lundi 24 septembre 2012

Le film, les caricatures et l’extrémisme.


Ce n'est certainement pas par leur qualité que le film “innocence of muslim” et les caricatures de Charlie Hebdo ont réussi à défrayer la chronique ces derniers jours. Le succès d’une “oeuvre” peut provenir de sa valeur intrinsèque comme il peut découler de la réception opportune du public. C’est toute la différence entre des oeuvres, parfois mal reçues par leurs contemporains, mais qui restent dans l’histoire et des oeuvrettes qui rencontrent beaucoup de succès, mais dont l’éclat ne dépasse jamais le moment de leur production.

Entre temps, elles font parfois beaucoup de mal. Personne ne parle aujourd’hui de la valeur de ce film ni de la qualité de ces caricatures, sinon pour dire qu’ils ne méritent pas qu’on s’y arrête. Mais on s’y arrête cependant. On discute presque exclusivement de la réaction violente et démesurée de certains musulmans (on oublie souvent de préciser qu’il s’agit d’une minorité) et du droit des occidentaux à exprimer librement leurs opinions. Qu’est-ce qui pousse une personne qui s’est improvisée cinéaste sans talent, à s’attaquer aux croyances de toute une communauté? se demandent indignés les premiers. Pourquoi une réponse aussi violente, rétorquent scandalisés les autres. C’est dans cette dissension qu’on peut trouver un début d’explication à ce drame.

Beaucoup de personnes dans le monde arabe condamnent les violences, mais ces prises de position courageuses ne sont pas suffisamment “médiatiques”. On n’en parle donc pas ou très peu.

La question n’est pas de savoir pourquoi l’Occident en veut à l’islam. Cette affirmation est d’ailleurs trop générale pour être vraie. L’occident n’est pas un tout homogène au point de rendre responsable chacun de ses citoyens du forfait que commettrait l’un d’eux. Une logique contre laquelle les musulmans s’insurgent souvent lorsqu’un attentat amène les occidentaux à stigmatiser l’islam.
Deux éléments culturels au moins expliquent ce malentendu entre l’Occident et l’Orient (si ces deux génériques peuvent encore avoir un sens). L’occident fonctionne sur le principe de l’autorité de la Loi et de la liberté individuelle alors que l’Orient accorde encore une place prépondérante aux  traditions et convenances et fait passer la communauté avant l’individu.


L’Occident n’est pas tenu de partager les valeurs des autres cultures, on peut tout au plus lui demander de les respecter. Il le fait par principe, mais aucun texte de loi ne l’y oblige. C’est pourquoi beaucoup de personnes trouvent l’auteur du film et des caricatures des personnes odieuses mais libre de l’être tant que leur attitude ne contredit pas une loi explicite. Une majorité de musulmans offensés ne le comprennent pas. Pour eux la coutume et les usages suffisent à tracer une ligne de démarcation entre ce qui est “convenable” et ce qui ne l’est pas. On ne manque jamais de rappeler que l’occident n’accepte pas “la liberté d’expression” pour les questions liées à l’antisémitisme et au racisme par exemple. Pourquoi interdire le négationnisme et tolérer l’islamophobie? Si les deux sont condamnables parce qu’ils entraînent l’homme sur la voie de la bestialité, il faut remarquer que dans le premier cas il existe une loi et dans le deuxième pas encore. Rien de plus simple dans ces sociétés de droit que de promulguer une loi dans ce sens. Il faut convaincre la société et le législateur de son opportunité. Mais en attendant, ceux qui ont caricaturé le prophète sont probablement de “méchants calculateurs”, mais pas des “hors la loi”.

Les réactions violentes que nous avons vu dans certains pays arabes sont contre productives. Elles nourrissent les nouvelles provocations. Jamais Charlie Hebdo n’aurait trouvé un intérêt à publier ses caricatures si les musulmans s’étaient contentés de hausser les épaules et de sourire devant la bêtise du film.
Cette histoire montre que les extrémistes se soutiennent. Un détraqué en mal de célébrité produit une niaiserie et provoque des extrémistes prompts à réagir du moment que  l’attaque vient de l’occident. Des mercantis se saisissent de l’affaire et renchérissent dans la provocation. L’affaire marche. Mais c’est tout l’occident qui est alors assimilé à ces provocateurs et tout l’islam qui s’incarne dans ces extrémistes. Cela permet à certains de faire de bonnes affaires et  à des artistes sans talents d'occuper le devant de la scène.

mercredi 19 septembre 2012

Osons la Darija !



On se plait parfois à évoquer le temps où notre école était « meilleure ». En réalité, notre système éducatif a toujours été inefficace. Fortement sélective, l’école d’après l’indépendance transmettait des connaissances figées mais elle répondait néanmoins aux besoins d’une économie balbutiante et d’une administration peu regardante sur la qualité de ses agents.
Les choses ont depuis changé. Ni les besoins d’une économie compétitive, ni les ambitions légitimes des jeunes à accéder à de meilleures formations ne peuvent être satisfaites par notre système éducatif actuel. C’est que l’école a longtemps servi d’arène pour les luttes politiques et idéologiques. Elle s’est empêtrée dans des considérations qui n’ont que peu de choses à voir avec sa mission pédagogique. C’est ainsi qu’on l’a forcée à prendre l’étendard de la réhabilitation d’une souveraineté symbolique inachevée. Elle devait notamment assurer son arabisation plus pour des raisons politiques et culturelles que pédagogiques.

