dimanche 31 mars 2013

Un amour de Casablanca


Je suis Casablancais. J’ai toujours vécu dans cette ville. En fait, j’ai l’impression de ne l’avoir jamais quitté. Même quand je poursuivais mes études en France, j’ai passé sept ans à attendre d’y retourner. J’ai aussi passé sept ans à enseigner à la faculté de Marrakech, sans quitter ma ville natale. Pour me rendre à mon travail, je faisais un long périple de trois heures et quelques minutes. Les quelques minutes représentent cet espace élastique où la compagnie nationale du chemin de fer inscrit les retards qui peuvent durer de quelques minutes à quelques heures.

J’avais toujours l’impression d’être heureux de retrouver Casablanca. Mais je ne saurais dire si c’était le retour à ma ville qui me mettait dans cet état euphorique ou est-ce le fait de quitter cette ville mythique, millénaire et mystérieuse qu’est Marrakech ? Et pourquoi aurais-je été heureux de quitter Marrakech ? Plusieurs collègues Marrakechis me disaient que j’avais beaucoup de chance d’habiter Casablanca. D'autres n’hésitaient pas à m’affirmer que ma chance était de pouvoir quitter leur ville. Je mettais cela sur le compte du ressentiment naturel qu’on peut ressentir pour la ville où l’on réside. C’est là que sont vécus tous les problèmes à tel point qu’on peut facilement les imputés au lieu de la résidence.

Un jour, un collègue m’a fait une confidence qui m’a laissé perplexe. Lui qui a passé à Marrakech la majeure partie de ses cinquante ans, voulait maintenant aller s’installer à Casablanca toute la semaine et revenir un ou deux jours à Marrakech pour son travail. J’ai toujours considéré mes déplacements en dehors de Casablanca comme une corvée et je ne comprenais pas qu'on puisse m'envier mon infortune. Le collègue m’expliqua qu’il s’ennuyait toute la semaine à Marrakech. Contrairement donc à ce qu’on peut croire, Marrakech connaît aussi l’ennui. Et pourtant, il n’y a pas un week-end où une horde déchaînée de jeunes fantasques et fortunés ne déferle sur la ville ocre à la recherche du plaisir.

C’est d’ailleurs l’image qu’avait de Marrakech cet expatrié français que j’ai rencontré dans le train à destination de Casablanca. Il m’a raconté comment il s’empressait, une fois sa semaine terminée, d’aller rejoindre ses copains à Marrakech. Le dimanche d’après, il avait toujours l’impression de redescendre sur terre. Il a donc tout fait pour rester dans le monde céleste toute la semaine et il y est arrivé après d’énormes efforts. C’est le bonheur perpétuel alors, lui dis-je. « Mais non ! vous voyez bien que nous sommes vendredi et je rentre sur Casa ». Il parait que quand il a habité Marrakech, il a trouvé que les gens avaient ce qu’il a appelé « un esprit de province ».

De l’autre côté, des Casablancais m’enviaient mes escapades hebdomadaires à Marrakech. Ils ne pouvaient concevoir mes voyages que teintés de la couleur du plaisir toujours associé à la ville ocre. Un ami de Casablanca m’a posé un jour cette question lourde de sens : «chaque semaine tu passes une nuit à Marrakech ?» Il avait appuyé sur le mot «chaque» en détachant ses deux syllabes. L’itération du voyage était pour lui synonyme du plaisir renouvelé.

Javais choisi de concentrer mes cours en fin de semaine. Ce qui confortait certains dans l’idée que Marrakech devait être pour moi synonyme de plaisir. Souvent je ne faisais que croiser le plaisir. Le vendredi soir, en allant prendre le train pour rentrer à Casablanca, des hordes de Casablancais et Rbatis descendaient vers la ville rouge, bandes de tartares envahissant, l’espace d’un week-end, la ville paisible. Ils étaient souvent jeunes, filles et garçons friqués, oisifs ou s’arrangeant pour le paraître. Moi, je quittais Marrakech à ce moment-là Je livrais la ville à ces hordes pour le plaisir et la débauche. Non seulement nos chemins s’opposaient, ils rentraient et je sortais, mais contrairement à eux, Marrakech était pour moi synonyme de travail.


