mardi 4 octobre 2011

Egoïsme !

Je lisais le journal en prenant le café dans un endroit agréable. L'article parlait de l'avenir incertain de la planète. Je jetai un coup d'œil dehors. De l'autre côté de la vitre, des fleurs aux couleurs éclatantes se moquaient bien de l'ardeur du soleil et baignaient dans les éclaboussures de gouttelettes d'eau généreusement dispensées par un arroseur rotatif. A l'intérieur de la salle, un climatiseur répandait discrètement une douce fraîcheur. Tout en dégustant mon café, j'étais en train de découvrir, avec une sorte de sérénité inadmissible, que le monde allait mal. L'article promettait l'apocalypse avant la fin de ce siècle. Ce funeste présage m'amusait un peu car quand j'ai fait mes calculs, en m'accordant la plus généreuse des espérances de vie, j'ai trouvé que la catastrophe se produirait quand je ne serais plus là. Au fond de moi je jubilais comme un gosse qui a échappé à une punition bien mérité. Je me suis alors rappelé l'histoire de ce vieux qui plantait des palmiers. Un jeune homme, intrigué par tant d'exaltation du vieil homme, lui demanda s'il était conscient, vu son âge avancé, qu'il ne goûterait probablement pas aux fruits de ses arbres. Le vieil homme répondit qu'il a durant sa longue vie mangé beaucoup de dattes parce que ses parents et ses grands parents avaient planté des palmiers. Il voulait faire la même chose pour ses enfants. Qu'avons-nous préparer pour nos enfants? Aujourd'hui on parle avec beaucoup de décontraction de la dette publique. Elle représente 329,2 milliards de DH, soit presque 49% du PIB (2008). C'est vrai que c'est surtout une dette interne. Mais on oublie vite que la dette publique pose un problème moral avant qu'il ne soit économique ou comptable. Notre génération est en train de vivre au dépend de celles qui vont venir. Elles se passeront des dattes!

(Publié dans Les Echos quotidien le 2 février 2010)

mercredi 14 septembre 2011

La bataille des noms

Octroyer un nom c'est donner vie à la chose nommée. C'est tellement vrai que la langue a jugé utile d'user d'euphémismes pour atténuer des réalités brutales.
On parlera ainsi de « personnes âgées » pour ne pas faire violence aux « vieux » ou de « pays en voie de développement » pour flatter des pays « sous développés ». Dans le monde des affaires, le succès d'une marque est souvent associé à son nom. Les plus malintentionnés des concurrents ne manquent d'ailleurs pas de chaparder le nom quand ils veulent le succès de la marque à moindre frais. Tout le monde se rappelle de la dispute entre Wana et Meditel quand le premier a eu l'ingénieuse idée de nommer un de ses produits « Wanajahiz ». L'affaire s'était conclue à l'amiable. Une autre bataille est toujours devant les tribunaux pour désigner le père légitime de la marque Luigi. L'actualité des dernières semaines nous a rappelé qu'il n'y a pas que le monde des affaires qui s'offusque quand on dérobe un nom. Ainsi les jeux de la solidarité islamique, prévus en avril 2010 en Iran, ont été annulés en raison d'un désaccord sur le véritable nom du golfe qui séparent l'Iran et l'Arabie. Alors que du côté iranien on l'appelle « Golfe persique », il est estampillé « Golfe arabique » sur toutes les cartes arabes. L'Arabie Saoudite a refusé que les médailles, que ses athlètes risquent de remporter, portent la mention « Golfe Persique ». Bel exemple de solidarité! Pas loin de là, un autre différent linguistique oppose les musulmans et les catholiques de la Malaisie. Bien que Dieu possède une multitude de noms, les musulmans de la Malaisie refusent d'en partager un, certainement le plus important, avec leurs concitoyens chrétiens. A première vue, les musulmans auraient toutes les raisons de se réjouir de voir le nom d'Allah cité jusqu'au sein des églises. Mais il faut croire que quand on aime on ne partage pas! [Chronique publiée dans les échos quotidien le 26 janvier 2010]

mercredi 7 septembre 2011

L'élève comme modèle.

