc.) Le diplôme français est considéré comme moins important que le diplôme marocain et que tous les autres diplômes du monde. Le ministère a fini par reconnaître qu’il a commis une erreur et propose de la corriger partiellement. Les DF veulent avoir tous leurs droits rien que leurs droits. Vingt deux ans plus tard, quelques professeurs entament une grève illimitée de la faim. Certains de leurs collègues ne comprennent pas le sens de leur geste. C’est la question que pose cet article.

Doit-on mourir pour un diplôme ?

Le devoir de « non agression »

Cette question, qui a une résonance rhétorique, conforte tous ceux qui pensent qu’il ne peut y avoir de réponse que négative. Non ! Pardi Non ! On ne doit absolument pas mourir pour un diplôme. C’est absurde ! C’est d’autant plus absurde que ça émane de gens d’un certain niveau : la crème intellectuelle d’une nation, les universitaires, la conscience du pays. Mille fois non ! Il est absurde de mettre sa vie en péril pour une question qui ne concerne pas LA VIE. Oui, ils ont tous les droits de revendiquer ce qu’ils veulent, ces professeurs, mais ils n’ont pas le droit d’utiliser pour cela n’importe quel moyen

Voilà le décor planté pour justifier les quolibets de certains et les railleries des autres.

C’est que dès le départ la question est mal posée. Je la reformule : Doit-on accepter une injustice ? Doit-on tolérer une erreur administrative sous prétexte qu’elle est énorme, qu’elle a trop duré, qu’elle nécessite de la part du fautif trop de « sacrifices » ? Qui oserait répondre par OUI ? Tout au plus peut-on discuter le mot « injustice ». Mais dès qu’on sait que le ministère de l’enseignement a reconnu qu’il y avait bien une erreur et que le débat ne porte plus sur la réalité du préjudice mais sur la manière de le réparer, oublions les railleries et discutons le fond, c’est-à-dire le moyen de lutte.

Réalisme ou justice

J’ai remarqué qu’on parle toujours dans les communiqués du ministère d’une « solution pratique, réaliste ». Pragmatisme oblige ! Les communiqués des professeurs parlent eux de « solution juste, légale ». Voila le fond du problème être ou ne pas être « réaliste » ; être ou ne pas être « juste ».

S’il fallait être réalistes devant les injustices, le Maroc ne serait pas indépendant. Serions-nous plus malheureux pour autant ? Il n’y aurait plus de guerres sur terre car il suffirait que la force s’installe, qu’elle assure une sécurité, un minimum de bien être pour que tout autre revendication devienne irréaliste.

Je vais oser et j’irai un peu plus loin. Cela permettra peut-être à ceux qui n’aiment pas ce texte de le taxer « d’irréaliste ». Tant pis j’y vais quand même. Pourquoi tant de morts et de souffrance en Palestine ? C’est qu’ils n’ont pas voulu être réalistes. On leur a offert 80% des territoires qu’ils revendiquent et ils ont refusé. Arafat, qui a endossé cette responsabilité, a eu cette réponse formidable à quelqu’un qui ne comprenait pas comment les palestiniens refusent 80% des territoires : « je ne comprends pas pourquoi, répond Arafat, les israéliens veulent 100% et 20% en plus ».

C’est qu’ils sont en position de force, les israéliens. Qui donnerait tort aux palestiniens de ne pas acheter 80% de leur terre avec les 20% qui restent ?

Nous sommes dans le même cas de figure. Je pourrais me montrer réaliste et accepter un dédommagement partiel. Cela n’engage que moi. Je serais un opportuniste qui accepte une injustice moins grave que celle qui prévalait avant. Je n’ai pas résolu le problème, je me suis accommodé des arrangements qui me permettent d’acheter la paix et de mieux rembourser mes dettes. Mais si j’ai le droit d’être cet être là, je n’ai absolument aucun droit de juger ceux qui ne s’accommodent pas des demis mesures. Je peux ne pas partager leur courage et cacher cela derrière un désaccord sur la méthode, mais je n’ai aucun droit de les railler. J’ai pour eux beaucoup de respect et d’admiration.

