dimanche 29 avril 2012

Le café du coin




Le Café du coin

J'avais pris l'habitude de m'installer de temps en temps dans un petit café du quartier Bourgogne. Le décor était original sans être trop recherché. Il régnait dans ce lieu un calme qui me semblait propice à la lecture et parfois à l'écriture. Le bruit est parfois une excuse bien pratique pour expliquer notre manque d'inspiration. Là je pouvais justement mettre à nu mon imagination. Quand elle se montre rétive, je me prêtais à ces critiques faciles des choses qu'on ne serait pas capable de réaliser. C'est ainsi qu'il m'arrivait de scruter les lieux et de me dire que cet endroit n'aurait jamais dû être un café. Techniquement, il ne devait pas l'être. Une entrée trop étroite et un allongement en  profondeur disproportionnée baignaient l'intérieur d'une pénombre qu'accentuait la fraicheur des lieux. En plus de cela le café était situé dans une petite ruelle où deux voitures venant en sens inverse avaient du mal à passer en même temps, et un bout de trottoir ridiculement étroit. Je m'étonnai comment quelqu'un a pu penser implanter dans ce local un café. C'est pourtant ce mauvais choix qui faisait mon bonheur.
Un jour je me suis rendu compte que ce lieu avait une autre vie. Les lieux décentrés et vides à Casablanca, ne servent pas seulement à accueillir quelques professeurs oisifs prenant leur café tout en lisant le journal.
J'étais tranquillement attablé quand une nuée de jeunes filles, âgées de 16 à 22 ans, firent éruption dans le café. L'expression "nuée" est bien celle qui convient. D'abord parce que je ne pouvais m'amuser à les compter, mais aussi parce qu'elles me donnèrent l'impression d'être des abeilles bourdonnant qui s'attaquent à un champ de fleurs. Le paisible "bourdon" que j'étais avait du mal à rester concentré sur sa lecture. Elles semblaient connaître très bien le lieu. Elles ont salué le serveur comme on salue un copain. Le lieu leur offrait une discrétion qu’elles étaient loin d’avoir par leur agitation naturelle. Elles parlaient trop fort, se déhanchaient exagérément et riaient aux éclats sans raisons apparentes pour l'indiscret spectateur que j'étais. Arrivées à mon niveau, elles marquèrent un petit arrêt comme si elles ne s’attendaient pas à me voir là, avant de continuer leur chemin vers le fond du café, se déhanchant de plus belle. Est-ce ma présence qui les intriguait où le fait que je sois  un homme mûr d'un âge inapproprié et qui en plus s'adonnait à ce sport suranné qu'est la lecture? A leur âge on ne lit pas, on feuillette. Elles étaient certainement aussi étonnées de me voir là que moi-même de les voir entrer avec tant de fracas dans ce lieu que j'avais adopté. J'introduisais dans leur milieu une « touche » bizarre qui ne collait pas avec leur monde. Trop vieux probablement, et rappelant par là, les autres, les "vieux" laissés à la maison. Elles ne me reconnaissaient certainement pas le droit d’être dans un espace trop jeune. De mon côté j'étais dérangé par ce trop plein de vie, de mouvement, de bruit … tout ce que je fuyais en venant là.
Depuis que je fréquentais ce lieu, nous nous étions jamais croisés, "les filles" et moi. Nos horaires ne coïncidaient pas. Je venais souvent dans ce café le matin à 7h40 ou l’après midi à 13h45, juste après avoir déposé les enfants à l’école et avant d’aller rejoindre mon travail. Des horaires où ces jeunes demoiselles sont certainement encore occupées à préparer leur long et laborieux réveil; où si elles sont déjà réveillées, il leur reste toujours le long rituel de la restauration des dégâts du sommeil. Vient en suite l'indécision devant la garde robe où j'imagine que l’embarras du choix n’a d’égal que la certitude qu'elles ont de choisir entre ce qui leur va bien et ce qui leur va mieux. Ce qui ne va pas n'a jamais le privilège de se mettre en rang serré dans la penderie. 
Pour le propriétaire du café, ces filles étaient bien plus précieuses que moi. Elles sont fidèles et dépensières. De quoi faire de mon café « noir », même rehaussé d’un pourboire conséquent, une contribution ridicule au chiffre d’affaires. Je soupçonnais une complicité bien plus profonde entre le propriétaire et ces filles. L'intérêt de cette jeunesse languissante ne se limitait pas aux dépenses qu’elles pouvaient effectuer dans le café. Cette délicate présence avait pour conséquence immédiate d'ameuter une troupe de jeunes hommes ayant le même look. Je les ai vu arriver ce jour là un par un comme des loups solitaires qui entraient les babines dégoulinant de volupté. Ces messieurs étaient attirés par les proéminences que ces demoiselles promenaient avec beaucoup de fierté et qui n’avaient à mon sens d’égal que la vacuité de leur esprit. C'est bien entendu la seule manière qui restait au vieux loup que j'étais pour se convaincre que le manque d'attention que lui accordaient ces filles vient du fait qu'elles étaient incapables d'apprécier à sa juste valeur le fond que cachait ce crâne dégarni au centre et blanchi des deux côtés.
Le propriétaire, que je soupçonnais d’avoir fait une mauvaise affaire en ouvrant un café dans ce lieu, s’est révélé plus perspicace que je ne le pensais. Il avait compris mieux que moi où se trouve la valeur. Dans les affaires celle-ci n'est pas toujours du côté où l'on pense quand on est un universitaire. Était-il plus intelligent où simplement plus jeune? Parce que, contrairement à ce qu'on pense l'intelligence ne vient pas avec l'âge. Parfois même elle disparait quand vous atteignez un âge où vous ne pouvez plus comprendre les autres, les jeunes.
C'est ainsi que je n'avais jamais fait attention à un beau billard qui trônait pourtant depuis toujours. Aux alentour il y avaient un comptoir et des chaises hautes qui permettaient d'avoir une vue panoramique sur la table de jeu et pouvoir ainsi suivre avec plus d'aisance le jeu. Deux jeunes, une fille et un garçon, rodaient autour du tapis vert armés de longues queues.  Avant de se baisser sur la table et de commencer le cérémonial d'ajustement du coup à assigner à la balle, ils prenaient le temps de passer devant le comptoir pour humecter leurs lèvres d'une boisson qu'ils voulaient manifestement garder le plus longtemps possible. Le bruit et la fumée des cigarettes ajoutés aux éclats de rires et aux exclamations stridulantes dont étaient capables ces filles ponctuant chaque fin de phrase par un "ha l3aaaaaar ? C’est PPPAAAS  vrai ?", m'avaient définitivement convaincu que je n’avais plus aucun droit à être dans ce lieu.
J’ai payé le serveur. Il s’est excusé pour le bruit. Je n’ai rien dit, j’ai souris et il a compris que je ne reviendrais plus.