dimanche 31 mars 2013

Un amour de Casablanca


Je suis Casablancais. J’ai toujours vécu dans cette ville. En fait, j’ai l’impression de ne l’avoir jamais quitté. Même quand je poursuivais mes études en France, j’ai passé sept ans à attendre d’y retourner. J’ai aussi passé sept ans à enseigner à la faculté de Marrakech, sans quitter ma ville natale. Pour me rendre à mon travail, je faisais un long périple de trois heures et quelques minutes. Les quelques minutes représentent cet espace élastique où la compagnie nationale du chemin de fer inscrit les retards qui peuvent durer de quelques minutes à quelques heures.

J’avais toujours l’impression d’être heureux de retrouver Casablanca. Mais je ne saurais dire si c’était le retour à ma ville qui me mettait dans cet état euphorique ou est-ce le fait de quitter cette ville mythique, millénaire et mystérieuse qu’est Marrakech ? Et pourquoi aurais-je été heureux de quitter Marrakech ? Plusieurs collègues Marrakechis me disaient que j’avais beaucoup de chance d’habiter Casablanca. D'autres n’hésitaient pas à m’affirmer que ma chance était de pouvoir quitter leur ville. Je mettais cela sur le compte du ressentiment naturel qu’on peut ressentir pour la ville où l’on réside. C’est là que sont vécus tous les problèmes à tel point qu’on peut facilement les imputés au lieu de la résidence.

Un jour, un collègue m’a fait une confidence qui m’a laissé perplexe. Lui qui a passé à Marrakech la majeure partie de ses cinquante ans, voulait maintenant aller s’installer à Casablanca toute la semaine et revenir un ou deux jours à Marrakech pour son travail. J’ai toujours considéré mes déplacements en dehors de Casablanca comme une corvée et je ne comprenais pas qu'on puisse m'envier mon infortune. Le collègue m’expliqua qu’il s’ennuyait toute la semaine à Marrakech. Contrairement donc à ce qu’on peut croire, Marrakech connaît aussi l’ennui. Et pourtant, il n’y a pas un week-end où une horde déchaînée de jeunes fantasques et fortunés ne déferle sur la ville ocre à la recherche du plaisir.

C’est d’ailleurs l’image qu’avait de Marrakech cet expatrié français que j’ai rencontré dans le train à destination de Casablanca. Il m’a raconté comment il s’empressait, une fois sa semaine terminée, d’aller rejoindre ses copains à Marrakech. Le dimanche d’après, il avait toujours l’impression de redescendre sur terre. Il a donc tout fait pour rester dans le monde céleste toute la semaine et il y est arrivé après d’énormes efforts. C’est le bonheur perpétuel alors, lui dis-je. « Mais non ! vous voyez bien que nous sommes vendredi et je rentre sur Casa ». Il parait que quand il a habité Marrakech, il a trouvé que les gens avaient ce qu’il a appelé « un esprit de province ».

De l’autre côté, des Casablancais m’enviaient mes escapades hebdomadaires à Marrakech. Ils ne pouvaient concevoir mes voyages que teintés de la couleur du plaisir toujours associé à la ville ocre. Un ami de Casablanca m’a posé un jour cette question lourde de sens : «chaque semaine tu passes une nuit à Marrakech ?» Il avait appuyé sur le mot «chaque» en détachant ses deux syllabes. L’itération du voyage était pour lui synonyme du plaisir renouvelé.

Javais choisi de concentrer mes cours en fin de semaine. Ce qui confortait certains dans l’idée que Marrakech devait être pour moi synonyme de plaisir. Souvent je ne faisais que croiser le plaisir. Le vendredi soir, en allant prendre le train pour rentrer à Casablanca, des hordes de Casablancais et Rbatis descendaient vers la ville rouge, bandes de tartares envahissant, l’espace d’un week-end, la ville paisible. Ils étaient souvent jeunes, filles et garçons friqués, oisifs ou s’arrangeant pour le paraître. Moi, je quittais Marrakech à ce moment-là Je livrais la ville à ces hordes pour le plaisir et la débauche. Non seulement nos chemins s’opposaient, ils rentraient et je sortais, mais contrairement à eux, Marrakech était pour moi synonyme de travail.


Un collègue de Casablanca, travaillant lui aussi à Marrakech, m’accompagnait chaque semaine dans mes voyages. Il arrivait souvent à destination malade. Je me demandais pourquoi cette ville avait sur lui cet effet néfaste. Moi non plus je n'arrivais pas toujours en bonne forme à la faculté. Je prenais le train à 9H30. Après 3 heures et demie de route, mon petit déjeuner avait le temps de céder la place dans mon estomac à un vide que l'angoisse a vite fait d'amplifier.

C’est peut-être pour cela que j’étais heureux de rentrer chez moi à Casablanca. En réalité nous aimons nos villes natales pour ce qu’elles incarnent pour nous. Leurs ruelles portent toujours nos secrets d’enfants, leurs murs les empreintes de nos ballons salis parfois du sang de nos mains écorchées. Nos amours y ont fleuri et se sont parfois fanés en laissant une trace indélébile dans nos cœurs.