Il faudrait une fois pour toute arrêter les positions : que ceux qui ne sont pas d’accord avec la méthode aient au moins l’honnêteté de reconnaître que ces collègues ont leurs raisons. Et que pour cette raison, on ne peut que les soutenir, combien même ne partageons-nous pas leur méthode. Il faudrait à un moment ou un autre arrêter de taper toujours sur les mêmes et reconnaître que le problème ne réside pas dans l’attitude de ces collègues mais aussi (et à mon avis surtout) dans les agissements du ministre. Nous avons, par notre appartenance à ce corps de métier, un devoir de solidarité, sinon de « non agression ». Comme l’a dit un responsable politique libanais lors de la dernière agression israélienne contre le Liban : « nous ne vous demandons pas d’être à notre côté. Nous vous demandons de ne pas être contre nous ».

Une histoire de qualité et non de quantité

J’ai été une fois sollicité pour me solidariser avec un collègue victime d’une agression. Cela n’avait rien de professionnel mais c’était parfaitement humain. C’est pourquoi je n’ai pas hésité à répondre à l’appel.

Un autre jour, un collègue m’a avoué qu’il avait parfois honte de compter certains professeurs parmi ses collègues. J’ai trouvé cela un peu excessif. Je pensais que chacun était libre d’être ce qu’il voulait. En quoi ça me dérange qu’un collègue soit mesquin ? Puis, je me suis dit que l’image du métier que je fais, de mon identité donc, est liée aussi aux personnes qui partagent ce métier avec moi. Si les professeurs sont estimés, je suis estimé ; si les professeurs sont considérés, je suis considéré ; si les professeurs sont privilégiés, je suis fier d’être professeur.

Or, j’ai vu des collègues à Rabat dans une situation qui ne m’honore pas. Une dizaine de professeurs universitaires, allongés sur des matelas de fortune, le visage blême et les yeux asséchés par plusieurs jours de grève de la faim. La voix de ceux qui trouvaient encore en eux la force de crier quelques slogans était cassée. Je me suis senti si petit devant l’immensité de leur sacrifice. Non, je n’étais pas fier d’être professeur.

Il y a parfois des degrés dans la force de la solidarité. Cela dépend … suis-je concerné par cette histoire ? Totalement, un peu, pas du tout… ? Mon engagement, malheureusement, ne peut plus être mesuré à ce degré d’implication, car des collègues, qu’ils soient considérés comme courageux ou comme fous, peu importe, mais des collègues universitaires comme moi, des pères (ou mères) de famille comme moi, sont entrain de mettre leur vie en danger un peu pour moi. La valeur des choses n’émane pas toujours de leur quantité ; Ici c’est une question de qualité. Il ne faut pas qu’ils soient des centaines ou des dizaines à observer cette grève de la faim pour que la situation soit considérée comme dramatique. Il suffit qu’il y ait un, un seul professeur, pour que tous les autres, quelque soit leur statut, soient touchés, interpellés. Il ne faut pas que je sois titulaire d’un Doctorat français n’ayant pas « encore » soutenu pour que je sois concerné. Il suffit que je porte ce titre de « professeur universitaire ». Il ne faut pas que je sois de gauche ou de droite, croyant ou athée. Il suffit que je sois un être humain pour que je sois sensibilisé. Que Dieu vienne en aide à ceux qui trouvent au fond d’eux une raison quelconque de réjouissance parce que des collègues à eux souffrent ou, pire, parce qu’ils risquent leur santé et leur vie.

La question à poser à mon avis n’est pas pourquoi ces professeurs vont si loin dans leurs revendications, mais pourquoi le ministre les y pousse? Pourquoi, lui qui détient la clé de la solution, ne prend pas la décision « juste » et non « réaliste » ?

Insouciance ? Carriérisme ? Incapacité ?


