samedi 25 novembre 2006

Discussion édifiante!


Ma mère m’a rendu visite ce soir. Elle paraissait inquiète et angoissée, comme si elle portait en elle une lourde déception dont elle voulait se débarrasser. J’ai tout de suite compris qu’elle allait m’annoncer quelque chose de grave.
Ma mère est une dame d’un certain âge. Elle a passé sa vie à en vouloir à son père d’avoir brisé sa "belle carrière" en interrompant ses études. Quand on lui répétait qu’arrêter les études à la classe du CP ne mérite pas d’être appelé « une interruption des études », elle nous répondait que ces quelques mois passés à l’école des français valaient beaucoup plus que toute notre école primaire et même secondaire. Cette équation lui semblait d’autant plus juste qu’elle voyait bien que mon père, qui n’a jamais été dans une école française et qui a passé beaucoup de temps dans son école coranique, n’arrêtait jamais de lui poser la même question « qu’est-ce qu’il a dit ? » quand ils regardaient ensemble un film.


Ma mère regardait son verre de thé comme si elle lui parlait quand elle me lança :
« - Dis-moi mon fils, j’ai vu à la télévision des professeurs comme toi faire une grève de la faim.
- Oui mère.
- C’est quoi cette histoire ? Le makhzen ne vous paye plus ?
- Non, c’est plus compliqué. Je ne sais pas si tu vas comprendre…
- Quoi ? traite moi d’imbécile pendant que tu y es…
- Pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire. Voilà l’Etat ne reconnaît pas notre diplôme comme étant ... un... un « bon » diplôme. Comme celui des marocains…
- Vous n’êtes pas des marocains, vous ?
- Si, mais nous avons fait nos études en France. Et il parrait que le diplôme français est moins bien que le diplôme marocain.

Elle semblait déconcertée. Quelque chose lui paraissait illogique dans mes propos. J’ai senti son embarras et j’ai essayé de lui expliquer, mais elle m’a interrompu
- attends, si j’ai bien compris, tu as passé tant d'années à étudier ici et tu nous as tellement embêté pour continuer tes études en France. Tu as passé des années là-bas. J’étais angoissée à l’idée que tu ne rentres jamais au Maroc parce que tout le monde me disait que les jeunes quand ils vont là-bas ils trouvent un monde qu’il ne veulent plus quitter. J’étais en même temps heureuse pour toi parce que tu étais dans un monde qu’on a du mal à quitter. Tout cela pour te rendre compte à la fin que si tu voulais réussir tes études, si tu voulais avoir le meilleur diplôme il fallait rester au Maroc. C’est ça ? dis-moi c’est ça ?
- Oui c’est ça mère.
- Mais alors tous ces gens qui se saignent pour mettre leurs enfants dans des écoles françaises, qui se tuent pour leur trouver une inscription en France, avec un visa et tout ce que ça coûte, ils ne se rendent pas compte qu’ils ont tout chez eux ? Que nos écoles sont les meilleures ?
- Je pense qu’ils ne se rendent pas compte.
- Ne te fous pas de moi. Tu es professeur. Tu connais bien l’université marocaine et française. Alors dis-moi elle est bien votre université ?
- Excellente.
- Mieux qu’en France ?
- Largement.
- Dis-moi mon fils. Toi tu es allé faire des études en France pour apprendre la langue, le français, n'est-ce pas ? Tu es professeur de français, n'est-ce pas? Est-ce que nous au Maroc , nous enseignons mieux le français? laissé
- Si tu penses vraiment que les français parlent mieux que nous le français, tu te trompes mère.
- Tu vois ça me fait plaisir. Je savais que nous pouvions dépasser nos anciens maîtres. Ils nous ont colonisés, ils nous ont formés dans leurs écoles ; ah si mon père m’avait laissée terminer mes études ! mais aujourd’hui tu me dis que nos universités sont meilleures. C’est comme si on a obtenu notre indépendance une seconde fois. Je te remercie pour cette bonne nouvelle.

Elle prit une gorgé de thé et dans sa tête une foule de questions semlaient se bousculer.
- Dis-moi, il faudrait alors que les mamans françaises nous envoient leurs enfants pour étudier chez nous. Est-ce qu’il y en a chez vous à l’université ?
- Non pas encore... Mais... il y a des africains. Peut-être qu’ils ne vont pas tarder à venir les jeunes français.
- Surtout ne soyez pas trop sévère avec eux. Il faut reconnaître qu’ils nous ont laissé de bonnes choses.
- Rassure-toi mère. Nous les traiterons bien.
- Tu vois je suis triste pour tes collègues mais heureuse que le Maroc soit en si bonne position. Mais dis-moi, ce n’est quand même pas parce que nos universités sont meilleures que nous dépassons la France en tout ? Tiens ta voiture, elle est française, n’est-ce pas ?
- Oui mère. Mais dans les usines françaises ce sont des marocains qui l’ont montée.
- Allahou akbar ! Quel bonheur ! Que dieu nous préserve du mauvais œil. Ecoute mon fils. Vas dire à tes collègues de remercier dieu et de pardonner à ceux qui leur font tort. Ils ont choisi le mauvais pays pour faire leurs études, mais ce n’est pas grave. Ils peuvent être fiers de leur pays. »

Finalement tout est question de point de vue. Mais c’est vrai que notre pays est merveilleux.

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