J’avais un autre collègue Casablancais qui vivait très mal le voyage dans l’autre sens. A force que notre train sapprochait de Casablanca et que ma joie de retrouver ma ville prenait le dessus sur la fatigue d’un long et inconfortable voyage, mon collègue devenait de plus en plus triste. Il perdait de sa faconde et devenait taciturne. Je lui ai fait part un jour de mon soulagement d’être presque arrivé à destination. Il me répondit que pour lui c’était vers l’enfer qu’il s’acheminait. Intrigué je lui ai demandé des explications. Pour seule réponse, il me présenta le programme de ce qu’il restait de la soirée. Jusqu’à 23 heures trente ou même minuit, et malgré sa fatigue, il projetait de traîner dans des cafés ou des bars. Il rentrerait chez lui sur les pointes des pieds pour ne pas réveiller sa femme et ses enfants. Il s'empressa de m'expliquer, quand il a vu dans mes yeux une sorte de reconnaissance pour cette délicatesse de sa part, "Non, ce n'est pas que j'ai peur de les déranger dans leur sommeil, mais j'ai peur qu'ils dérangent le mien s'ils se réveillent". Sa famille réveillée était pour lui une source certaine de problème. Je n’ai pas demandé plus d’explication, mais j’avais compris qu’on aimait aussi ou on n’aimait pas une ville pour les gens qui y habitent.

Je pense qu'en réalité, je n’aime pas Casablanca. En tout cas je ne l’aime pas comme je devrais l’aimer. Je l’aime presque par habitude, ou pour ce qu’elle représente pour moi. La ville de ma naissance, de mon enfance, de ma jeunesse, de mon amour. Il m’est même arrivé de la trahir en allant étudier ailleurs et en travaillant ailleurs. Je l’ai aussi trahi parfois par la pensée. Combien de fois j'avais conçu mon départ de Casablanca comme une délivrance quand j'étais étudiant et que, tel Okba Bnou Nafie, je considérais que l'océan se dressait contre mes espérances. Devenant adulte, il m'arrivait aussi d'aspirer au calme des villes paisibles. Pourtant je n’ai jamais quitté cette ville qui a mal grandi. En définitif, je pense que Casablanca m'aime plus que je ne l'aime.


jeudi 28 mars 2013

Et la lumière fut !


J'avais l'outrecuidance de penser que je n'aurais probablement jamais besoin d'un électricien pour les menues réparations électriques à la maison. J'étais toujours fier d'exhiber un savoir mal acquis, noyé dans un discours technique qui ne manque jamais d'épater mon entourage. Aussi, lorsque cette malheureuse lampe dans ma chambre a refusé de s'allumer, j'ai échafaudé toute une stratégie d'intervention. J'ai commencé par vérifier le tableau électrique pour voir si le fusible n'était pas grillé. Puis j'ai vérifié si au niveau du disjoncteur l'arrivée des deux phases était bien branchée (ceux qui comprennent ce que cela veut dire savent pertinemment que cette phrase n'a pas de sens, mais pour les autres elle sonne vraiment bien). Puis le problème ayant persisté, il ne me restait qu'à vérifier si ce n'était pas un problème lié aux fusibles externes. Toutes ces vérifications faites sans résultat finirent par me convaincre que si je daignais faire appel à un spécialiste c'est que le problème était vraiment grave. Quand le spécialiste en question est arrivé, et après qu'il m'ait poliment écouté lui expliquer techniquement la gravité du problème, il me demanda si je ne disposais pas d'une ampoule neuve. Sa question sema le doute dans mon esprit et me laissa sceptique sur ses réelles compétences. C'est à la lumière de la nouvelle ampoule que je lui avais tendue que je découvris le sourire narquois de l'électricien. Il me fit alors la remarque qu'il ne fallait pas faire : « Vous voyez c'était simple ». Toute l'image que j'avais construite sur mes dons de bricoleur était réduite à néant et le comble c'est que je devais payer la personne qui m'amena cette vérité amère. De très mauvaise humeur et de manière très sèche, comme s'il n'avait pas réussi sa mission, je m'enquis du prix à payer. Plus le prix serait minime plus mon incompétence allait être mise à nu. Le Monsieur, toujours souriant, me demanda un prix « symbolique ». Je l'ai payé en trouvant quand même au fond de moi une raison de me convaincre que c'était trop cher pour ce qu'il avait fait. En fait, je reprochais quelque part à ce monsieur d'avoir été honnête. Je lui avais offert sur un plateau d'argent l'étendue de mon ignorance en affirmant que le problème était grave. S'il m'avait confirmé dans mes préjugés et qu'il m'avait demandé d'évacuer la maison le temps des travaux pour une question de sécurité, j'aurais été heureux de constater que mon intuition était juste et que le gros chèque qu'il me réclamerait, et que je discuterais âprement se justifierait largement.