J’imagine le ministre dans ses réceptions mondaines entre deux canapés au saumon, clamer fièrement devant ses invités, tel un général d’armée, qu’il ne cédera pas quelque soit les coûts « collatéraux ». Quelle force ! Quelle réussite !

Mais comme l’a dit si bien l’actuel premier ministre espagnol, que des adversaires ont traité de « trouillard » et de traître pour avoir retiré ses troupes de l’Irak : « C’est en écoutant son peuple qu’on se rend grand !»

Vous pouvez vous targuer, monsieur le ministre, d’être le premier au monde à avoir poussé les universitaires à une grève de la faim.

Je vous souhaite quand même un bon appétit!

Khalil Mgharfaoui

Le courage de Sisyphe

Le courage de Sisyphe



Par Khalil Mgharfaoui

Leur apparence tranche avec l’archétype du gréviste. Chemise propre, bien repassée avec un pantalon assorti élégant et chaussures bien cirées. C’est plutôt un sit-in de cadres, bon chic bon genre, auquel il m’a été donné d’assister et de participer. La quarantaine bien entamée pour la plupart. Cette manifestation avait, pour tout cela, quelque chose de pathétique. De quoi s’agit-il ?
Ce sont des professeurs universitaires. Tiens donc ! Une population plutôt réputée privilégiée : bonne situation, bon salaire, bonne image… Pourtant. Eh oui, les connaisseurs vous diront : « non, ce ne sont pas des professeurs, ce sont des enseignants, ou si l’on veut utiliser un euphémisme, disons qu’il s’agit d’enseignant-chercheur ». Quelle différence ? C’est simple, c’est une différence de titre. Le titre est une décoration que l’on porte fièrement en supposant toujours (et en prétendant parfois) qu’elle est acquise après d’âpres combats et faits militaires.
Mais en fait, comment devient-on Docteur ? Il faut simplement soutenir une thèse de Doctorat. Certains lecteurs, que j’identifie sans grande difficulté, sont choqués par ce « simplement ». Qu’ils trouvent ici l’expression de mes excuses les plus sincères. Ce que je voulais dire c’était que le principe était simple et non l’acquisition du titre. Loin s’en faut.
Nos professeurs du sit-in sont tous des docteurs. En tout cas c’est ce qui est marqué sur leur diplôme. Oui, mais la réalité peut s’évaporer devant les « convictions ». Un peu comme en diplomatie, les diplômes ont besoin de « reconnaissance ». Un pays comme le Taiwan peut inonder le monde de ces produits Hi tec, il n’en demeure pas moins vrai que plusieurs pays ne lui reconnaissent aucune existence ; un autre pourrait occuper de vastes territoires de plusieurs pays arabes, rien à faire, il n’existe pas. C’est un peu ce qui arrive à nos malheureux docteurs. Il leur manque un sésame que devrait leur donner leur employeur : l’Etat marocain. N’y voyez aucune intention malveillante de la part de ce dernier, c’est seulement une bêtise, qui à force que le temps passe devient de plus en plus difficile à corriger.
Le Maroc qui, par manque d’imagination ou au contraire par une sorte d’ingéniosité unique en son genre, suit au pas la France dans tout ce qu’elle entreprend (souvent avec quelques années de décalage) le Maroc, disais-je, avait un système universitaire, tout comme la France, avec deux diplômes supérieurs : le DES (diplôme des études supérieures) appelé aussi Doctorat du troisième cycle, et le Doctorat, appelé pompeusement Doctorat d’Etat. La différence entre les deux est en théorie académique, mais en théorie seulement car tout le monde sait que le titre n’est pas une garantie de la qualité. Sur ce point l’accord, me semble-t-il, est total. D’ailleurs, c’est sur cette question de « valeur » que certains voudraient appuyer leur explication a posteriori d’une décision qui n’était au départ qu’un manque de responsabilité. Nous y reviendrons.

