samedi 27 novembre 2010

Oublier pour vivre


Les américains, qui adorent jouer avec les symboles, ont installé à « Time Square » à New York une machine à broyer les mauvais souvenirs. Les New-yorkais étaient invités à y jeter leurs mauvaises expériences de 2009. Cette catharsis est souvent l'occasion d'étudier les frustrations collectives ou individuelles des gens pour l'année achevée. La fournée 2009 ne fut pas particulièrement passionnante. Ce ne sont certainement pas les problèmes qui ont manqué, mais l'arrivée de Barak Obama a dû jouer le rôle de soupape d'évacuation des frustrations cumulées durant l'ère Bush. Cette année, les américains ont jeté aux orties de banales lettres d'amour, des factures non réglées, des photos de personnes haïes... Rien à voir avec 2008, qui était un excellent cru politique pour les mauvais souvenirs. Il faut dire que l'administration Bush a bien travaillé dans ce sens. Il était normal qu'elle fasse les frais de la vindicte populaire.
S'il nous était donné de disposer d'une machine similaire, qu'aurions-nous aimé oublier en 2010? Difficile de lister tous nos malheurs de 2009. Non qu'ils soient particulièrement nombreux, mais parce que nous disposons d'une formidable capacité à oublier... ou à pardonner. Certains diront que nous ne sommes tout simplement pas rancuniers. Nous oublions les promesses non tenues de nos politiques, les services publiques non rendus, les augmentations des tarifs non justifiées. Nous oublions l'état de nos routes après chaque précipitation et pardonnons les erreurs de diagnostics de nos médecins. Nous comprenons les aberrations de nos juges et les écarts de notre administration. C'est loin d'être une tare. Les psychologues affirment que l'oubli des souvenirs au fil du temps est une manière d'économiser notre mémoire pour d'autres activités. C'est aussi bon pour le moral, surtout quand les frustrations sont quotidiennes.

Publié dans les Echos quotidien le 5 janvier 2010

Quand l’espace devient plus humain !


Nous sommes probablement le seul pays au monde qui met dans ses intersections en même temps des feux de circulation et un flic pour les surveiller. Cet étrange double emploi peut se comprendre comme le seul moyen de lutter contre le dédain que montrent nos compatriotes pour les feux tricolore. Ils ne les respectent que quand ils sont flanqués d’un policier. Mais nous trouvons le même dédoublement dans nombre d’administrations. Quand je vais régler mes factures d’électricité, il y a toujours une présence humaine qui s’interpose entre moi et la machine qui délivre un ticket d’attente. Je ne sais pour quelle raison le monsieur me toise en m’intimant l’ordre de déclarer les raisons de ma visite. Quand je lui réponds que c’est pour « régler la facture », il appuie, d’un geste plein de superbe, sur le bouton sous lequel on peut lire distinctement « règlement ». Le monsieur pousse parfois l’amabilité jusqu’à m’indiquer qu’il faut attendre jusqu’à ce que mon numéro apparaisse à l’écran. Est-ce le zèle d’un agent de sécurité qui s’ennuie et qui pense que tous les clients sont analphabètes ? Où est-ce l’administration qui lui a donné l’ordre de ne pas laisser les clients manipuler à leur guise une si précieuse et miraculeuse machine ? Dans les deux cas cela dénote un manque de confiance dans l’homme. C’est pourquoi plusieurs administrations investissent dans la modernisation des locaux et des outils de travail et oublient d’investir dans l’homme. Nos gares deviennent de plus en plus modernes, les agences commerciales des opérateurs téléphoniques sont superbement décorées et merveilleusement équipées. Mais derrière le comptoir design, il y a toujours le même fonctionnaire qui vous considère comme le trublion qui perturbe sa quiétude. On a vraiment l’impression que le peu d’humanité qu’il leur restait s’est dissoute… dans un espace devenu plus humain.

publié dans les Echos quotidien le 8 décembre 2009