J'ai un ami qui a vécu le même problème. Chaque matin, son patron allumait son ordinateur pour consulter les chiffres de la société. Pour que cette consultation, si banale soit-elle, puisse se passer sans encombre, mon ami veillait à ce que le serveur ne bloque jamais et que la connexion reste sécurisée. Pour cela, il lui arrivait de passer pratiquement la nuit au bureau. Le patron, qui n'est jamais la nuit au bureau, trouva un jour l'occasion d'exprimer à son salarié son agacement à le voir tout le temps « ne rien faire ». Depuis mon ami est devenu très visible. Son travail beaucoup moins. À 18h tapante, il quittait son poste comme tout bon salarié. Le problème s'est vite posé. Quand le serveur est tombé en panne, le patron est venu en colère non pas demander à mon ami de réparer la panne, mais lui intimer l'ordre d'appeler une société compétente pour intervenir. Il allait certainement payer le prix nécessaire. Un peu comme cette maudite ampoule que je pouvais changer moi-même et qui me coûta tant d'humiliation lors de l'intervention d'un spécialiste compétent.

mercredi 27 mars 2013

Paroles de père


Plus j'avance dans l'âge plus je prends du plaisir à me montrer sermonneur. J'estime qu'il est de mon devoir de père de tenir de tels discours. Quand j'ai réussi à convaincre mon fils de m'accompagner dans une promenade matinale, je me suis senti encore une fois investi de ce devoir parental d'épiloguer sur le sens de la vie. Nous nous sommes attablés à la terrasse d'un café. Il faisait beau et mes propos se voulaient le prolongement de la sérénité qui m'inondait. Je parlais et mon fils m'écoutait gentiment. Je lui exposais avec des détails assommants les vertus du travail laborieux. Tous ceux qui ont réussi, affirmais-je, ont forcément travaillé dur pour y arriver. La jeunesse doit apprendre à être patiente. J'ai bien entendu appelé à la rescousse les grandes réussites historiques et j'ai même osé y glisser mon cas par une supercherie que ne peut se permettre qu'un père devant son fils. L'histoire était entendue, on ne peut prétendre profiter pleinement de la vie tant qu'on n'a pas payé le prix pour. Paradoxalement, plus mon fils m'écoutait plus je redoublais d'effort pour le convaincre. Sa docilité me semblait suspecte. C'est à ce moment précis qu'une belle voiture décapotable immatriculée à l'étranger passa devant nous. Au volant, un jeune homme à peine plus âgé que mon fils offrait généreusement aux passants de partager avec lui les sons assourdissants d'une horrible musique. Mon fils accompagna la voiture dans son trajet jusqu'à ce qu'elle disparaisse à l'horizon laissant derrière elle comme une traînée de musique. J'ai cru déceler dans le sourire de mon fils, lorsqu'il se retourna enfin, la vengeance de celui qui venait de subir un long discours barbant. « Il a du beaucoup souffrir pour acheter une telle voiture » me lança-t-il. J'ai résolu de ne pas répondre à la provocation.

lundi 24 septembre 2012

Le film, les caricatures et l’extrémisme.


Ce n'est certainement pas par leur qualité que le film “innocence of muslim” et les caricatures de Charlie Hebdo ont réussi à défrayer la chronique ces derniers jours. Le succès d’une “oeuvre” peut provenir de sa valeur intrinsèque comme il peut découler de la réception opportune du public. C’est toute la différence entre des oeuvres, parfois mal reçues par leurs contemporains, mais qui restent dans l’histoire et des oeuvrettes qui rencontrent beaucoup de succès, mais dont l’éclat ne dépasse jamais le moment de leur production.

Entre temps, elles font parfois beaucoup de mal. Personne ne parle aujourd’hui de la valeur de ce film ni de la qualité de ces caricatures, sinon pour dire qu’ils ne méritent pas qu’on s’y arrête. Mais on s’y arrête cependant. On discute presque exclusivement de la réaction violente et démesurée de certains musulmans (on oublie souvent de préciser qu’il s’agit d’une minorité) et du droit des occidentaux à exprimer librement leurs opinions. Qu’est-ce qui pousse une personne qui s’est improvisée cinéaste sans talent, à s’attaquer aux croyances de toute une communauté? se demandent indignés les premiers. Pourquoi une réponse aussi violente, rétorquent scandalisés les autres. C’est dans cette dissension qu’on peut trouver un début d’explication à ce drame.

Beaucoup de personnes dans le monde arabe condamnent les violences, mais ces prises de position courageuses ne sont pas suffisamment “médiatiques”. On n’en parle donc pas ou très peu.

La question n’est pas de savoir pourquoi l’Occident en veut à l’islam. Cette affirmation est d’ailleurs trop générale pour être vraie. L’occident n’est pas un tout homogène au point de rendre responsable chacun de ses citoyens du forfait que commettrait l’un d’eux. Une logique contre laquelle les musulmans s’insurgent souvent lorsqu’un attentat amène les occidentaux à stigmatiser l’islam.
Deux éléments culturels au moins expliquent ce malentendu entre l’Occident et l’Orient (si ces deux génériques peuvent encore avoir un sens). L’occident fonctionne sur le principe de l’autorité de la Loi et de la liberté individuelle alors que l’Orient accorde encore une place prépondérante aux  traditions et convenances et fait passer la communauté avant l’individu.