Toujours est-il que le Maroc était plus ou moins tranquille avec cette configuration d’un système qui paraissait immuable. Le reste de l’Europe et l’Amérique vivaient sous un autre régime : le régime du doctorat unique. La logique était donc la suivante : le PhD étant le plus haut diplôme délivré par les pays anglo-saxons, son équivalent en France (et donc par ricochet au Maroc) était le plus haut diplôme que délivraient les universités de ce pays.
Mais voilà qu’un jour, cette chère France décide d’harmoniser ses diplômes avec ceux du reste du monde. Fini le système binaire, les universités françaises ne délivrent plus qu’un seul « haut » diplôme qu’elle appellera Doctorat (logique, il n’y a plus de risque de confusion). C’est vrai qu’au début, lorsqu’il y avait encore des étudiants inscrits sous l’ancien régime, on a appelé ce Doctorat, Doctorat d’Université (comme s’il existait d’autres instances délivrant ce diplôme).

Comme chaque fois que le système change, les suiveurs sont ébranlés, déstabilisés, embarrassés. En effet, un suiveur est par définition quelqu’un qui ne crée rien, il ne conçoit rien, il s’aligne. A la bonne heure ! Nos suiveurs vont suivre. Pensez-vous ! Ils hésitent car ils sont lestés de lourdeur administrative et de méfiance maladive. Que faire ? C’est alors qu’une « lumière » administrative jaillit d’un sombre bureau à Rabat. Quand on ne peut pas faire autrement en sort la sacro sainte question de souveraineté. Nous sommes tellement complexés par notre manque d’imagination et par notre suivisme aveugle qu’il suffise qu’on soit ainsi mis à découvert pour sortir les grands slogans. Et la question devient « nationale », « fierté », « honneur », etc. Et puis, parlons de ce Nouveau Doctorat : c’est forcément quelque chose d’intermédiaire entre le Doctorat D’Etat et le Doctorat de 3e cycle. Pourquoi ? Mais parce que ça ne peut pas être le Doctorat d’Etat, auquel cas la France n’aurait pas changé de nom. Oui, ce n’est donc pas non plus un doctorat de 3e cycle pour la même raison ? Bof ! Peut-être !
Dans des cas pareils, notre système à développer des anticorps qui ont démontré depuis longtemps leur efficacité : « wait and see ». Attendons. Politique du pourrissement. Gardons donc notre système binaire et traitons au cas par cas.
Les titulaires de cette nouvelle thèse commencent à débarquer au Maroc et le ministère semble découvrir la réalité de ces étudiants dont il a portant financé les études pour la majorité d’entre eux. C’est ce qu’on pourrait appeler : un manque de vision. Ça donne aussi la mesure de l’efficacité de l’administration. Peut-être qu’on s’attendait à ce qu’ils ne reviennent pas, ou peut-être qu’on espérait que la France revienne sur sa décision du Doctorat unique. Comment savoir ce qui se passait alors dans l’esprit des administrateurs de l’enseignement supérieur ?


Logiquement trois options se présentaient :

Reconnaître que ce nouveau Doctorat Français, étant le plus haut diplôme que délivrent les universités françaises, est l’équivalent du plus haut diplôme des universités marocaines. C’est en tout cas comme cela que les français et le reste du monde le conçoivent. C’est généreux de notre part de reconnaître aux universités de l’hexagone une certaine légitimité à former leurs étudiants aussi bien que nous. Quand même ! la France a une place scientifique et économique mondialement reconnue et honorable. Elle mérite cette équivalence. Par modestie, nous n’avons même pas à nous poser cette question. Nous, dont l’enseignement supérieur patauge dans les problèmes, nous, dont la recherche vivote sous perfusion des aides venues pour l’essentiel de la France, et bien nous, fiers de décider par nous même, pouvons nous décréter que le Doctorat français est scientifiquement, académiquement et administrativement moins prestigieux que notre Doctorat d’Etat, qu’il n’en a pas la valeur ? Nous en sommes capables, car dans ces cas là, des décisions de « souveraineté » ne souffrent aucune logique et ne craignent surtout pas le ridicule.

