J'avais
l'outrecuidance de penser que je n'aurais probablement jamais besoin
d'un électricien pour les menues réparations électriques à la
maison. J'étais toujours fier d'exhiber un savoir mal acquis, noyé
dans un discours technique qui ne manque jamais d'épater mon
entourage. Aussi, lorsque cette malheureuse lampe dans ma chambre a
refusé de s'allumer, j'ai échafaudé toute une stratégie
d'intervention.
J'ai commencé par vérifier le tableau électrique pour voir si le fusible
n'était pas grillé. Puis j'ai vérifié si au niveau du disjoncteur
l'arrivée des deux phases était bien branchée (ceux qui comprennent
ce que cela veut dire savent pertinemment que cette phrase n'a pas de
sens, mais pour les autres elle sonne vraiment bien). Puis le
problème ayant persisté, il ne me restait qu'à vérifier si ce
n'était pas un problème lié aux fusibles externes. Toutes ces
vérifications faites sans résultat finirent par me convaincre que
si je daignais faire appel à un spécialiste c'est que le problème
était vraiment grave. Quand le spécialiste en question est arrivé,
et après qu'il m'ait poliment écouté lui expliquer techniquement
la gravité du problème, il me demanda si je ne disposais pas d'une
ampoule neuve. Sa question sema le doute dans mon esprit et me laissa
sceptique sur ses réelles compétences. C'est à la lumière de la
nouvelle
ampoule que
je lui avais tendue que
je découvris le sourire narquois de l'électricien. Il me fit alors
la remarque qu'il ne fallait pas faire : « Vous voyez
c'était simple ». Toute l'image que j'avais construite sur mes
dons de bricoleur était réduite à néant et le comble c'est que je
devais payer la personne qui m'amena cette vérité amère. De très
mauvaise humeur et de manière très sèche, comme s'il n'avait pas
réussi sa mission, je m'enquis du prix à payer. Plus le prix serait
minime plus mon incompétence allait être mise à nu. Le Monsieur,
toujours souriant, me demanda un prix « symbolique ». Je
l'ai payé en trouvant quand même au fond de moi une raison de me
convaincre que c'était trop cher pour ce qu'il avait fait. En fait,
je reprochais quelque part à ce monsieur d'avoir été honnête. Je
lui avais offert sur un plateau d'argent l'étendue de mon ignorance
en affirmant que le problème était grave. S'il m'avait confirmé
dans mes préjugés et qu'il m'avait demandé d'évacuer la maison le
temps des travaux pour une question de sécurité, j'aurais été
heureux de constater que mon intuition était juste et que le gros
chèque qu'il me réclamerait,
et que je discuterais
âprement se justifierait
largement.
J'ai
un ami qui a vécu le même problème. Chaque matin, son patron
allumait son ordinateur pour consulter les chiffres de la société.
Pour que cette consultation, si banale soit-elle, puisse se passer
sans encombre, mon ami veillait à ce que le serveur ne bloque jamais
et que la connexion reste sécurisée. Pour cela, il lui arrivait de
passer pratiquement la nuit au bureau. Le patron, qui n'est jamais la
nuit au bureau, trouva un jour l'occasion d'exprimer à son salarié
son agacement à le voir tout le temps « ne rien faire ».
Depuis mon ami est devenu très visible. Son travail beaucoup moins.
À 18h tapante, il quittait son poste comme tout bon salarié. Le
problème s'est vite posé. Quand le serveur est tombé en panne, le
patron est venu en colère non pas demander à mon ami de réparer la
panne, mais lui intimer l'ordre d'appeler une société compétente
pour intervenir. Il allait certainement payer le prix nécessaire. Un
peu comme cette maudite ampoule que je pouvais changer moi-même et
qui me coûta tant d'humiliation lors de l'intervention d'un
spécialiste compétent.

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