L’Occident n’est pas tenu de partager les valeurs des autres cultures, on peut tout au plus lui demander de les respecter. Il le fait par principe, mais aucun texte de loi ne l’y oblige. C’est pourquoi beaucoup de personnes trouvent l’auteur du film et des caricatures des personnes odieuses mais libre de l’être tant que leur attitude ne contredit pas une loi explicite. Une majorité de musulmans offensés ne le comprennent pas. Pour eux la coutume et les usages suffisent à tracer une ligne de démarcation entre ce qui est “convenable” et ce qui ne l’est pas. On ne manque jamais de rappeler que l’occident n’accepte pas “la liberté d’expression” pour les questions liées à l’antisémitisme et au racisme par exemple. Pourquoi interdire le négationnisme et tolérer l’islamophobie? Si les deux sont condamnables parce qu’ils entraînent l’homme sur la voie de la bestialité, il faut remarquer que dans le premier cas il existe une loi et dans le deuxième pas encore. Rien de plus simple dans ces sociétés de droit que de promulguer une loi dans ce sens. Il faut convaincre la société et le législateur de son opportunité. Mais en attendant, ceux qui ont caricaturé le prophète sont probablement de “méchants calculateurs”, mais pas des “hors la loi”.

Les réactions violentes que nous avons vu dans certains pays arabes sont contre productives. Elles nourrissent les nouvelles provocations. Jamais Charlie Hebdo n’aurait trouvé un intérêt à publier ses caricatures si les musulmans s’étaient contentés de hausser les épaules et de sourire devant la bêtise du film.
Cette histoire montre que les extrémistes se soutiennent. Un détraqué en mal de célébrité produit une niaiserie et provoque des extrémistes prompts à réagir du moment que  l’attaque vient de l’occident. Des mercantis se saisissent de l’affaire et renchérissent dans la provocation. L’affaire marche. Mais c’est tout l’occident qui est alors assimilé à ces provocateurs et tout l’islam qui s’incarne dans ces extrémistes. Cela permet à certains de faire de bonnes affaires et  à des artistes sans talents d'occuper le devant de la scène.

mercredi 19 septembre 2012

Osons la Darija !



On se plait parfois à évoquer le temps où notre école était « meilleure ». En réalité, notre système éducatif a toujours été inefficace. Fortement sélective, l’école d’après l’indépendance transmettait des connaissances figées mais elle répondait néanmoins aux besoins d’une économie balbutiante et d’une administration peu regardante sur la qualité de ses agents.
Les choses ont depuis changé. Ni les besoins d’une économie compétitive, ni les ambitions légitimes des jeunes à accéder à de meilleures formations ne peuvent être satisfaites par notre système éducatif actuel. C’est que l’école a longtemps servi d’arène pour les luttes politiques et idéologiques. Elle s’est empêtrée dans des considérations qui n’ont que peu de choses à voir avec sa mission pédagogique. C’est ainsi qu’on l’a forcée à prendre l’étendard de la réhabilitation d’une souveraineté symbolique inachevée. Elle devait notamment assurer son arabisation plus pour des raisons politiques et culturelles que pédagogiques.

La question linguistique a toujours été au centre du débat sur l’école. Entre les tenants d’une arabisation qui recouvrirait une « identité spoliée » et les partisans du maintien d’une langue étrangère pour des raisons pragmatiques ou idéologiques, l’échange est toujours enflammé. Les premiers ne peuvent que constater l’inanité de leurs efforts. Non seulement la langue française est toujours enseignée au Maroc, mais son rôle dans la réussite professionnelle et sociale ne cesse de s’affirmer. Pourtant, l’arabe est la langue officielle utilisée par la majorité des marocains. C’est en fait là où réside le problème. Une fâcheuse confusion fait croire que la langue arabe marocaine est la même que celles parlées par tous les locuteurs « arabes ». Plus grave encore, on continu de l’assimiler à l’arabe parlé dans la péninsule arabique au septième siècle. Personne ne peut nier la proximité de ces différents parlers, ni leur filiation à l’arabe classique, mais il serait abusif de croire qu’il s’agit de la même langue. Les lois de l’évolution historique l’interdisent.

L’école marocaine moderne s’est embourbée, dès le début, en limitant son choix linguistique à deux langues, dont aucune n’est la langue maternelle des marocains. Si l’on peut encore comprendre les motivations d’un tel choix au lendemain de l’indépendance, on ne peut accepter qu’une telle réalité perdure aujourd’hui où les études ont montré l’importance de l’enseignement des langues maternelles.
La relation entre la Darija et l’arabe classique est une évidence que personne ne peut nier. Mais la filiation historique et la proximité affective ne peuvent cacher une autre réalité: aucune mère marocaine (puisqu’on parle de la langue maternelle) ne s’adresse à son enfant dans l’arabe enseigné à l’école. Les marocains ne parlent pas comme ils écrivent et ne lisent pas comme ils parlent. C’est probablement là une des raisons qui expliquent la ténacité de la langue française, pourtant décriée. Ceux qui l’apprennent à l’école peuvent effectivement continuer à l’utiliser dans leur vie quotidienne. Ce n’est malheureusement pas le cas pour l’arabe classique.