Un collègue de Casablanca, travaillant lui aussi à Marrakech, m’accompagnait chaque semaine dans mes voyages. Il arrivait souvent à destination malade. Je me demandais pourquoi cette ville avait sur lui cet effet néfaste. Moi non plus je n'arrivais pas toujours en bonne forme à la faculté. Je prenais le train à 9H30. Après 3 heures et demie de route, mon petit déjeuner avait le temps de céder la place dans mon estomac à un vide que l'angoisse a vite fait d'amplifier.

C’est peut-être pour cela que j’étais heureux de rentrer chez moi à Casablanca. En réalité nous aimons nos villes natales pour ce qu’elles incarnent pour nous. Leurs ruelles portent toujours nos secrets d’enfants, leurs murs les empreintes de nos ballons salis parfois du sang de nos mains écorchées. Nos amours y ont fleuri et se sont parfois fanés en laissant une trace indélébile dans nos cœurs.

J’avais un autre collègue Casablancais qui vivait très mal le voyage dans l’autre sens. A force que notre train sapprochait de Casablanca et que ma joie de retrouver ma ville prenait le dessus sur la fatigue d’un long et inconfortable voyage, mon collègue devenait de plus en plus triste. Il perdait de sa faconde et devenait taciturne. Je lui ai fait part un jour de mon soulagement d’être presque arrivé à destination. Il me répondit que pour lui c’était vers l’enfer qu’il s’acheminait. Intrigué je lui ai demandé des explications. Pour seule réponse, il me présenta le programme de ce qu’il restait de la soirée. Jusqu’à 23 heures trente ou même minuit, et malgré sa fatigue, il projetait de traîner dans des cafés ou des bars. Il rentrerait chez lui sur les pointes des pieds pour ne pas réveiller sa femme et ses enfants. Il s'empressa de m'expliquer, quand il a vu dans mes yeux une sorte de reconnaissance pour cette délicatesse de sa part, "Non, ce n'est pas que j'ai peur de les déranger dans leur sommeil, mais j'ai peur qu'ils dérangent le mien s'ils se réveillent". Sa famille réveillée était pour lui une source certaine de problème. Je n’ai pas demandé plus d’explication, mais j’avais compris qu’on aimait aussi ou on n’aimait pas une ville pour les gens qui y habitent.

Je pense qu'en réalité, je n’aime pas Casablanca. En tout cas je ne l’aime pas comme je devrais l’aimer. Je l’aime presque par habitude, ou pour ce qu’elle représente pour moi. La ville de ma naissance, de mon enfance, de ma jeunesse, de mon amour. Il m’est même arrivé de la trahir en allant étudier ailleurs et en travaillant ailleurs. Je l’ai aussi trahi parfois par la pensée. Combien de fois j'avais conçu mon départ de Casablanca comme une délivrance quand j'étais étudiant et que, tel Okba Bnou Nafie, je considérais que l'océan se dressait contre mes espérances. Devenant adulte, il m'arrivait aussi d'aspirer au calme des villes paisibles. Pourtant je n’ai jamais quitté cette ville qui a mal grandi. En définitif, je pense que Casablanca m'aime plus que je ne l'aime.


jeudi 28 mars 2013

Et la lumière fut !