J'ai longtemps cherché une place en retrait sur la terrasse du café avant de m'asseoir. Trouver une place adéquate dans un café relève pour moi d'une mission presque scientifique. Je commence toujours par étudier le lieu pour trouver la place la moins intéressante. C'est souvent une table dans un espace étriqué qui n'offre aucun intérêt du point de vue du champ visuel. Là, je serais tranquille. Mais il faut encore que je fasse attention à l'orientation du vent, car tout ce manège s'explique par l'horreur que me procure la fumée de la cigarette. J'ai parfois l'impression d'être le dernier non fumeur de Casablanca. J'ai donc sacrifié encore une fois mon confort pour dénicher ce lieu précieux où ni les fumeurs ni la fumée de leurs cigarettes ne viendront troubler ma paisible lecture. Mon bonheur n'a duré que quelques minutes, le temps qu'un jeune homme mal réveillé vienne se jeter littéralement dans une chaise à ma droite manquant de peu de renverser la table. C'était probablement son état de semi sommeil qui expliquait le peu d'intérêt qu'il accordait au choix de sa place. J'ai bien entendu abandonner ma lecture pour chercher à quelques indices s'il s'agissait d'un fumeur ou pas. Pas de paquet de cigarettes en vue. Bon signe. J'ai replongé dans ma lecture sans le quitter réellement des yeux. Le voilà en train de tâter ses poches. J'ai suspendu ma lecture et ma respiration le temps qu'il sorte de sa poche son portable. Il le posa sur la table et je revins rasséréné à ma lecture. Le garçon est venu prendre la commande. Le jeune homme demanda un café noir "très serré". Très mauvaise nouvelle. Mes craintes furent tout de suite confirmées. Au garçon qui s'en allait, le jeune lança « ramène deux cigarettes avec toi». Maudite soit la vente au détail des cigarettes. Peu importe, je ne pouvais plus changer de place. Tout à l'heure il prendra son café accompagné de bouffées de cigarette pour extirper son esprit de l'apathie où l'avait plongé une trop longue nuit de sommeil. Il me faudra alors respirer au rythme de ses expirations. Quand il inspira profondément pour attirer la fumée dans ses poumons, les miens en profiteront pour faire le plein d'air frais. Dès qu'il expirera et que le vent entraînera infailliblement sa fumée de mon côté, je cesserai de respirer. Ma fortune ne durera que le temps que peut durer mon apnée. Pas très longtemps en réalité ou pas assez pour ne pas inhaler quand même une bonne bouffée de cette satanée fumée déjà consommée par mon voisin. J'étais dans cette souffrance lorsqu'un monsieur d'un âge respectable vint s'attabler à ma gauche. Me voilà cerné. Le monsieur avait l'air bien plus réveillé que le jeune. J'étais étonné de voir le garçon de café passer à côte de ce nouveau client sans s'enquérir de ce qu'il voulait consommer. C'était certainement un habitué du café et le garçon savait ce qu'il prenait. Plusieurs minutes passèrent. Notre jeune finit sa première cigarette et prit le temps de respirer un peu d'air propre avant d'en allumer une autre. Mon voisin de gauche n'avait toujours ni café, ni cigarette ni même une lecture quelconque. On dirait qu'il attendait quelqu'un. Quelques minutes après justement un monsieur de la même génération portant un costume usé le rejoignit. J'étais étonné par leur discussion laconique. A peine échangeaient-ils quelques phrases. Celles qui réussirent à parvenir à mes oreilles me firent comprendre qu'il s'agissait de deux professeurs. Ils déploraient la dégradation du niveau des études comme le font tous les professeurs nostalgiques. Les élèves n'avaient plus rien à voir avec ceux qu'ils avaient connus dans leur jeunesse. Leur discours me fit sourire, car j'avais un professeur qui déjà à notre époque trouvait que les études d'avant étaient meilleures. J'allais leur faire part de mon point de vue lorsqu'un jeune s'approcha d'eux en les saluant avec beaucoup de déférence. L'un des deux professeurs l'invita à s'asseoir, ce qu'il fit en gardant une distance respectable. Le professeur lui demanda de s'approcher plus. Ce qu'il fit un peu gêné. "Vous me connaissez?" demanda alors le professeur à son "invité". J'étais étonné par cette question. Le jeune s'empressa de répondre avec une petite voix, "Oui, Monsieur, vous étiez mon prof au collège" avant d'ajouter "J'en garde un bon souvenir". Visiblement ravi par cette réponse, le professeur commença un long discours où j'ai cru déceler beaucoup de reproches. Le jeune garçon, semble-t-il, s'était bagarré le matin même avec le gardien du collège. Ce dernier refusait de le laisser entrer dans l'établissement. Très vite la dispute se transforma en empoignade accompagnée de l'habituelle flopée d'injures. Le discours du professeur était sentencieux. Il reprochait au jeune son emportement et ses propos peu courtois vis-à-vis d'un adulte. Ce discours avait le charme des leçons de morale d'antan. Celles qui vous rappellent que quelque que soit votre bonne volonté, votre comportement pourrait toujours être meilleur. Il faut être tolérant, respectueux, généreux. disait le prof comme s'il brossait le portrait d'un saint homme. Ces comportements représentaient le modèle auquel on doit tous aspirer sans jamais espérer l'atteindre. Je me suis rappelé les discours de mes professeurs quand j'étais au collège. Nous les idéalisions parce que nous pensions que leurs comportements se conformaient nécessairement à leur discours. Ils étaient des dieux de vertus, l'incarnation des modèles qu'on devait essayer de réaliser tout au long de notre vie. Je me suis dit que nos jeunes aujourd'hui doivent manquer affreusement de ces discours sentencieux, absolus et peut-être même irréels. Ils n'ont plus que de vieux professeurs qui parlent comme eux, qui ont peur de ne pas ressembler à leurs élèves, qui reproduisent ridiculement les discours jeunes parce qu'ils ont peur qu'on les prennent pour ce qu'ils sont réellement : des vieux qui singent des jeunes. Ils ont sacrifié la profondeur et la richesse à une réalité qui n'est plus la leur. C'est le professeur qui s'inspire aujourd'hui de l'élève et non l'inverse. J'avais presque oublié notre fumeur de droite. Je me suis dirigé vers le professeur et je l'ai salué chaleureusement comme si son discours m'était adressé. «  Merci Oustade ». Avant qu'il ne puisse transformer son étonnement en question j'étais déjà loin.