Pour rester vivante, une langue est condamnée à évoluer. En cherchant à figer une langue, sous prétexte que toute évolution est synonyme d’une dégradation ou une atteinte au patrimoine, on finit par brider la créativité et rendre l’apprentissage plus laborieux qu’il n’est nécessaire. Qui parle encore en France comme Rabelais? Personne. Mais bien que la langue ait évolué et donné d’autres chefs-d’œuvre, les français considèrent les écrits de Rabelais comme un patrimoine qu’il faut admirer sans tomber dans le ridicule de vouloir l’imiter. On peut ainsi, enseigner et écrire la Darija tout en se prévalant des grands poètes anté-islamiques, abbassides et omeyyades ou même modernes. On peut même enseigner les deux langues, la Darija et l’arabe classique. Mais il faut absolument ramener dans nos écoles, surtout maternelles et primaires, un peu de notre authenticité linguistique.

Le refus d’enseigner la Darija est une décision politique basée sur des aprioris idéologiques. Les linguistes considèrent qu’une langue n’est en réalité qu’un dialecte valorisé politiquement et socialement. Aujourd’hui, l’image qu’on a de notre langue maternelle est très dégradée. On prétend que la Darija n’est prête ni linguistiquement ni esthétiquement pour être enseignée. On dit ainsi beaucoup de sornettes qui font sourire les linguistes. Toute langue utilisée par une communauté a nécessairement des règles et elle est théoriquement capable de transmettre des contenus. Mais il est vrai qu’elle ne produira pas forcément des chefs d’œuvres. La créativité est le propre de l’homme. Elle n’émane pas de l’outil linguistique lui-même, qui peut être utilisé avec ou sans art. Aujourd’hui, on voit fleurir des écrits en Darija. Mis à part le courage d’oser braver un « interdit », la valeur littéraire de ces écrits n’est pas donnée d’emblée. Il ne suffit pas d’écrire dans une langue pour être écrivain. Il faut d’ailleurs veiller à ce que ces plumes audacieuses ne rendent pas un mauvais service à la Darija en associant la médiocrité de leur production à la valeur réelle de cette langue. Des expériences journalistiques peuvent être aussi appréhendées de ce point de vue.

On associe souvent La Darija à un parler « vulgaire » comme si tous les marocains pataugeaient dans l’avilissement extrême. Ce parler est celui des parents transmettant à leurs enfants les valeurs les plus nobles, celui des professeurs bataillant pour communiquer de la manière la plus simple et la plus claire avec leurs étudiants. C’est la langue qu’utilise la femme ou l’homme politique pour mobiliser les citoyens autour d’un projet social ou politique. C’est la langue qui véhicule nos émotions et nous permet de partager nos croyances. Quelle tristesse de constater, quand on veut inscrire dans l’histoire nos idées, que nous sommes obligés de nous défaire de nos habits linguistiques comme on se défait de haillons, pour revêtir des habits parfois trop étriqués ou trop larges, mais qui n’ont jamais l’authenticité de notre Darija.