La deuxième solution consisterait à faire quelques concessions. Ni l’un, ni l’autre mais quelque chose d’hybride, d’intermédiaire. Solution conciliante. Ça ne vaut pas notre Doctorat d’Etat, mais allez soyons généreux ça pourrait être plus que notre 3e cycle.

Enfin, la troisième solution, celle à laquelle on n’ose même pas penser quand on a un peu de bon sens. Quoi ? la quatrième puissance mondiale, pays dont nous dépendons de tout point de vue, ne serait capable de délivrer à ses étudiants que l’équivalent de notre diplôme de 3e cycle ? C’est comme si la France, avec une stupidité déconcertante, avait décidé un jour d’éliminer le Doctorat d’Etat et de garder, peut-être par modestie ou par peur du mauvais œil, le doctorat du 3e cycle. On pourrait en rire, mais croyez-moi, il y a des personnes ici qui en sont convaincues. C’est à se demander comment nous n’avons pas encore eu de prix noble. En tout cas, s’il y en avait un pour récompenser la bêtise, je pense que nous l’aurions gagné.

Imaginez donc que c’est bien cette dernière décision qui a été prise. Mais sans courage, sans jamais être assumée, cachée sous le provisoire qui dure. En attendant qu’un ministre ait le courage d’assumer. Oubliant peut-être qu’un ministre qui n’assume pas ses responsabilités, n’en assume pas moins la responsabilité d’une telle forfaiture.

Situation cocasse en réalité, car ceux qui ont eu le Doctorat Français se trouvaient assimilés à ceux qui n’en avaient pas. Là bas, dans ce fameux bureau à Rabat, une instance administrative (peut-être académique mais ce n’est pas sûr) décida que ce fameux Doctorat ne vaut que des cacahuètes. Heureusement que le ridicule ne tue pas. Venons en maintenant à une autre aberration : par sa décision, non assumée, cette instance du provisoire, a décidé que la France était le dernier des derniers en terme de diplômes universitaires dans le monde. Car, faut-il le rappeler, la valeur de notre Doctorat d’Etat national n’est « supérieur » à aucun autre Doctorat dans le monde à part le doctorat français. Non, quand même, on n’allait pas se ridiculiser « totalement ». Notre diplôme national a la même valeur que celui de la Belgique, de l’Allemagne de l’Italie, ou de l’Espagne, peut-être même de l’Albanie et demain du Cap vert si ça se trouve. Mais la France, la France… NON. Nous ne dénigrons pas les diplômes de ces pays, nous disons seulement qu’il y a de fortes chances pour que la France puisse être aussi bien qu’eux. Ce n’est pas le point de vue de Rabat. Notre prestigieux Doctorat est l’équivalent de tous les Doctorat du monde SAUF celui de la France. Allez savoir pourquoi ?

Un étudiant qui a fait ses études en France et qui a eu l’intelligence de présenter sa thèse devant une université Belge à quelques kilomètres de l’université française où il a étudié, a l’équivalence du Doctorat d’Etat, contrairement à son camarade resté en France. Vous parlez d’une déveine ! Ils ont pourtant travaillé tous les deux avec les mêmes professeurs français, consulter les mêmes documents, fréquenter les mêmes bibliothèques… mais la France ce n’est pas la Belgique.

C’est tellement gros que nos administrateurs laissent les choses dans le flou, en attendant. En attendant quoi ? Que les titulaires de ce fameux Doctorat meurent de leur belle mort ? Qu’ils se résignent ? Après 20 ans d’attente ? Ils ne sont pas loin d’avoir vu juste, s’il n’y avait encore ces quelques « gaulois » qui résistent toujours et encore et qui ont réussit à entretenir la flamme d’un combat inégal avec la stupidité et la rigidité administrative. Après 20 ans d’attente le provisoire devient problème. Et nos docteurs sans « reconnaissance » entament un sit-in devant le ministère.