dimanche 5 juin 2011

Leçon de Com'



Que signifie être efficace en communication ?  La réponse à cette question peut se révéler aux antipodes des considérations théoriques.  Lors d’un séminaire, j’ai demandé aux participants de prendre la parole devant  une assemblée fictive (et pour corser l’exercice,  cette assemblée n’était constituée que de « directeurs »). Les candidats devaient, à tour de rôle, rendre compte d’un cas problématique de communication en  milieu professionnel.  Plusieurs interventions m’ont permis, généreusement, d’évoquer quelques problèmes connus de prise de parole en public.  Mon rôle était accompli. Puis vint le tour de la personne la plus effacée du groupe. L'homme avait la cinquantaine largement entamée, chétif, barbe blanche,  portant une casquette de rappeur comme pour marquer une sorte "d'atypisme" fièrement revendiqué. Il donnait l’impression d'être égaré. Comme s'il s'était trompé de groupe mais préférait rester dans l’erreur que de demander son chemin.  Il se mit debout  et je voyais déjà aux regards échangés entre ses collègues que cette présentation n’allait pas être banale. Les mains jointes devant lui, le regard accroché au loin comme s’il cherchait la meilleure façon de commencer son discours, il resta silencieux un petit moment. Cette attente, qui n’a durée que quelques secondes, nous semblait une éternité et  amena une attention accrue de la part de l’assistance. Puis le monsieur parla. Les premiers mots proférés avaient sur nous l’effet d’une brise friche qui vous fouette le visage un jour d'été. Ses mots nous ramenèrent à une réalité toujours là mais oubliée. Le monsieur avait parlé en arabe. Cela peut paraître excessif, mais après quelques jours de formation en français nous avions acquis la certitude que le champ du « savoir » ne pouvait être « légitimement » que francophone. En fait, personne ne s'était jamais posé la question. Et pourquoi ne parlerions-nous pas en arabe ? Peut-être parce qu’on le maîtrise moins bien (admirez cet euphémisme).  Non seulement la personne que nous avions devant nous avait résolu le problème, peut-être par manque de maîtrise du français, mais elle avait choisi la variante dialectale de l’arabe et l’avait, en plus,  agrémentée d’une manière particulière de narrer. Car il s’agissait bien d’une narration. Tel un conteur sur une place publique, le monsieur commença par le rituel « il était une fois une société tranquille. Elle pensait être à l’abri des problèmes. Mais voilà qu’un jour, telle une bête monstrueuse sortie de nulle part,  une plainte est déposée contre cette société. Qui pensez-vous, messieurs, qui l’a déposée ? Eh bien c’est un ancien employé qui a été chassé par le patron de la société. Et que pensez-vous que les dirigeants aient fait ? Eh bien rien. Ils dormaient, rigolaient...C’est alors que la police, puis les journalistes arrivèrent…. » Et l’histoire continuait pendant une vingtaine de minutes sans qu’on ait entendu le moindre toussotement, le moindre éclaircissement de la gorge. Personnes ne s’était penché pour chuchoter quelques remarques dans l’oreille de son voisin. Le silence parfait.  Comme par respect pour cette expression simple, venue presque d’un autre monde. J’ai décelé sur quelques visages des sourires que j’ai assimilés sans peine à des sourires d’enfants charmés et non d’adultes narquois. Sans prétention aucune, avec des mots simples, spontanés, dans une langue si proche qu’on avait oublié un moment que ce monsieur avait violé quelques règles tacites sur le mode et le code des communications dites professionnelles. Il nous avait rappelé à l’efficacité des choses authentiques.  Charmé, j’ai renoncé à lui faire un discours sentencieux et didactique sur la langue du « discours ». J’aurais été ridicule si je l’avais fait. J’avais peut-être failli à ma mission mais je n’étais plus qu’un enfant qui se délectait d’une banale histoire racontée avec beaucoup d’art.