dimanche 29 avril 2012

Le café du coin




Le Café du coin

J'avais pris l'habitude de m'installer de temps en temps dans un petit café du quartier Bourgogne. Le décor était original sans être trop recherché. Il régnait dans ce lieu un calme qui me semblait propice à la lecture et parfois à l'écriture. Le bruit est parfois une excuse bien pratique pour expliquer notre manque d'inspiration. Là je pouvais justement mettre à nu mon imagination. Quand elle se montre rétive, je me prêtais à ces critiques faciles des choses qu'on ne serait pas capable de réaliser. C'est ainsi qu'il m'arrivait de scruter les lieux et de me dire que cet endroit n'aurait jamais dû être un café. Techniquement, il ne devait pas l'être. Une entrée trop étroite et un allongement en  profondeur disproportionnée baignaient l'intérieur d'une pénombre qu'accentuait la fraicheur des lieux. En plus de cela le café était situé dans une petite ruelle où deux voitures venant en sens inverse avaient du mal à passer en même temps, et un bout de trottoir ridiculement étroit. Je m'étonnai comment quelqu'un a pu penser implanter dans ce local un café. C'est pourtant ce mauvais choix qui faisait mon bonheur.
Un jour je me suis rendu compte que ce lieu avait une autre vie. Les lieux décentrés et vides à Casablanca, ne servent pas seulement à accueillir quelques professeurs oisifs prenant leur café tout en lisant le journal.
J'étais tranquillement attablé quand une nuée de jeunes filles, âgées de 16 à 22 ans, firent éruption dans le café. L'expression "nuée" est bien celle qui convient. D'abord parce que je ne pouvais m'amuser à les compter, mais aussi parce qu'elles me donnèrent l'impression d'être des abeilles bourdonnant qui s'attaquent à un champ de fleurs. Le paisible "bourdon" que j'étais avait du mal à rester concentré sur sa lecture. Elles semblaient connaître très bien le lieu. Elles ont salué le serveur comme on salue un copain. Le lieu leur offrait une discrétion qu’elles étaient loin d’avoir par leur agitation naturelle. Elles parlaient trop fort, se déhanchaient exagérément et riaient aux éclats sans raisons apparentes pour l'indiscret spectateur que j'étais. Arrivées à mon niveau, elles marquèrent un petit arrêt comme si elles ne s’attendaient pas à me voir là, avant de continuer leur chemin vers le fond du café, se déhanchant de plus belle. Est-ce ma présence qui les intriguait où le fait que je sois  un homme mûr d'un âge inapproprié et qui en plus s'adonnait à ce sport suranné qu'est la lecture? A leur âge on ne lit pas, on feuillette. Elles étaient certainement aussi étonnées de me voir là que moi-même de les voir entrer avec tant de fracas dans ce lieu que j'avais adopté. J'introduisais dans leur milieu une « touche » bizarre qui ne collait pas avec leur monde. Trop vieux probablement, et rappelant par là, les autres, les "vieux" laissés à la maison. Elles ne me reconnaissaient certainement pas le droit d’être dans un espace trop jeune. De mon côté j'étais dérangé par ce trop plein de vie, de mouvement, de bruit … tout ce que je fuyais en venant là.
Depuis que je fréquentais ce lieu, nous nous étions jamais croisés, "les filles" et moi. Nos horaires ne coïncidaient pas. Je venais souvent dans ce café le matin à 7h40 ou l’après midi à 13h45, juste après avoir déposé les enfants à l’école et avant d’aller rejoindre mon travail. Des horaires où ces jeunes demoiselles sont certainement encore occupées à préparer leur long et laborieux réveil; où si elles sont déjà réveillées, il leur reste toujours le long rituel de la restauration des dégâts du sommeil. Vient en suite l'indécision devant la garde robe où j'imagine que l’embarras du choix n’a d’égal que la certitude qu'elles ont de choisir entre ce qui leur va bien et ce qui leur va mieux. Ce qui ne va pas n'a jamais le privilège de se mettre en rang serré dans la penderie. 
Pour le propriétaire du café, ces filles étaient bien plus précieuses que moi. Elles sont fidèles et dépensières. De quoi faire de mon café « noir », même rehaussé d’un pourboire conséquent, une contribution ridicule au chiffre d’affaires. Je soupçonnais une complicité bien plus profonde entre le propriétaire et ces filles. L'intérêt de cette jeunesse languissante ne se limitait pas aux dépenses qu’elles pouvaient effectuer dans le café. Cette délicate présence avait pour conséquence immédiate d'ameuter une troupe de jeunes hommes ayant le même look. Je les ai vu arriver ce jour là un par un comme des loups solitaires qui entraient les babines dégoulinant de volupté. Ces messieurs étaient attirés par les proéminences que ces demoiselles promenaient avec beaucoup de fierté et qui n’avaient à mon sens d’égal que la vacuité de leur esprit. C'est bien entendu la seule manière qui restait au vieux loup que j'étais pour se convaincre que le manque d'attention que lui accordaient ces filles vient du fait qu'elles étaient incapables d'apprécier à sa juste valeur le fond que cachait ce crâne dégarni au centre et blanchi des deux côtés.
Le propriétaire, que je soupçonnais d’avoir fait une mauvaise affaire en ouvrant un café dans ce lieu, s’est révélé plus perspicace que je ne le pensais. Il avait compris mieux que moi où se trouve la valeur. Dans les affaires celle-ci n'est pas toujours du côté où l'on pense quand on est un universitaire. Était-il plus intelligent où simplement plus jeune? Parce que, contrairement à ce qu'on pense l'intelligence ne vient pas avec l'âge. Parfois même elle disparait quand vous atteignez un âge où vous ne pouvez plus comprendre les autres, les jeunes.
C'est ainsi que je n'avais jamais fait attention à un beau billard qui trônait pourtant depuis toujours. Aux alentour il y avaient un comptoir et des chaises hautes qui permettaient d'avoir une vue panoramique sur la table de jeu et pouvoir ainsi suivre avec plus d'aisance le jeu. Deux jeunes, une fille et un garçon, rodaient autour du tapis vert armés de longues queues.  Avant de se baisser sur la table et de commencer le cérémonial d'ajustement du coup à assigner à la balle, ils prenaient le temps de passer devant le comptoir pour humecter leurs lèvres d'une boisson qu'ils voulaient manifestement garder le plus longtemps possible. Le bruit et la fumée des cigarettes ajoutés aux éclats de rires et aux exclamations stridulantes dont étaient capables ces filles ponctuant chaque fin de phrase par un "ha l3aaaaaar ? C’est PPPAAAS  vrai ?", m'avaient définitivement convaincu que je n’avais plus aucun droit à être dans ce lieu.
J’ai payé le serveur. Il s’est excusé pour le bruit. Je n’ai rien dit, j’ai souris et il a compris que je ne reviendrais plus. 

mardi 4 octobre 2011

Egoïsme !