La question linguistique a toujours été au centre du débat sur l’école. Entre les tenants d’une arabisation qui recouvrirait une « identité spoliée » et les partisans du maintien d’une langue étrangère pour des raisons pragmatiques ou idéologiques, l’échange est toujours enflammé. Les premiers ne peuvent que constater l’inanité de leurs efforts. Non seulement la langue française est toujours enseignée au Maroc, mais son rôle dans la réussite professionnelle et sociale ne cesse de s’affirmer. Pourtant, l’arabe est la langue officielle utilisée par la majorité des marocains. C’est en fait là où réside le problème. Une fâcheuse confusion fait croire que la langue arabe marocaine est la même que celles parlées par tous les locuteurs « arabes ». Plus grave encore, on continu de l’assimiler à l’arabe parlé dans la péninsule arabique au septième siècle. Personne ne peut nier la proximité de ces différents parlers, ni leur filiation à l’arabe classique, mais il serait abusif de croire qu’il s’agit de la même langue. Les lois de l’évolution historique l’interdisent.

L’école marocaine moderne s’est embourbée, dès le début, en limitant son choix linguistique à deux langues, dont aucune n’est la langue maternelle des marocains. Si l’on peut encore comprendre les motivations d’un tel choix au lendemain de l’indépendance, on ne peut accepter qu’une telle réalité perdure aujourd’hui où les études ont montré l’importance de l’enseignement des langues maternelles.
La relation entre la Darija et l’arabe classique est une évidence que personne ne peut nier. Mais la filiation historique et la proximité affective ne peuvent cacher une autre réalité: aucune mère marocaine (puisqu’on parle de la langue maternelle) ne s’adresse à son enfant dans l’arabe enseigné à l’école. Les marocains ne parlent pas comme ils écrivent et ne lisent pas comme ils parlent. C’est probablement là une des raisons qui expliquent la ténacité de la langue française, pourtant décriée. Ceux qui l’apprennent à l’école peuvent effectivement continuer à l’utiliser dans leur vie quotidienne. Ce n’est malheureusement pas le cas pour l’arabe classique.

Pour rester vivante, une langue est condamnée à évoluer. En cherchant à figer une langue, sous prétexte que toute évolution est synonyme d’une dégradation ou une atteinte au patrimoine, on finit par brider la créativité et rendre l’apprentissage plus laborieux qu’il n’est nécessaire. Qui parle encore en France comme Rabelais? Personne. Mais bien que la langue ait évolué et donné d’autres chefs-d’œuvre, les français considèrent les écrits de Rabelais comme un patrimoine qu’il faut admirer sans tomber dans le ridicule de vouloir l’imiter. On peut ainsi, enseigner et écrire la Darija tout en se prévalant des grands poètes anté-islamiques, abbassides et omeyyades ou même modernes. On peut même enseigner les deux langues, la Darija et l’arabe classique. Mais il faut absolument ramener dans nos écoles, surtout maternelles et primaires, un peu de notre authenticité linguistique.

Le refus d’enseigner la Darija est une décision politique basée sur des aprioris idéologiques. Les linguistes considèrent qu’une langue n’est en réalité qu’un dialecte valorisé politiquement et socialement. Aujourd’hui, l’image qu’on a de notre langue maternelle est très dégradée. On prétend que la Darija n’est prête ni linguistiquement ni esthétiquement pour être enseignée. On dit ainsi beaucoup de sornettes qui font sourire les linguistes. Toute langue utilisée par une communauté a nécessairement des règles et elle est théoriquement capable de transmettre des contenus. Mais il est vrai qu’elle ne produira pas forcément des chefs d’œuvres. La créativité est le propre de l’homme. Elle n’émane pas de l’outil linguistique lui-même, qui peut être utilisé avec ou sans art. Aujourd’hui, on voit fleurir des écrits en Darija. Mis à part le courage d’oser braver un « interdit », la valeur littéraire de ces écrits n’est pas donnée d’emblée. Il ne suffit pas d’écrire dans une langue pour être écrivain. Il faut d’ailleurs veiller à ce que ces plumes audacieuses ne rendent pas un mauvais service à la Darija en associant la médiocrité de leur production à la valeur réelle de cette langue. Des expériences journalistiques peuvent être aussi appréhendées de ce point de vue.

On associe souvent La Darija à un parler « vulgaire » comme si tous les marocains pataugeaient dans l’avilissement extrême. Ce parler est celui des parents transmettant à leurs enfants les valeurs les plus nobles, celui des professeurs bataillant pour communiquer de la manière la plus simple et la plus claire avec leurs étudiants. C’est la langue qu’utilise la femme ou l’homme politique pour mobiliser les citoyens autour d’un projet social ou politique. C’est la langue qui véhicule nos émotions et nous permet de partager nos croyances. Quelle tristesse de constater, quand on veut inscrire dans l’histoire nos idées, que nous sommes obligés de nous défaire de nos habits linguistiques comme on se défait de haillons, pour revêtir des habits parfois trop étriqués ou trop larges, mais qui n’ont jamais l’authenticité de notre Darija.