[m] magazine n°1 juillet 2006

dimanche 29 mai 2011

Le prof et le promoteur




Quand j'ai rejoint pour la première fois mon poste d'enseignant à l'université de Marrakech, je n'avais pour richesse que la joie d'être dans un métier pour lequel j'avais beaucoup d'admiration. Cette richesse symbolique compensait un peu mon indigence réelle. N'ayant pas encore touché mon salaire, je me contentais du bonheur d'être à la même place que mes chers et remarquables professeurs. L'administration de la faculté avait d'ailleurs tenu à prolonger mon bonheur ascétique. Elle avait oublié d'envoyer mon dossier à l'administration centrale de sorte que j'ai travaillé une année entière sans jamais être payé. On ne peut pas trouver meilleur exemple pour illustrer l'abnégation professionnelle. Bien entendu, j'ai pensé, devant la lenteur de l'administration, renoncer au bonheur d'être professeur pour rejoindre un métier plus prosaïque mais avec un salaire à la fin du mois. Des collègues au fait des mystères de l'administration publique m'ont déconseillé de faire preuve de tant de susceptibilité. Ils m'ont fait comprendre que cette injustice était le tribut à payer pour être dans une fonction « merveilleuse ». Être professeur universitaire est réellement merveilleux, mais je ne saurais jamais dans quel sens mes collègues l'entendaient.
Une personne de mon entourage, qui n'avait jamais réussi son bac, me posa un jour une question délicate. Voyant que malgré mon diplôme et mon « prestigieux » travail je ne disposais toujours pas de voiture, elle s'enquit de mon salaire. Quand je lui ai donné le montant, un sourire radieux illumina son visage comme si elle venait d'obtenir enfin son bac. Elle avait trouvé dans les affaires immobilières de son père une consolation généreuse à son échec scolaire et savait maintenant qu'elle n'avait pas raté sa vie en arrêtant ses études.

lundi 23 mai 2011

Formation humaine



Pour de jeunes étudiants qui rêvent du monde de l'entreprise ou de la finance, les matières d'ouverture sont par définition des moments de récréation. C'est pendant les cours de langues ou de culture générale qu'ils vont essayer de terminer les devoirs des matières « vraiment » importantes. A quoi bon s'initier à la sociologie ou à l'art quand on veut devenir manager ou comptable? Je me plais à répéter aux étudiants que cela sert à garder notre humanité! Quand je leur explique que nous sommes des êtres sociaux et qu'on doit tenir compte des valeurs humaines, ils me regardent avec compassion. Je me projette parfois dans le futur pour voir ces étudiants dans la vie professionnelle. Je découvre alors le cadre administratif qui me vendra un service en principe gratuit, ou le comptable qui me montera comment frauder le fisc ou la CNSS. Je vois aussi ce monsieur dans sa grosse cylindrée jeter par la fenêtre son paquet de cigarettes avant de brûler le feu rouge. A sa manière il est efficace. Il a débarrassé sa voiture des saletés et il n'a pas perdu son temps à attendre le feu vert.
Dans une réunion entre amis, un jeune médecin nous expliqua que tous ses patients passaient obligatoirement une radio facturée 250 dh. « Est-ce nécessaire? » lui ai-je demandé. Il m'affirma, amusé par tant de naïveté: « Bien sûr que non! ». Son air décontracté me choqua plus que tout autre chose. Il n'éprouvait manifestement aucune gêne à avouer qu'il volait ses patients. Quand j'ai essayé de comprendre les motifs de son action, il me regarda avec étonnement. « Je dois bien amortir ma machine, non? » me dit-il un peu agacé. Ce médecin efficace avait bien assimilé son cours de gestion. Les cours sur la mission humaine de la médecine étaient probablement ses moments de détente.