Je lisais le journal en prenant le café dans un endroit agréable. L'article parlait de l'avenir incertain de la planète. Je jetai un coup d'œil dehors. De l'autre côté de la vitre, des fleurs aux couleurs éclatantes se moquaient bien de l'ardeur du soleil et baignaient dans les éclaboussures de gouttelettes d'eau généreusement dispensées par un arroseur rotatif. A l'intérieur de la salle, un climatiseur répandait discrètement une douce fraîcheur. Tout en dégustant mon café, j'étais en train de découvrir, avec une sorte de sérénité inadmissible, que le monde allait mal. L'article promettait l'apocalypse avant la fin de ce siècle. Ce funeste présage m'amusait un peu car quand j'ai fait mes calculs, en m'accordant la plus généreuse des espérances de vie, j'ai trouvé que la catastrophe se produirait quand je ne serais plus là. Au fond de moi je jubilais comme un gosse qui a échappé à une punition bien mérité. Je me suis alors rappelé l'histoire de ce vieux qui plantait des palmiers. Un jeune homme, intrigué par tant d'exaltation du vieil homme, lui demanda s'il était conscient, vu son âge avancé, qu'il ne goûterait probablement pas aux fruits de ses arbres. Le vieil homme répondit qu'il a durant sa longue vie mangé beaucoup de dattes parce que ses parents et ses grands parents avaient planté des palmiers. Il voulait faire la même chose pour ses enfants. Qu'avons-nous préparer pour nos enfants? Aujourd'hui on parle avec beaucoup de décontraction de la dette publique. Elle représente 329,2 milliards de DH, soit presque 49% du PIB (2008). C'est vrai que c'est surtout une dette interne. Mais on oublie vite que la dette publique pose un problème moral avant qu'il ne soit économique ou comptable. Notre génération est en train de vivre au dépend de celles qui vont venir. Elles se passeront des dattes!

(Publié dans Les Echos quotidien le 2 février 2010)

mercredi 14 septembre 2011

La bataille des noms

Octroyer un nom c'est donner vie à la chose nommée. C'est tellement vrai que la langue a jugé utile d'user d'euphémismes pour atténuer des réalités brutales.
On parlera ainsi de « personnes âgées » pour ne pas faire violence aux « vieux » ou de « pays en voie de développement » pour flatter des pays « sous développés ». Dans le monde des affaires, le succès d'une marque est souvent associé à son nom. Les plus malintentionnés des concurrents ne manquent d'ailleurs pas de chaparder le nom quand ils veulent le succès de la marque à moindre frais. Tout le monde se rappelle de la dispute entre Wana et Meditel quand le premier a eu l'ingénieuse idée de nommer un de ses produits « Wanajahiz ». L'affaire s'était conclue à l'amiable. Une autre bataille est toujours devant les tribunaux pour désigner le père légitime de la marque Luigi. L'actualité des dernières semaines nous a rappelé qu'il n'y a pas que le monde des affaires qui s'offusque quand on dérobe un nom. Ainsi les jeux de la solidarité islamique, prévus en avril 2010 en Iran, ont été annulés en raison d'un désaccord sur le véritable nom du golfe qui séparent l'Iran et l'Arabie. Alors que du côté iranien on l'appelle « Golfe persique », il est estampillé « Golfe arabique » sur toutes les cartes arabes. L'Arabie Saoudite a refusé que les médailles, que ses athlètes risquent de remporter, portent la mention « Golfe Persique ». Bel exemple de solidarité! Pas loin de là, un autre différent linguistique oppose les musulmans et les catholiques de la Malaisie. Bien que Dieu possède une multitude de noms, les musulmans de la Malaisie refusent d'en partager un, certainement le plus important, avec leurs concitoyens chrétiens. A première vue, les musulmans auraient toutes les raisons de se réjouir de voir le nom d'Allah cité jusqu'au sein des églises. Mais il faut croire que quand on aime on ne partage pas! [Chronique publiée dans les échos quotidien le 26 janvier 2010]

mercredi 7 septembre 2011

L'élève comme modèle.