Entre temps, et dix ans après la France, le Maroc qui avait pourtant le meilleur diplôme au monde, se résigne à se contenter d’un Doctorat appelé National. Tiens donc ! Pourquoi passons-nous de « Etat » à « National ». Fierté nationale ? Pensez-vous. C’est plus une opposition à méditer entre deux dénominations : le Doctorat d’Etat rehaussé dans son prestige car désormais inaccessible (toutes les générations à venir ne pourrait plus égaler nos Docteurs d’Etat d’aujourd’hui car personne n’aura plus ce titre) et le Doctorat National moins prestigieux car seulement national. Prétendre le contraire pourrait être assimilé à un acte subversif contre l’autorité de l’Etat.

Voilà donc le problème de nos Docteurs professeurs. Ce matin là, ils étaient plusieurs centaines à scander des slogans et à taper dans leurs mains. Quelques banderoles rappelaient leurs revendications : être reconnus dans leur titre comme leurs collègues titulaires des PhD. Peut-être est-ce dû à la nature des grévistes, mais quelque chose d’atypique était encore perceptible dans cette manifestation pas comme les autres. Pas de policiers visibles, aucun responsable administratif n’est sorti du bâtiment du ministère ne serait-ce que par curiosité, par tactique, pour communiquer, vociférer,… non rien. Un silence étrange répondait aux slogans. Peut-être qu’on leur faisait confiance. Ils ne casseront rien. Ils ne dépasseront pas les limites. Peut-être que les responsables étaient tourmentés par leur conscience. Je me surprends à rêver. Est-ce un vocable politiquement correcte, la conscience, quand on a passé des années dans l’opposition à vendre des paroles traduites avec beaucoup d’éloquence et qui avaient la musicalité des revendications justes : justice contre injustice ; égalité, démocratie… Et puis le Pouvoir. Si dur de ne pas être réaliste : la conjoncture, les équilibres macro, micro mini micro économiques.

Le plus étrange est peut-être dans les réponses que le ministère de tutelle à apporter depuis 20 ans aux revendications de ces Docteurs ou assimilés. Il y en a eu plusieurs en fait. La première réponse était l’ignorance : ils finiraient bien par se résigner et accepter le titre et le cadre dans lequel on les a versés « provisoirement ». Puis vint le temps de la bonification. Voilà un terme barbare qui mériterait d’être médité et analysé. Que veut dire bonification ? C’est un peu une récompense pour « bonne conduite ». En soi une aberration symptomatique de la mentalité administrative. Je vous récompense pour que vous acceptiez mon erreur ; voilà la logique. L’administration reconnaît implicitement que le titre accordé à ces professeurs ne correspond pas à leur « valeur » (ou pour être juste : à la valeur de leur diplôme. Nuance !). Mais dans son arrogance d’Administration infaillible, elle demandait à ce que ces personnes acceptent l’erreur et reçoivent en conséquence quelques menus avantages. Pourquoi pas TOUS les avantages ? Parce que l’Administration ne se trompe JAMAIS complètement. Ou du moins ne devrait jamais le reconnaître. Cela risquerait d’entamer sa crédibilité. Ne vous en fait pas messieurs votre crédibilité est de notoriété publique. Alors en quoi consiste cette « bonification » ? Ces professeurs gagneraient six ans d’ancienneté. La question qui me taraude est de comprendre le sens de ce chiffre ? Pourquoi Six ans et pas dix ans ? Pourquoi pas moins ? Il y a certainement une logique ésotérique derrière ce chiffre. Mais la proposition à quelque chose d’indécent. D’ailleurs on n’a pas demandé l’avis des concernés. L’Etat faisait déjà trop de concessions pour croire que ces professeurs aient quoi que ce soit à dire ou qu’ils puissent refuser son offre généreuse. Un cadeau ne se refuse pas. Ils ont même été jalousés par les autres collègues qui n’ont rien à revendiquer. En 1997, le Maroc ayant changé de système, et la tension n’ayant que partiellement baissée (ces satanés professeurs, jamais satisfaits des demi-mesures !), le gouvernement fait la promesse de revoir sa copie, de constituer une commission qui se réunira, discutera, négociera, etc. une solution « acceptable » pour toutes les parties. Entendez par la, l’Etat fautif et les professeurs victimes. David contre Goliath en quelque sorte. En fait « acceptable » pour l’Etat signifie qu’il est hors de question qu’il reconnaisse à ces enseignants leur plein droit. Pourquoi ? Parce que c’est trop demandé. Ok, il y a eu erreur, mais il ne faut pas exagérer.