Publier dans Les Echos quotidien du 9 février 2010

dimanche 15 mai 2011

Le juste prix


Le calvaire du rendez-vous pour un visa!


« Bienvenue au service de réservation du consulat de France à Casablanca. Veuillez patienter. Votre appel sera pris en charge rapidement... ». Un silence de quelques secondes, puis une voix vous traduit le message en arabe. Puis encore la version française... suivi de l'arabe.... Les minutes s'égrainent et au bout de six minutes d'attente, je me décide à raccrocher. Je n'avais pas perdu 6 ridicules minutes de mon temps mais également 60 précieux dirhams qui sont tombés dans la caisse d'un Centre d'appels. En y réfléchissant un peu, un remord s'est saisi de moi. Peut-être avais-je fait preuve d'impatience. J'avais peut-être raccroché trop vite. Qui sait ? Peut-être que le Centre d'appels avait mis la barre de sa rentabilité au delà des six minutes. Peut-être que la morale leur impose de ne pas dépasser ce seuil indécent. J'attends par précaution 5 mn et je recompose le 4949. Sept minutes plus tard on me répond. Sept minutes, c'est long dans la vie d'un citoyen qui doit absolument prendre un visa pour se rendre à une manifestation scientifique dans le pays de Descartes. L'opératrice me remercie d'avoir patienté. J'ai comme l'impression que c'est le même remerciement que m'adresserait un marchand quand il sait qu'il a fait une bonne affaire avec moi. A moins que ce ne soit comptabilisé aussi dans les précieuses secondes à soutirer aux clients que nous sommes. Elle ne semblait d'ailleurs pas trop pressée. Elle commence par me demander si c'était bien pour le visa que j'appelais. C'était bien entendu l'unique service inscrit à ce numéro, mais ne sait-on jamais ? Peut-être que quelques citoyens distraits s'amuseraient à perturber la machine en appelant à 10 dh /mn pour passer le temps. La voilà maintenant assurée que je suis le bon client. Sept minutes sont déjà passées. Elle me demande une autre information primordiale. Est-ce que j'habite bien Casablanca ? Oui. Je comprends sa question, puisque le 4949 ne peut être appelé que d'un portable. Ils ont eut certainement pitié des entreprises qui allaient forcément payer la note si les gens pouvaient appeler d'un fixe. J'aurais aimé qu'ils aient la même bienveillance pour tout le monde. L'opératrice me fournit alors l'information qui m'intéresse au premier chef. Plus de rendez-vous pour le mois de mai. Je me demande comment ils ont réussi à épuiser le stock des rendez-vous étant donné que j'appelle depuis quatre jours et à chaque fois on me répond que le système n'est pas encore opérationnel. Il est heureux que le 4949 à 10 dh/mn, lui, ne tombe jamais en panne ! J'ai ravalé ma colère et je me suis montré le plus docile possible devant cette nouvelle machine infernale. C'est ok pour juin. Une fois que l'opératrice s'était assurée que j'appelais pour le visa, que j'habitais Casablanca et qu'en plus j'étais disposé à prendre le rendez-vous pour un mois plus tard, elle me dit de rappeler dans 3 heures parce que le système est bloqué. Quand je lui ai demandé des assurances que dans trois heures le système serait opérationnel, elle a trouvé ma demande saugrenue. Personne ne peut assurer cela. Pourquoi alors ne pas être honnête et débrancher le téléphone pour que les citoyens comprennent « gratuitement » que le système ne marche pas au lieu de payer cette information 150 dhs ? Avant qu'elle ne me réponde, j'avais compris l'absurdité de ma question. Le sens même de cette absurdité vient justement des 150 dh par appel. Personne n'est assez stupide pour se priver d'une telle manne. La dame me dit, quand j'ai commencé à crier mes arguments, qu'elle se chargerait de transmettre mes doléances aux responsables. Je me suis calmé parce que j'avais compris qu'aucun responsable n'est suffisamment « moral » pour comprendre un argument aussi anti-commercial. Le consulat avait communiqué sur le nouveau système et l'avait présenté comme une solution au piratage que subissait la réservation par internet. Il parait qu'il y avait une mafia qui exploitait le filon. Au moins aujourd'hui nous pouvons mettre un nom sur cette nouvelle mafia. … Je vais aller tenter encore ma chance … peut-être que la chance me sourira... peu importe le prix !