Le Café du coin
J'avais pris
l'habitude de m'installer de temps en temps dans un petit café du quartier
Bourgogne. Le décor était original sans être trop recherché. Il régnait dans ce
lieu un calme qui me semblait propice à la lecture et parfois à l'écriture.
Le bruit est parfois une excuse bien pratique pour expliquer notre manque
d'inspiration. Là je pouvais justement mettre à nu mon imagination. Quand elle
se montre rétive, je me prêtais à ces critiques faciles des choses qu'on ne
serait pas capable de réaliser. C'est ainsi qu'il m'arrivait de scruter les
lieux et de me dire que cet endroit n'aurait jamais dû être un café.
Techniquement, il ne devait pas l'être. Une entrée trop étroite et un
allongement en profondeur disproportionnée
baignaient l'intérieur d'une pénombre qu'accentuait la fraicheur des lieux. En
plus de cela le café était situé dans une petite ruelle où deux voitures venant
en sens inverse avaient du mal à passer en même temps, et un bout de trottoir
ridiculement étroit. Je m'étonnai comment quelqu'un a pu penser implanter dans
ce local un café. C'est pourtant ce mauvais choix qui faisait mon bonheur.
Un jour je me suis
rendu compte que ce lieu avait une autre vie. Les lieux décentrés et vides à
Casablanca, ne servent pas seulement à accueillir quelques professeurs oisifs
prenant leur café tout en lisant le journal.
J'étais
tranquillement attablé quand une nuée de jeunes filles, âgées de 16 à 22 ans,
firent éruption dans le café. L'expression "nuée" est bien celle qui
convient. D'abord parce que je ne pouvais m'amuser à les compter, mais aussi
parce qu'elles me donnèrent l'impression d'être des abeilles bourdonnant qui
s'attaquent à un champ de fleurs. Le paisible "bourdon" que j'étais
avait du mal à rester concentré sur sa lecture. Elles semblaient connaître très
bien le lieu. Elles ont salué le serveur comme on salue un copain. Le lieu leur
offrait une discrétion qu’elles étaient loin d’avoir par leur agitation
naturelle. Elles parlaient trop fort, se déhanchaient exagérément et riaient
aux éclats sans raisons apparentes pour l'indiscret spectateur que j'étais.
Arrivées à mon niveau, elles marquèrent un petit arrêt comme si elles ne
s’attendaient pas à me voir là, avant de continuer leur chemin vers le fond du
café, se déhanchant de plus belle. Est-ce ma présence qui les intriguait où le
fait que je sois un homme mûr d'un âge
inapproprié et qui en plus s'adonnait à ce sport suranné qu'est la lecture? A leur
âge on ne lit pas, on feuillette. Elles étaient certainement aussi étonnées de
me voir là que moi-même de les voir entrer avec tant de fracas dans ce lieu que
j'avais adopté. J'introduisais dans leur milieu une « touche » bizarre qui ne
collait pas avec leur monde. Trop vieux probablement, et rappelant par là, les
autres, les "vieux" laissés à la maison. Elles ne me reconnaissaient
certainement pas le droit d’être dans un espace trop jeune. De mon côté j'étais
dérangé par ce trop plein de vie, de mouvement, de bruit … tout ce que je
fuyais en venant là.
Depuis que je
fréquentais ce lieu, nous nous étions jamais croisés, "les filles" et
moi. Nos horaires ne coïncidaient pas. Je venais souvent dans ce café le matin
à 7h40 ou l’après midi à 13h45, juste après avoir déposé les enfants à l’école
et avant d’aller rejoindre mon travail. Des horaires où ces jeunes demoiselles
sont certainement encore occupées à préparer leur long et laborieux réveil; où
si elles sont déjà réveillées, il leur reste toujours le long rituel de la
restauration des dégâts du sommeil. Vient en suite l'indécision devant la garde
robe où j'imagine que l’embarras du choix n’a d’égal que la certitude qu'elles
ont de choisir entre ce qui leur va bien et ce qui leur va mieux. Ce qui ne va
pas n'a jamais le privilège de se mettre en rang serré dans la penderie.
Pour le propriétaire
du café, ces filles étaient bien plus précieuses que moi. Elles sont fidèles et
dépensières. De quoi faire de mon café « noir », même rehaussé d’un pourboire
conséquent, une contribution ridicule au chiffre d’affaires. Je soupçonnais une
complicité bien plus profonde entre le propriétaire et ces filles. L'intérêt de
cette jeunesse languissante ne se limitait pas aux dépenses qu’elles pouvaient
effectuer dans le café. Cette délicate présence avait pour conséquence
immédiate d'ameuter une troupe de jeunes hommes ayant le même look. Je les ai
vu arriver ce jour là un par un comme des loups solitaires qui entraient les
babines dégoulinant de volupté. Ces messieurs étaient attirés par les
proéminences que ces demoiselles promenaient avec beaucoup de fierté et qui
n’avaient à mon sens d’égal que la vacuité de leur esprit. C'est bien entendu
la seule manière qui restait au vieux loup que j'étais pour se convaincre que
le manque d'attention que lui accordaient ces filles vient du fait qu'elles
étaient incapables d'apprécier à sa juste valeur le fond que cachait ce crâne
dégarni au centre et blanchi des deux côtés.
Le propriétaire, que
je soupçonnais d’avoir fait une mauvaise affaire en ouvrant un café dans ce
lieu, s’est révélé plus perspicace que je ne le pensais. Il avait compris mieux
que moi où se trouve la valeur. Dans les affaires celle-ci n'est pas toujours
du côté où l'on pense quand on est un universitaire. Était-il plus intelligent
où simplement plus jeune? Parce que, contrairement à ce qu'on pense
l'intelligence ne vient pas avec l'âge. Parfois même elle disparait quand vous
atteignez un âge où vous ne pouvez plus comprendre les autres, les jeunes.
C'est ainsi que je
n'avais jamais fait attention à un beau billard qui trônait pourtant depuis
toujours. Aux alentour il y avaient un comptoir et des chaises hautes qui
permettaient d'avoir une vue panoramique sur la table de jeu et pouvoir ainsi
suivre avec plus d'aisance le jeu. Deux jeunes, une fille et un garçon,
rodaient autour du tapis vert armés de longues queues. Avant de se baisser sur la table et de
commencer le cérémonial d'ajustement du coup à assigner à la balle, ils
prenaient le temps de passer devant le comptoir pour humecter leurs lèvres
d'une boisson qu'ils voulaient manifestement garder le plus longtemps possible.
Le bruit et la fumée des cigarettes ajoutés aux éclats de rires et aux
exclamations stridulantes dont étaient capables ces filles ponctuant chaque fin
de phrase par un "ha l3aaaaaar ? C’est PPPAAAS vrai ?", m'avaient définitivement
convaincu que je n’avais plus aucun droit à être dans ce lieu.
J’ai payé le
serveur. Il s’est excusé pour le bruit. Je n’ai rien dit, j’ai souris et il a
compris que je ne reviendrais plus.