Jouons alors la division. Une stratégie ancienne et efficace. Efficace car elle se base sur ce que l’être humain a de plus vil, de plus bas. Jugez par vous-même : vous demander à un professeur, non concerné par cette histoire, peu importe qu’il ait un grade supérieur ou inférieur, que pensez-vous des revendications des professeurs titulaires du Doctorat français ? Que va-t-il répondre ? Je n’ai pas fait de sondage, mais comme être titulaire d’un doctorat français ne s’accompagne d’aucun signe extérieur visible, il m’a été donné d’assister, en spectateur passif, à quelques discussions de collègues. L’air grave, parfois indignés comme si on avait touché à quelques principes sacrés, ils répétaient plusieurs fois « mais ...c’est du n’importe quoi ? » « Ça va pas ? ». Et les arguments suivent, boiteux, piteux, mesquins, … mais qui s’en souci ? Dans l’euphorie de l’indignation collective on se resserre les uns contre les autres et on essaye de se convaincre que « c’est du n’importe quoi! ». Comment pouvez-vous juger ? Et là les gestes deviennent larges, assurés, d’une amplitude qui remplirait toute la salle : mais on les connaît. « Sincèrement X mérite un Doctorat ? Il n’a jamais …. » suit une liste de noms qu’on présentent sous des qualificatifs tellement peu élogieux qu’on se demandent comment ils sont encore acceptés dans nos universités en tant que professeurs. Voilà donc le premier argument. Ce n’est pas la valeur du diplôme mais des personnes qui l’ont qui serait donc en question. A la bonheur ! Définissons des critères précis, mesurables et voyons si c’est vrai ou pas. Un nombre important de ces personnes a réussi à soutenir un autre Doctorat. Bien entendu on pourrait là aussi sortir d’autres arguments : complaisance, complicité, copinage… etc. On ne s’en sortira jamais. D’ailleurs, pour être tout à fait juste, il faudrait aussi dire qu’il m’a été donné d’assister à des discussions aussi « infâmes » sur la valeur des doctorats d’Etat. C’est la politique de la division. Il est temps de comprendre que mes revendications, mon bonheur, ma vie ne se mesure pas à l’aune des malheurs des autres.