J'ai longtemps cherché une place en retrait sur la terrasse du café avant de m'asseoir. Trouver une place adéquate dans un café relève pour moi d'une mission presque scientifique. Je commence toujours par étudier le lieu pour trouver la place la moins intéressante. C'est souvent une table dans un espace étriqué qui n'offre aucun intérêt du point de vue du champ visuel. Là, je serais tranquille. Mais il faut encore que je fasse attention à l'orientation du vent, car tout ce manège s'explique par l'horreur que me procure la fumée de la cigarette. J'ai parfois l'impression d'être le dernier non fumeur de Casablanca. J'ai donc sacrifié encore une fois mon confort pour dénicher ce lieu précieux où ni les fumeurs ni la fumée de leurs cigarettes ne viendront troubler ma paisible lecture. Mon bonheur n'a duré que quelques minutes, le temps qu'un jeune homme mal réveillé vienne se jeter littéralement dans une chaise à ma droite manquant de peu de renverser la table. C'était probablement son état de semi sommeil qui expliquait le peu d'intérêt qu'il accordait au choix de sa place. J'ai bien entendu abandonner ma lecture pour chercher à quelques indices s'il s'agissait d'un fumeur ou pas. Pas de paquet de cigarettes en vue. Bon signe. J'ai replongé dans ma lecture sans le quitter réellement des yeux. Le voilà en train de tâter ses poches. J'ai suspendu ma lecture et ma respiration le temps qu'il sorte de sa poche son portable. Il le posa sur la table et je revins rasséréné à ma lecture. Le garçon est venu prendre la commande. Le jeune homme demanda un café noir "très serré". Très mauvaise nouvelle. Mes craintes furent tout de suite confirmées. Au garçon qui s'en allait, le jeune lança « ramène deux cigarettes avec toi». Maudite soit la vente au détail des cigarettes. Peu importe, je ne pouvais plus changer de place. Tout à l'heure il prendra son café accompagné de bouffées de cigarette pour extirper son esprit de l'apathie où l'avait plongé une trop longue nuit de sommeil. Il me faudra alors respirer au rythme de ses expirations. Quand il inspira profondément pour attirer la fumée dans ses poumons, les miens en profiteront pour faire le plein d'air frais. Dès qu'il expirera et que le vent entraînera infailliblement sa fumée de mon côté, je cesserai de respirer. Ma fortune ne durera que le temps que peut durer mon apnée. Pas très longtemps en réalité ou pas assez pour ne pas inhaler quand même une bonne bouffée de cette satanée fumée déjà consommée par mon voisin. J'étais dans cette souffrance lorsqu'un monsieur d'un âge respectable vint s'attabler à ma gauche. Me voilà cerné. Le monsieur avait l'air bien plus réveillé que le jeune. J'étais étonné de voir le garçon de café passer à côte de ce nouveau client sans s'enquérir de ce qu'il voulait consommer. C'était certainement un habitué du café et le garçon savait ce qu'il prenait. Plusieurs minutes passèrent. Notre jeune finit sa première cigarette et prit le temps de respirer un peu d'air propre avant d'en allumer une autre. Mon voisin de gauche n'avait toujours ni café, ni cigarette ni même une lecture quelconque. On dirait qu'il attendait quelqu'un. Quelques minutes après justement un monsieur de la même génération portant un costume usé le rejoignit. J'étais étonné par leur discussion laconique. A peine échangeaient-ils quelques phrases. Celles qui réussirent à parvenir à mes oreilles me firent comprendre qu'il s'agissait de deux professeurs. Ils déploraient la dégradation du niveau des études comme le font tous les professeurs nostalgiques. Les élèves n'avaient plus rien à voir avec ceux qu'ils avaient connus dans leur jeunesse. Leur discours me fit sourire, car j'avais un professeur qui déjà à notre époque trouvait que les études d'avant étaient meilleures. J'allais leur faire part de mon point de vue lorsqu'un jeune s'approcha d'eux en les saluant avec beaucoup de déférence. L'un des deux professeurs l'invita à s'asseoir, ce qu'il fit en gardant une distance respectable. Le professeur lui demanda de s'approcher plus. Ce qu'il fit un peu gêné. "Vous me connaissez?" demanda alors le professeur à son "invité". J'étais étonné par cette question. Le jeune s'empressa de répondre avec une petite voix, "Oui, Monsieur, vous étiez mon prof au collège" avant d'ajouter "J'en garde un bon souvenir". Visiblement ravi par cette réponse, le professeur commença un long discours où j'ai cru déceler beaucoup de reproches. Le jeune garçon, semble-t-il, s'était bagarré le matin même avec le gardien du collège. Ce dernier refusait de le laisser entrer dans l'établissement. Très vite la dispute se transforma en empoignade accompagnée de l'habituelle flopée d'injures. Le discours du professeur était sentencieux. Il reprochait au jeune son emportement et ses propos peu courtois vis-à-vis d'un adulte. Ce discours avait le charme des leçons de morale d'antan. Celles qui vous rappellent que quelque que soit votre bonne volonté, votre comportement pourrait toujours être meilleur. Il faut être tolérant, respectueux, généreux. disait le prof comme s'il brossait le portrait d'un saint homme. Ces comportements représentaient le modèle auquel on doit tous aspirer sans jamais espérer l'atteindre. Je me suis rappelé les discours de mes professeurs quand j'étais au collège. Nous les idéalisions parce que nous pensions que leurs comportements se conformaient nécessairement à leur discours. Ils étaient des dieux de vertus, l'incarnation des modèles qu'on devait essayer de réaliser tout au long de notre vie. Je me suis dit que nos jeunes aujourd'hui doivent manquer affreusement de ces discours sentencieux, absolus et peut-être même irréels. Ils n'ont plus que de vieux professeurs qui parlent comme eux, qui ont peur de ne pas ressembler à leurs élèves, qui reproduisent ridiculement les discours jeunes parce qu'ils ont peur qu'on les prennent pour ce qu'ils sont réellement : des vieux qui singent des jeunes. Ils ont sacrifié la profondeur et la richesse à une réalité qui n'est plus la leur. C'est le professeur qui s'inspire aujourd'hui de l'élève et non l'inverse. J'avais presque oublié notre fumeur de droite. Je me suis dirigé vers le professeur et je l'ai salué chaleureusement comme si son discours m'était adressé. «  Merci Oustade ». Avant qu'il ne puisse transformer son étonnement en question j'étais déjà loin.