J'avais l'outrecuidance de penser que je n'aurais probablement jamais besoin d'un électricien pour les menues réparations électriques à la maison. J'étais toujours fier d'exhiber un savoir mal acquis, noyé dans un discours technique qui ne manque jamais d'épater mon entourage. Aussi, lorsque cette malheureuse lampe dans ma chambre a refusé de s'allumer, j'ai échafaudé toute une stratégie d'intervention. J'ai commencé par vérifier le tableau électrique pour voir si le fusible n'était pas grillé. Puis j'ai vérifié si au niveau du disjoncteur l'arrivée des deux phases était bien branchée (ceux qui comprennent ce que cela veut dire savent pertinemment que cette phrase n'a pas de sens, mais pour les autres elle sonne vraiment bien). Puis le problème ayant persisté, il ne me restait qu'à vérifier si ce n'était pas un problème lié aux fusibles externes. Toutes ces vérifications faites sans résultat finirent par me convaincre que si je daignais faire appel à un spécialiste c'est que le problème était vraiment grave. Quand le spécialiste en question est arrivé, et après qu'il m'ait poliment écouté lui expliquer techniquement la gravité du problème, il me demanda si je ne disposais pas d'une ampoule neuve. Sa question sema le doute dans mon esprit et me laissa sceptique sur ses réelles compétences. C'est à la lumière de la nouvelle ampoule que je lui avais tendue que je découvris le sourire narquois de l'électricien. Il me fit alors la remarque qu'il ne fallait pas faire : « Vous voyez c'était simple ». Toute l'image que j'avais construite sur mes dons de bricoleur était réduite à néant et le comble c'est que je devais payer la personne qui m'amena cette vérité amère. De très mauvaise humeur et de manière très sèche, comme s'il n'avait pas réussi sa mission, je m'enquis du prix à payer. Plus le prix serait minime plus mon incompétence allait être mise à nu. Le Monsieur, toujours souriant, me demanda un prix « symbolique ». Je l'ai payé en trouvant quand même au fond de moi une raison de me convaincre que c'était trop cher pour ce qu'il avait fait. En fait, je reprochais quelque part à ce monsieur d'avoir été honnête. Je lui avais offert sur un plateau d'argent l'étendue de mon ignorance en affirmant que le problème était grave. S'il m'avait confirmé dans mes préjugés et qu'il m'avait demandé d'évacuer la maison le temps des travaux pour une question de sécurité, j'aurais été heureux de constater que mon intuition était juste et que le gros chèque qu'il me réclamerait, et que je discuterais âprement se justifierait largement.

J'ai un ami qui a vécu le même problème. Chaque matin, son patron allumait son ordinateur pour consulter les chiffres de la société. Pour que cette consultation, si banale soit-elle, puisse se passer sans encombre, mon ami veillait à ce que le serveur ne bloque jamais et que la connexion reste sécurisée. Pour cela, il lui arrivait de passer pratiquement la nuit au bureau. Le patron, qui n'est jamais la nuit au bureau, trouva un jour l'occasion d'exprimer à son salarié son agacement à le voir tout le temps « ne rien faire ». Depuis mon ami est devenu très visible. Son travail beaucoup moins. À 18h tapante, il quittait son poste comme tout bon salarié. Le problème s'est vite posé. Quand le serveur est tombé en panne, le patron est venu en colère non pas demander à mon ami de réparer la panne, mais lui intimer l'ordre d'appeler une société compétente pour intervenir. Il allait certainement payer le prix nécessaire. Un peu comme cette maudite ampoule que je pouvais changer moi-même et qui me coûta tant d'humiliation lors de l'intervention d'un spécialiste compétent.

mercredi 27 mars 2013

Paroles de père


Plus j'avance dans l'âge plus je prends du plaisir à me montrer sermonneur. J'estime qu'il est de mon devoir de père de tenir de tels discours. Quand j'ai réussi à convaincre mon fils de m'accompagner dans une promenade matinale, je me suis senti encore une fois investi de ce devoir parental d'épiloguer sur le sens de la vie. Nous nous sommes attablés à la terrasse d'un café. Il faisait beau et mes propos se voulaient le prolongement de la sérénité qui m'inondait. Je parlais et mon fils m'écoutait gentiment. Je lui exposais avec des détails assommants les vertus du travail laborieux. Tous ceux qui ont réussi, affirmais-je, ont forcément travaillé dur pour y arriver. La jeunesse doit apprendre à être patiente. J'ai bien entendu appelé à la rescousse les grandes réussites historiques et j'ai même osé y glisser mon cas par une supercherie que ne peut se permettre qu'un père devant son fils. L'histoire était entendue, on ne peut prétendre profiter pleinement de la vie tant qu'on n'a pas payé le prix pour. Paradoxalement, plus mon fils m'écoutait plus je redoublais d'effort pour le convaincre. Sa docilité me semblait suspecte. C'est à ce moment précis qu'une belle voiture décapotable immatriculée à l'étranger passa devant nous. Au volant, un jeune homme à peine plus âgé que mon fils offrait généreusement aux passants de partager avec lui les sons assourdissants d'une horrible musique. Mon fils accompagna la voiture dans son trajet jusqu'à ce qu'elle disparaisse à l'horizon laissant derrière elle comme une traînée de musique. J'ai cru déceler dans le sourire de mon fils, lorsqu'il se retourna enfin, la vengeance de celui qui venait de subir un long discours barbant. « Il a du beaucoup souffrir pour acheter une telle voiture » me lança-t-il. J'ai résolu de ne pas répondre à la provocation.