Mais revenons à nos administrateurs de Rabat qui sont entrain de jubiler à l’idée d’une zizanie généralisée qui les laisserait s’occuper de leurs petites affaires. Tiens ! L’autre jour sur le journal Le Matin, j’ai eu le plaisir de lire la plus stupide réflexion qui soit donné à un « haut » responsable de formuler. En parlant au journaliste du Sit-in des enseignants titulaire du Doctorat français ce Monsieur pensait les ridiculiser en avançant en substance que ces professeurs sont là pour des considérations pécuniaires. Quelle trouvaille géniale! Car ce Monsieur, quand il perçoit son salaire à la fin du mois il rend la monnaie à l’Etat : « non merci je n’ai pas besoin de tout cela. Moi je travaille pour des considérations « non pécuniaires » ». Sincèrement, je pensais qu’on oubliait ce genre d’idée quand on quitte le collège et ses dissertations se terminant par une belle phrase du genre « Qu’il est beau le printemps ! ». Monsieur, je porte à votre connaissance que partout dans le monde, les revendications syndicales portent à 90% des cas sur ces questions « bassement » matérialistes. C’est la vie. Je n’ai donc aucune honte à affirmer haut et fort que ma revendication est aussi pécuniaire. Elle le serait même exclusivement que je n’en aurais pas honte. Mais si vous le voulez, on ira ensemble après construire des châteaux de sables sur la plage. L’autre sornette à consister à dire qu’un tribunal à juger que le Doctorat français est l’équivalent du DES. Là je suis tombé à la renverse. Non pas parce que l’information est fausse (elle l’est bien sûr) mais parce que je n’arrive pas à imaginer notre administration dans l’habit du bon samaritain. Voilà une administration forte d’une décision de justice mais qui, dans son incommensurable bienveillance, la délaisse et prend partie de ceux qui ont perdu le procès contre elle. Non, je suis désolé, il faut faire un effort pour comprendre cela. Le ministère a, selon ce monsieur, gagner son procès mais il discute encore, fait des concessions, fait des promesses, reconnaît même son erreur contre la décision de justice. Nous sommes au paradis et encore ! Désolé Monsieur, mais j’ai comme l’impression que vous ne mesurez pas le sens des mots que vous proférez. Je pourrais comprendre qu’être devant un journaliste est parfois une situation délicate. Il faut répondre n’importe quoi pour ne pas être taxé d’ignorant. Je ne sais pas ce que pense de vous le journaliste, mais je peux vous assurer que ce que pensent de vous certains enseignants ne vous flatterait nullement.

Enfin, je conviens que cette histoire est tristement banale dans un pays où d'autres injustices graves ont été commises. J’espère que celle là sera réglée de mon vivant. Je crains que les administrateurs de l’enseignement supérieur ne conçoivent ce dossier que d’un point de vue « administratif ». Je pense que c’est une erreur monumentale quand on prétend s’occuper des ressources humaines. Cette gestion administrative « fonctionnarise » nos facultés. Vous prenez un jeune diplômé. Il est enthousiaste, fier de travailler il voudrait changer le monde, créer, innover. Au lieu de le valoriser et l’encourager on lui demande de passer la première année de son travail à « régler » sa situation administrative. Il n’est pas payé (et comme il ne partage pas les mêmes convictions que notre fameux fonctionnaire de Rabat) cela lui pose problème. Il doit probablement travailler ailleurs le temps de « régulariser » sa situation. Il en bave tellement qu’il finit par croire que sa mission se termine quand il est intégré dans la fonction publique. Au suivant. Voilà pourquoi je pense que la même logique amènera les mêmes conséquences. Vouloir construire quoi que ce soit sur des solutions bricolées s’est faire preuve de courte de vue. Personne ne se satisfait de demi mesures s’il a la conviction d’avoir subit une injustice. Comment voulez-vous que des enseignants portent avec enthousiasme l’étendard de la réforme quand ils gardent au fond d’eux le sentiment d’une injustice ?

L’histoire est pourtant simple : ces professeurs demandent à ce que leur situation soit régularisée dans le cadre de la loi sous laquelle ils ont été recrutés (1975). Ils devraient donc être considérés comme Professeur d’Enseignement Supérieur après quatre ans d’ancienneté à partir de leur date de recrutement. Et que ceux qui pensent que la loi de 1997 est meilleure parce que plus récente, sachent que les lois à venir seraient certainement plus « récentes », pourquoi ne pas attendre celles-là ? Il ne s’agit pas d’un caprice de personnes gâtées. Il s’agit d’une injustice que tout le monde reconnaît comme tel. Même l’Etat le reconnaît. Y a-t-il prescription aussi dans des cas pareils ? Faudrait-il partager avec l’Etat son erreur ? Faire d’autres sacrifices par réalisme ? Ce n’étaient que des questions rhétoriques.

Je ris intérieurement aux propos de certains de mes collègues quand ils auront lu ce texte. Sachez que je n’aurais jamais osé l’écrire s’il n’y avait ce sit-in à Rabat des docteurs grévistes, si dignes et fiers. Meurtris par l’injustice, mais convaincus de la justesse de leur cause, ils ont le courage de Sisyphe. Bravo!